Chapitre 6

1186 Mots
Clara Lawson avait l’impression de ne plus savoir où elle en était. Son union avec Théodore n’avait été qu’une succession d’exigences et de concessions imposées. Le jour où elle avait prononcé le mot « divorce », la réaction froide de son mari l’avait coupée en deux, comme si le sol s’était ouvert sous ses pieds. Le lendemain, décidée à agir, elle se présenta à la banque et retira la somme convenue. Deux lourds sacs renfermaient 2,5 millions de dollars en billets. Elle les porta sans détour au bureau de l’avocat. — Voilà 2,5 millions. Faites tout pour défendre mon père, lança-t-elle. L’homme acquiesça, visiblement rassuré. — C’est suffisant. Si des frais supplémentaires viennent s’ajouter, vous n’aurez qu’à compléter. Je ferai le nécessaire. Clara ne trouva rien d’autre à dire que quelques remerciements maladroits. Elle se félicitait intérieurement de l’avoir trouvé : dénicher un autre avocat de ce niveau aurait été un parcours du combattant. Un peu plus tard, le téléphone de son bureau sonna. — Madame Lawson, Monsieur Bruno souhaite vous voir. Elle venait à peine de s’asseoir, posa ses dossiers et repartit aussitôt. Le rendez-vous concernait un futur partenariat : leur entreprise venait de conclure un accord avec LT Company. Les négociations devaient avoir lieu mercredi, mais la responsable chargée du dossier venait d’être hospitalisée. Clara fut appelée en renfort. — Moi ? Vous êtes certain ? Je ne suis qu’analyste, je n’ai jamais négocié quoi que ce soit, répondit-elle, prise au dépourvu. — Ne vous en faites pas. Je vous enverrai les documents, suivez simplement le contrat, répondit Bruno, souriant. Puis il ajouta avant qu’elle ne réplique : — Si vous acceptez, je ferai débloquer 20 000 dollars pour vous, et tous vos frais seront remboursés. Ces mots suffirent. Une telle somme permettrait à Clara d’aider sa mère et d’assurer leurs besoins quelques mois. — Très bien, j’accepte. Réservez mon billet, dit-elle en signant le contrat qu’il lui tendait. Peut-être que ce ne serait pas si difficile : ses anciennes missions de traduction l’avaient déjà confrontée à des échanges complexes. De retour dans son bureau, elle alluma son ordinateur et entreprit de se documenter sur LT Company. Créée à New York quatre ans plus tôt, l’entreprise avait flambé : introduction en bourse, rachat du Wealth Center, valorisation atteignant des centaines de millions de dollars. Clara restait ébahie par une ascension aussi fulgurante — sans doute portée par un dirigeant bien entouré. Elle s’apprêtait à prendre des notes quand une sonnerie interrompit ses pensées. — Matt ? Quelle bonne surprise ! Je pensais justement t’inviter, toi et Milla, à dîner. — Parfait timing ! À quelle heure finis-tu ? Je passe te chercher, répondit Matt Stornes dans un éclat de rire. — Cinq heures trente, dit-elle. Elle regarda son écran vide, perplexe. — Qu’est-ce que j’étais en train de faire déjà ? se murmura-t-elle. Puis elle se laissa absorber par d’autres choses, oubliant ses objectifs initiaux. Le soir venu, Matt l’emmena au restaurant. Clara remarqua que Milla demeurait silencieuse, les yeux rivés sur son téléphone, échangeant à peine un regard avec son père. Intriguée, elle demanda : — Pourquoi ne parle-t-elle pas ? Matt passa doucement la main sur la tête de sa fille. — Elle est autiste, répondit-il d’une voix lourde. Clara resta un moment figée, comprenant que la petite avait vu sa mère rentrer à la maison avec un autre homme pendant que Matt était en déplacement. L’événement l’avait enfermée dans un mutisme douloureux. C’était pour cette raison que Matt se battait pour la garde. En découvrant cela, Clara devint plus attentive à l’enfant. Sans obligations immédiates et avec l’accord de Matt, elle emmena Milla à son bureau pour lui apprendre à lire. Chaque soir, Matt récupérait sa fille. Au début, Milla restait dans sa bulle, mais Clara ne cessa de l’encourager. Peu à peu, la fillette se mit à saluer les autres, traça des lettres avec soin et finit par écrire « papa ». Quand Matt reçut ce cahier, sa joie dépassa les mots. Un jour, alors qu’elle accompagnait Milla à son travail, Clara se rappela brusquement son déplacement à New York pour finaliser un contrat. Matt était déjà parti à l’étranger et elle ignorait quand il reviendrait. Ne voulant pas laisser Milla à quelqu’un d’autre, elle prit l’enfant avec elle. Le vol Chicago–New York dura à peine une demi-heure. À leur arrivée, un employé de LT Company vint les chercher pour les conduire directement au siège. — Mademoiselle Lawson, l’avion de notre dirigeant est retardé. S’il n’atterrit pas cet après-midi, vous devrez passer la nuit à l’hôtel. — Aucun souci, répondit-elle calmement. Installée dans le centre luxueux de Chicago, dans le bâtiment imposant du Wealth Center, Clara observa les tours avoisinantes : elles paraissaient ternes devant ce géant. Le chauffeur, rejoint par un appel urgent, la laissa à la réception avant de disparaître. Elle prit l’ascenseur en tenant Milla par la main, se frayant un passage parmi les passants. Soudain, elle crut reconnaître Théodore : costume noir impeccable, allure sévère, regard sombre et brillant. Une bague en platine étincelait à son annulaire. Quand les portes de l’ascenseur se fermèrent, un frisson glacé parcourut Clara. Lors de leurs noces, il avait refusé de porter une alliance. Elle avait dû lui enfiler elle-même la bague. Et aujourd’hui, ce diamant semblait lui brûler le doigt. — Excusez-moi, demanda-t-elle à la réceptionniste, votre patron… il s’appelle bien Théodore Raman ? — Vous ne le saviez pas ? répondit celle-ci, surprise. Je pensais que vous auriez vérifié avant de venir. Dans le silence qui suivit, Clara réalisa l’étendue réelle de la fortune de son mari. Son nom et son adresse ne disaient rien de l’ampleur de son empire. On la conduisit ensuite vers le bureau du président. — Notre dirigeant n’est pas encore arrivé, mais son assistante peut vous recevoir, expliqua-t-on. Les talons de Clara résonnèrent tandis qu’elle ouvrait la porte. Une femme se tenait derrière un bureau, une bague identique à celle de Théodore scintillant à son doigt. — Clara Lawson, Vanten Technology, se présenta-t-elle. — Je sais qui vous êtes, répondit Marian Julesson en se levant, polie mais un peu surprise. Cela fait longtemps. Clara garda son calme et serra sa main. — Cette bague te va très bien. Théodore a bon goût. Marian contempla le bijou, satisfaite. — Théodore n’est pas encore de retour. Viens, je vais te montrer quelque chose, dit-elle simplement. — Je l’ai aperçu tout à l’heure, inutile de le revoir, répondit Clara. Après la visite, Clara ne ressentit qu’une pointe d’agacement. Elle retira sa bague, la plaça dans la main de Marian et déclara : — Il l’a payée. Je n’ai plus de raison de la porter. Rends-la-lui. Marian la suivit du regard, le visage assombri, puis rangea l’anneau de Clara à côté du sien dans un écrin de velours. Quand la livraison de Tiffany arriva, elle sortit la boîte, tenta de résister à l’envie d’essayer les bagues. Contre toute attente, Clara réapparut peu après. Elle n’expliqua pas que Théodore les lui avait offertes : elle avait choisi le silence, et personne ne pouvait le lui reprocher.
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