— « Personne… Cela, c’est parfait. Ne fais pas atteler, j'irai te prendre à neuf heures chez les d'Avançon… Mais c’est loin, vendredi, c’est très loin. J'ai une idée, si tu venais ce soir, tout simplement ? » — « Mais, » répondit Mme de Tillières, « regarde sur mon bureau, cette lettre que je finissais quand tu es entrée… J'écrivais à Miraut qui me demande un jour depuis très longtemps, et comme j’étais seule avec ma mère… » — « Tu n’enverras pas la lettre, voilà tout, » fit la comtesse, « et tu me rendras service… C’est un peu une corvée, ce dîner… Toute la chasse de Pont-sur-Yonne… Tu les connais, les chasseurs. Prosny, d’Artelles, Mosé… » — Et, avec un mouvement d’hésitation : — « Enfin, un dernier que tu n’auras peut-être pas envie de connaître, lui… Tu es tellement ce que les Anglais appellent particular… » — « Et les Français prude ou chipie, » interrompit Juliette en recommençant à rire, « Et tout cela parce que je ne veux pas venir chez toi les jours de cohue… Et quel est-il, ce mystérieux personnage que je dois te défendre de me présenter ?… » — « Oh ! pas bien mystérieux, » reprit Gabrielle ; « c’est Raymond Casal. » — « Celui de Mme de Corcieux ? » interrogea Juliette ; et sur un geste affirmatif de la comtesse : — « Le fait est, » ajouta-t-elle avec malice, « que le sévère Poyanne désapprouvera… Je n’échapperai pas à la phrase: « Pourquoi Mme de Candale reçoit-elle des hommes comme celui-là ? »
Sans doute l’ami dont Mme de Tillières raillait gaiement la surveillance un peu ombrageuse n’était pas en grande faveur auprès de la comtesse, car cette dernière eut dans les yeux un petit éclair de joie mauvaise à cette moquerie, et, comme encouragée, elle reprit : — « D’abord, tu lui diras que c’est l’ami de mon mari bien plus que le mien. Et puis, veux-tu que je te parle franchement ? Casal, n’est-ce pas, cela signifie pour toi, pour Poyanne, pour n’importe qui, un mauvais sujet qui ne fréquente les femmes que pour les perdre, un fat qui a compromis Mme de Hacqueville, Mme Ethorel, Mme de Corcieux et mille et trois autres, un joueur qui a tenu au cercle des parties extravagantes, un brutal qui ne se lève de la table de jeu que pour monter à cheval, faire des armes, chasser et finir la nuit, drunk as a lord ? Le voilà, ton Casal et celui de ton Poyanne… » — « Mon Casal ! » interrompit Juliette, « je ne le connais pas, et mon Poyanne, — cela, non, je ne veux pas être responsable des antipathies de mes amis, sois juste. » — « Mais si, mais si, ton Poyanne, » insista la comtesse. « Voyons, s’il était veuf au lieu d'être simplement séparé, et si sa coquine de femme lui faisait la surprise de mourir à Florence, où elle mène une vie ?… » — « Eh bien ! achève, » dit Mme de Tillières. — « J’ai toujours eu l’idée que tu serais capable de l’épouser, et lui, je parierais qu’il y pense, car il monte déjà la garde autour de toi comme autour d’une fiancée. » — « D’abord je ne crois pas du tout qu’il nourrisse de si ténébreux projets, » fit Juliette en riant de plus belle, « et puis je ne sais pas ce que je répondrais si le cas se présentait, et enfin une fiancée de vingt-neuf ans et huit mois peut se permettre d’affronter les séductions d’un viveur très tôt, très joueur, un peu jockey, un peu maître d’armes, et très ivrogne, car voilà le portrait peu flatté de ton convive… » — « Tu m’as justement coupé la parole quand j’allais te dire que cette légende-là ne ressemble pas plus au véritable Casal que le Napoléon III des Châtiments à notre pauvre empereur… Fat ! Est-ce sa faute s’il est tombé sur trois ou quatre folles qui l’ont affiché ? Tu as beau rire. Oui, qui l'ont affiché ! Pauline de Corcieux, c'en était à ne plus la recevoir. Et après leur rupture, qui est allé crier du mal de l’autre à tous les échos ? Elle, ou lui ? Ce dont je suis sûre, moi, qui me pique d'être une très honnête femme, c'est que jamais, entends-tu, jamais il ne m'a dit un mot qu'il ne devait pas me dire. Et intelligent, intéressant, tout plein des souvenirs de ses grands voyages ! L’Orient, les Indes, la Chine, le Japon ; il a couru le monde entier. Viveur ? Joueur ? Il était un peu plus riche que ces messieurs, il a eu plus de chevaux, perdu plus d'argent. Voilà bien de quoi s’indigner. C'est possible qu'il ait la manie de l'escrime. Mais il n'en parle pas, et je n’ai jamais entendu raconter qu’il ait abusé de sa force à l'épée. C'est possible aussi qu’il boive, mais il a eu le bon goût de venir toujours chez moi parfaitement maître de lui… Sais-tu ce que c'est que ce garçon ? Un enfant gâté à qui la vie a été trop facile, mais qui a gardé un tas de charmantes qualités. Et beau avec cela ! Mais tu l'as vu ?… »
— « Je crois qu'on me l'a montré une fois à l’Opéra, » dit Juliette, « un grand, avec des cheveux noirs et une barbe blonde. » — « Il y a longtemps alors, » reprit Gabrielle. « Il ne porte plus que la moustache. Comme c’est drôle, la vie de Paris ! Vous avez dû vous rencontrer cent fois. » — « Je sors si peu, » dit Juliette, « et d’ailleurs, avec mes distractions, je ne reconnais jamais personne. » — « Enfin, sortiras-tu ce soir pour venir voir le beau Casal, oui ou non ? » — « Oui. Mais comme tu en parles ! Comme tu te montes ! Si je ne te connaissais pas ?… » — « Tu dirais que je suis amoureuse de lui, n’est-ce pas ? Que veux-tu ? J’ai du sang de bataille dans les veines, et l’horreur des injustices du monde… Et puis ne va pas me dénoncer à Poyanne ? » — « Ah! encore Poyanne, » fit Juliette en haussant ses fines épaules. — « Mais oui, » reprit la comtesse en secouant la tête. « Quand il n’est pas là, tout va bien. Et puis, il te parle, et j’ai toujours remarqué comme un mot de lui t’influence. Mais on entre… Cette fois, c’est la voiture… » Entendez-vous d’ici le papotage de l’adieu qui répète celui de l’arrivée, aussitôt que le domestique annonce en effet que la voiture de la comtesse est avancée, les « déjà, » les « mais tu ne fais que d’arriver, » les « à ce soir, ma douce, » et puis des baisers, et puis des rires autour du nom de Casal prononcé de nouveau, et puis le silence à peine souligné par le va-et-vient de la pendule et le craquement du feu, quand Mme de Candale est partie ? Juliette, restée seule, s’assit à sa table, et après avoir déchiré le petit billet destiné à Miraut, elle prit dans le casier à enveloppes une dépêche bleue pour un nouveau billet qui devait être plus difficile à écrire, car elle tourna et retourna longtemps le porte-plume entre ses doigts minces, tout en regardant le jardin, maintenant plus mélancolique sous le ciel foncé joliment, et voici les lignes qu’elle se décida enfin à tracer : « Mon ami, « Ne venez pas ce soir avant onze heures. Gabrielle sort d’ici. Je ne l’avais pas vue depuis dix jours et j’ai dû accepter de dîner chez elle ce soir. Ce ne serait pas amical de la quitter tout de suite après. Ne me boudez pas si je remets de deux heures à vous écouter me dire ce qui s’est passé à la Chambre aujourd’hui et comment vous avez parlé. Ne m’arrivez pas avec vos yeux déçus où je lis un reproche pour ce que vous appelez — si faussement — mon côté mondain. Vous savez trop ce que c’est que le monde pour moi sans vous, — sans toi, et comme je voudrais avoir le droit d’y proclamer à tous ce que tu es pour ton amie. « Juliette. » Puis sur la place réservée à l’adresse, quand elle eut fermé cette dépêche, elle écrivit le nom d'un orateur de la Droite bien connu à cette époque, et qui avait joué à Versailles un rôle assez analogue à celui que M. de Mun occupe très noblement aujourd’hui. Et ce nom n’était autre que celui du comte Henry de Poyanne, — ce qui prouve que les amies les plus intimes ne se font jamais que des moitiés de confidences. Car si Mme de Candale soupçonnait, comme on a vu, les sentiments de Poyanne pour Mme de Tillières, elle était à mille lieues de croire que ces sentiments fussent partagés, et qu'une liaison d’amant à maîtresse unît ces deux êtres. Les très honnêtes femmes, — et quoique Gabrielle le dît un peu trop, elle en était une, — ont de ces naïvetés qui prouvent leur absolue droiture. Et que d’autres petites choses il racontait entre les lignes, ce gentil billet bleu ! Si Juliette l’avait relu sincèrement au lieu de le clore tout de suite, elle se serait rendu compte que les grâces de ces coquettes phrases, le « tu » subit et les caresses de la fin cachaient — ou compensaient — une perfidie ? Non. Mais une légère infidélité tout de même. N'en est-ce pas une, pour une maîtresse, que de faire une action dont elle sait d’avance que son amant en sera peiné, et Poyanne, qui parlait, ce jour-là, dans une séance importante de la Chambre, ne serait-il pas froissé, quand il saurait que Juliette, pouvant le voir dès huit heures, et après avoir manqué à cette séance sous un prétexte frivole, avait encore reculé cette entrevue pour dîner avec quelqu'un qu’il n'aimait pas ? Elle n’avait pas dit à Gabrielle que plusieurs fois, et à l’occasion de Mme de Corcieux dont il connaissait le mari, Poyanne avait jugé Casal très durement. Si elle l’avait relu une seconde fois, ce gracieux billet, la jolie veuve se serait peut-être demandé encore pourquoi, liée comme elle l’était dans la vie et pour toujours,—puisqu’ils avaient échangé, elle et Poyanne, une promesse secrète de mariage, — elle venait d’éprouver, à écouter Gabrielle, une espèce de curiosité singulière pour ce Casal si antipathique à son futur mari. Elle en aurait peut-être conclu, si elle avait été tout à fait vraie avec elle-même, que, dans son sentiment pour Poyanne, un peu de lassitude commençait de s’insinuer, et d’un peu de lassitude à beaucoup d’ennui le passage est si rapide, aussi rapide que d’un peu de curiosité à beaucoup de coquetterie… Mais pouvons-nous jamais démêler l’écheveau des mille fils qui se croisent dans notre pensée derrière les phrases de nos lettres quand nous écrivons à quelqu’un qui nous tient de très près au cœur ? Il en est du sens secret des billets d’amour comme des événements tragiques auxquels nous prenons part, et quand Juliette, une demiheure plus tard, fit arrêter sa voiture devant le bureau de poste de la rue Montaigne, pour glisser elle-même sa dépêche dans la boîte, elle ne soupçonnait pas plus ce que signifiait, au fond, tout au fond, sa gracieuse prose, que Mme de Candale ne soupçonnait la funeste importance que son invitation improvisée allait prendre dans l’existence de sa plus chère amie.
Madame de Tillières avait l'habitude, lorsqu’elle ne dînait pas à la maison, de faire sa toilette bien à l’avance, afin d’assister au repas de sa mère, si elle ne pouvait le partager. Mme de Nançay conservait, de ses trente ans de province, le principe de se mettre à table sur le coup de sept heures moins un quart, très exactement. Cette salle à manger du premier étage, où il ne pouvait pas tenir plus de dix personnes, était commune aux deux femmes. Cette mère qui adorait sa fille, pour sa fille et non pour elle-même, — sentiment rare chez les mères comme chez les filles, — s’était appliquée à organiser leur intérieur de façon que leurs deux existences se côtoyassent sans se mêler. Elle avait son étage, son salon, ses domestiques, sa distribution de journée indépendante; — toujours levée à six heures, été comme hiver, pour la messe d’un couvent voisin, couchée à neuf, et ne descendant guère au rezde-chaussée. Elle voulait que Juliette fût à la fois libre comme si elle vivait seule, et protégée. Dans l’excès de son abnégation, elle se reprochait d’accepter la gâterie que lui faisait Mme de Tillières, avant chacune de ses sorties. Elle l’acceptait pourtant, car elle comprenait qu’en dehors de ces conditions-là, Juliette, qui ne sortait déjà pas beaucoup, ne sortirait plus jamais. Et puis, ce lui était un charme si doux de contempler sa fille dans la primeur de sa parure ! Elles passaient là quelquefois, toutes les deux, des minutes d’une si tendre intimité ! Il était rare que quelqu’un s’y trouvât en tiers. Dans les premiers temps où Poyanne faisait la cour à Juliette, il inventait sans cesse des prétextes pour venir caresser ses yeux à ce délicat tableau : cette jeune femme en grande toilette servant cette mère toujours en deuil, dans cette salle à manger silencieuse, à la lueur paisible de deux grandes lampes de style Empire juchées sur leurs hautes colonnes. Depuis que ses rapports avec Mme de Tillières avaient changé, il éprouvait comme une pudeur d’affronter les regards de Mme de Nançay. Cet homme de tribune, renommé pour son sang-froid au milieu d’assemblées hostiles, se sentait, dans cette présence vénérée, en proie à ces appréhensions angoissées qu’un secret coupable inflige aux âmes très droites. Il redoutait ces clairs yeux bleus, trop intelligents, — des yeux de vieille femme à demi sourde, — seule jeunesse de ce pâle visage flétri. Quoiqu’elle eût soixante ans à peine, Mme de Nançay en paraissait plus de soixante et dix, tant ses propres chagrins et ceux de sa fille avaient empoisonné chez elle les sources de la vie. Elle avait perdu, coup sur coup, mari et ses deux fils dans l’année même qui avait précédé le tragique veuvage de Juliette. Cette mère douloureuse, et qui, visiblement, habitait en pensée avec ses chers morts, se ranimait d’une joie émue lorsqu’elle tenait ainsi sa dernière enfant auprès d’elle, parée, souriante et caressante, comme dans la demi-heure qui précéda le départ pour le dîner chez Mme de Candale. Ce soir-là, Juliette portait une robe de dentelle noire sur une jupe de moire rose, avec des nœuds de la même nuance. Dans ses cheveux cendrés et à ses fines oreilles luisaient des perles. Son corsage à peine échancré laissait voix la naissance de sa gorge et de ses souples épaules, tout en dégageant l’attache ferme de son cou et dessinant la sveltesse de son buste. Ainsi vêtue, elle avait en elle les grâces mêlées d’une jeune femme et d’une jeune fille. Ses bras à demi nus allaient et venaient, et ses belles mains, chargées de bagues, s’occupaient sans cesse à rendre quelque menu service à la vieille mère, lui versant à boire, ou bien lui préparant son pain, choisissant un fruit pour le partager. En s’acquittant de ces soins délicats, ses yeux bleus brillaient dans son teint de blonde, plus rosé que d’ordinaire. Un sourire plus gai plissait sa bouche au coin de laquelle une fossette se creusait à droite. Enfin elle avait son air des jours contents. Sa mère considérait avec bonheur cette expression joyeuse de physionomie. Elle savait du premier regard si sa Juliette se préparait à subir une corvée ou à s’amuser véritablement, et cet amusement lui représentait, avec une reprise de goût pour le monde, les chances d’un nouveau mariage pour cette fille qu’elle appréhendait de laisser seule bientôt; et voici qu’après s’être tue quelques minutes, elle lui dit, avec la voix claire et haute des sourds, en approchant de son oreille sa main un peu tremblante, pour mieux saisir la réponse : — « J’ai presque envie d’être jalouse de Gabrielle, tant on voit que cela t’amuse d’aller chez elle. Et qui doit-il y avoir encore ? » — « Très peu de monde, » répondit Mme de Tillières, qui se sentit rougir. « Des chasseurs de la société de chasse de Candale. C’est pour lui tenir compagnie qu’elle m’a invitée… »