_« C’est pourtant l'exemple de ce ménage-là qui t’empêche de te remarier, » dit Mme de Nançay en secouant la tête et ajoutant avec mélancolie : « Pauvre petite femme ! et si courageuse, et avec cela pas d’enfants. » — « Oui, » répondit Juliette, « si courageuse, » — et l’éclat de ses yeux se ternit une minute à la pensée du malheur secret qui rongeait la vie de son amie. Louis de Candale, encore garçon, était l’amant d’une Mme Bernard, la femme d'un riche industriel, dont il avait un fils. Presque aussitôt après son mariage, cette liaison avait repris, quasi publique, et supportée depuis dix ans par la comtesse avec une fière résignation qu’un simple détail expliquera : toute la fortune lui appartenait et la noble femme ne voulait pas que le dernier des Candale en fût réduit à vivre d’une pension mendiée à une épouse outragée. Et puis elle espérait toujours, elle aussi, un fils de ce nom auquel elle avait voué le plus romanesque des cultes. Enfin elle aimait son mari malgré tout. Mme de Tillières connaissait cette triste histoire, par les confidences de Gabrielle, et trop intimement pour n’en point partager toutes les amertumes.
Elle ajouta, complétant la phrase de sa mère : — « Ah ! je ne crois pas que j’aurais jamais cette patience. » — « Allons ! » reprit Mme de Nançay, « j’ai eu tort de te rappeler ces tristes choses. Te voilà comme je ne t'aime pas, toute sombre. Donne-moi ton sourire avant de me quitter et sois gaie, comme tout à l'heure. J’étais si heureuse. Voilà au moins six mois que je ne t'avais pas vu ces yeux-là. » — « Chère maman, » songeait Juliette un quart d’heure plus tard, tandis que son coupé l’emmenait vers la rue de Tilsitt, où habitaient les Candale, — « comme elle m’aime ! Et comme elle connaît mes yeux, comme elle sait y lire. C’est pourtant vrai que ce dîner chez Gabrielle m’amuse comme une enfant ? Pourquoi ? » Oui, pourquoi ? — Cette question, qu’elle ne s’était posée ni après l’entretien avec son amie, ni après avoir écrit la lettre à Henry de Poyanne, s’empara d’elle tout d’un coup à la suite de la remarque de sa mère et dès quelle fut assise dans l’angle de la voiture. C’est la place où les femmes réfléchissent le plus profondément, parce que c’est la place où elles se sentent le plus isolées, le plus défendues contre la vie qui frémit autour d’elles. Dix minutes ainsi passées, — les dix minutes qui séparent la rue Matignon de la rue de Tilsitt, — avaient suffi bien souvent à Mme de Tillières pour analyser par le menu tous les petits faits observés dans une soirée. Mais, cette fois, il lui aurait fallu des heures et des heures pour décomposer le travail accompli dans sa tête depuis sa conversation avec Gabrielle, et, quoique cette silencieuse fût habituée à voir très clair en elle-même, elle devait nécessairement se tromper sur la nature de ce travail. Le petit germe de curiosité déposé d'abord en elle par le nom de Casal avait, si l’on peut dire, fermenté dans sa rêverie. Toute l'après-midi, et dans le va-et-vient machinal de ses courses, elle s’était laissée penser à lui, accueillant, sans y prendre garde, les images qui flottaient autour de ce nom. C’est ainsi que Mme de Corcieux lui était apparue, telle qu’elle l'avait rencontrée à l’époque de la rupture avec Casal, consternée de mélancolie et changée à ne pas la reconnaître, il y a, dans tout cœur de femme, une certaine quantité d’intérêt disponible, au service d’un homme capable de se faire aimer ainsi, presque jusqu’à la mort. Cet obscur intérêt s’était remué autrefois dans Mme de Tillières, qui se souvint d’avoir éprouvé pour l’abandonnée une pitié infinie et de s’être dès lors demandé: « Que peut bien avoir cet homme pour qu’elle y tienne jusqu’à s’en déshonorer ?… » Casal possédait encore, pour exciter cette curiosité singulière chez Mme de Tillières, ce pouvoir de séduction qu’exercent les libertins professionnels sur beaucoup d’honnêtes femmes. Or Juliette, ayant pris un amant, comme elle avait fait, pour des raisons toutes morales, avait su garder toutes les délicatesses d’une honnête femme, même dans l'irrégularité d’une situation qu’elle et Poyanne considéraient d’ailleurs comme un mariage. Cette fascination projetée, si l’on peut dire, par les Don Juan sur les Elvire, — pour rappeler le symbole immortel qu’en a donné Molière, — a été bien souvent signalée et aussi souvent déplorée. Elle demeure un problème encore insoluble. Quelques-uns veulent y voir le pendant féminin de cette folie masculine qu’un misanthrope humoriste a nommée le redemptorisme, le désir de racheter les courtisanes par l’amour. D’autres y diagnostiquent une simple vanité. En se faisant adorer par un libertin, une honnête femme n’a-t-elle pas l’orgueil de l’emporter sur d’innombrables rivales et de celles que sa vertu lui rend le plus haïssables ? Peut-être tiendrions-nous le mot de cette énigme, en admettant qu’il existe comme une loi de saturation du cœur. Nous n’avons qu’une capacité limitée de recevoir des impressions d’un certain ordre. Cette capacité une fois comblée, c’est en nous une impuissance d’admettre des impressions identiques et un irrésistible besoin d’impressions contraires. Un petit fait corrobore cette hypothèse : cet attrait du libertin ne commence, chez les honnêtes femmes, que vers la trentième année et lorsque la vie vertueuse leur a donné tout ce qu’elle comporte de joies un peu sévères. Sans doute, Mme de Tillières, quand elle arrivait à Paris, au lendemain de la guerre, jeune veuve enivrée de douleur et de fierté, eût éprouvé une antipathie immédiate pour cette personnalité de Casal, qui la préoccupait davantage de minute en minute, depuis quelques heures. A travers tous les va-et-vient de sa pensée, elle cristallisait, suivant la spirituelle expression mise à la mode par Beyle, et sans s’en douter, pour cet homme avec qui elle allait passer la soirée. Elle se crut sincère en répondant au « pourquoi » qu'elle s’était formulé assez courageusement: « Je suis curieuse de connaître quelqu’un dont Gabrielle fait tant de cas malgré sa réputation, voilà tout… » Et elle ajouta, pour se justifier de ce qu’elle sentait malgré tout d’un peu malsain dans son élan secret vers cette rencontre : « C’est toujours l’histoire du fruit défendu. » Dans tous les cas, malsain ou non, cet élan fût demeuré invisible à l’observateur le plus subtil quand elle descendit de sa voiture dans la cour de l’hôtel des Candale, tant sa voix était calme et nette pour dire au cocher: « A onze heures moins un quart… , » et tant son mystérieux visage exprimait de paisible candeur à son entrée dans le hall où se trouvaient déjà réunis tous les convives, et c’est à peine, lorsqu’on lui nomma celui pour lequel, en définitive, elle avait accepté cette invitation, si elle parut prendre garde à lui. Casal s’inclina de son côté avec un« indifférence pareille, si bien que Gabrielle, occupée à les guigner de l’œil l’un et l’autre, appréhenda, devant la froideur de son amie, un sermon de Poyanne. Elle s’approcha de Juliette, et, tout bas : — « Eh bien ! comment le trouves-tu ? » demanda-t-elle. — « Mais, » fit Mme de Tillières en souriant, « je ne le trouve pas… C’est un beau garçon comme il y en a tant. » — « Je t’avais bien dit que ce n’est pas ton genre, » reprit Mme de Candale. « Je t’avertis que je l’ai mis à table à côté de toi. Si cela t’ennuie, il est encore temps de changer. » — « A quoi bon ? » répliqua Juliette en hochant gracieusement la tête. Gabrielle n’insista pas davantage. Toutefois cet excès d’indifférence ne lui parut guère naturel, et elle avait raison. Les deux femmes étaient très amies. Mais ce qui distingue l’amitié entre femmes de l’amitié entre hommes, c’est que cette dernière ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis que l’autre s’en passe. Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les empêche pas de s’aimer tendrement. En réalité, aucun homme n’avait produit sur Mme de Tillières, depuis qu’elle retournait dans le monde, une impression comparable, par la soudaineté de la secousse, à celle dont l’avait saisie, au premier regard, l'ancien amant de Mme de Corcieux, L’extrême attente ayant comme monté toutes les cordes de son âme, elle était préparée à sentir, avec une vivacité inaccoutumée, ou le chagrin de la déception ou le plaisir de rencontrer un être à la hauteur de sa curiosité. Or, Casal avait, dans son aspect, de quoi frapper fortement une imagination un peu romanesque, même sans ce travail d’esprit préliminaire. Ce jeune homme réalisait pleinement ce contraste énigmatique entre sa réputation et sa personne, sur lequel Mme de Candale avait tant insisté qu’elle en avait vaguement monté la tête à Juliette. Il n’était à aucun degré le « beau garçon comme il y en a tant » dont cette dernière avait parlé avec une dédaigneuse hypocrisie, et il ne ressemblait pas davantage à l’image déplaisante qu’elle en avait gardée pour l’avoir aperçu autrefois, accoudé sur la balustrade de velours d’une loge de cercle, avec une espèce de morne insolence. Il y a un âge d’apogée, pour toutes les physionomies, une époque unique où elles donnent la totale intensité de leur expression. Pour certains hommes, musclés et bilieux comme celui-là, cette période coïncide avec celle de la seconde jeunesse. Casal avait trente-sept ans. Les fatigues de la vie de plaisir qui épuisent les lymphatiques, congestionnent les sanguins et détraquent les nerveux, ces exorbitantes et multiples fatigues du jour et de la nuit, l'avaient, lui, affiné et comme spiritualisé. Elles s'étaient imprimées sur son visage en traces qui jouaient la pensée, en stigmates qui faisaient croire à une intime et noble mélancolie. Le teint offrait ce caractère, qui ne s’acquiert pas, d’une chaude pâleur uniforme sur laquelle ne sauraient mordre ni les excès des veilles passées au jeu, ni les journées de chasse avec le coup de fouet de l’air. Les cheveux, coupés ras et encore très noirs, poussaient leurs cinq pointes sur un front carré, divisé en deux par la ligne de la volonté, et qui commençait à s’agrandir vers les tempes. Il y avait de la rêverie, semblait-il, sur ce front, comme il y avait de la tristesse dans les rides des paupières, comme il y avait une finesse pénétrante dans les prunelles d’un vert très clair et tirant sur le gris. Le nez droit et le menton solide achevaient en vigueur ce masque un peu creusé, où la sensualité de la bouche se dissimulait sous le voile d'une moustache châtaine, presque blonde. Casal avait profité du prétexte d’un voyage aux Indes pour changer sa coiffure et faire couper sa barbe où quelques fils d’argent apparaissaient déjà. Ses joues ainsi dégarnies se marquaient du pli un peu amer où se trahit le désenchantement de l’homme qui a souri avec dégoût de trop de choses. C’était une figure à la fois vieillie et jeune, énergique et alanguie, dont les traits excluaient toute idée de vulgarité. Il devait paraître incroyable que cette physionomie appartînt à un viveur professionnel, quoique le corps, svelte dans sa robustesse, révélât l’habitude de l’exercice quotidien. Casal, naturellement grand et fort, ne passait guère de jour, depuis sa première jeunesse, sans se dépenser à quelque sport v*****t, escrime ou paume, boxe ou cheval, chasse ou yachting. Sa mise, un peu trop soignée, révélait le souci puéril, passé vingt-cinq ans, d’un prince de la mode. Mais il semblait si peu y penser. Une si évidente habitude d’élégance émanait de tout son être, qu’il avait l’air créé ainsi, comme un animal de haute vie, fabriqué par la Nature pour s’habiller, pour exister de cette manière-là, et non d’une autre. Le tout formait un ensemble à la fois mâle et joli, très viril et vaguement efféminé, qui expliqua du coup à Mme de Tillières pourquoi cet homme avait inspiré des passions presque tragiques dans un monde de caprices et de frivolité; pourquoi aussi les autres hommes, y compris Poyanne, nourrissaient contre lui cette animosité particulière. Les femmes, qui nous connaissent beaucoup mieux que nous ne l’imaginons, savent très bien que le succès d’un de nos semblables auprès d’elles excite chez toute la corporation une envie égale à la jalousie que leur inspirent les amours heureuses d’une d’entre elles. Le simple extérieur de Casal devait infliger une humiliation constante à la plupart de ceux qui se trouvaient en sa présence, et, de toutes les vanités masculines, la vanité physique, pour être la moins avouée, n’en est que plus passionnée et plus jalouse. — « C’est positif qu’il ne ressemble pas aux autres. » Cette petite phrase, qui contenait en germe toute une nouvelle fermentation d’idées, Mme de Tillières se la prononçait mentalement, un quart d’heure plus tard, et c’était le résultat d’un de ces examens où les femmes les plus distraites excellent et qui vous dévisagent un nouveau venu en quelques coups d’œil lancés si vite. Elles savent comment vous avez les yeux et les dents, les mains et les cheveux, vos gestes et vos tics, votre humeur et votre éducation, avant que vous ne sachiez, vous, seulement, si elles vous ont regardés. Le dîner avait été annoncé, et Candale avait offert son bras à Juliette pour passer dans la salle à manger, celle du premier étage et qui est réservée aux réceptions fermées. Quoique cette petite salle ait été aménagée, au rebours de la grande, celle du rez-de-chaussée, pour servir de cadre à des causeries d’intimité, un détail y révèle tout le caractère de la comtesse, qui appartient à ce que l’on pourrait appeler la section Champs-Élysées du faubourg Saint-Germain, c’est-à-dire qu’au rebours des boudeurs et des boudeuses des environs de la rue Saint-Guillaume, elle unit à la plus ancienne noblesse le goût du « chic » et de l’élégance la plus récente, mais certaines nuances ne permettent pas qu’on la confonde avec des femmes simplement riches. Elle a fait tendre par exemple sur un panneau de cette salle à manger une des dix tapisseries, encore intactes, princier cadeau que le duc d’Albe offrit au vieux maréchal de Candale lors d’une ambassade secrète de ce dernier auprès de lui. Il n’y a pas un coin de cet hôtel, à la fois si moderne et si plein des reliques d'un passé terrible, qui ne trahisse ainsi le culte étrange de la jeune femme pour ce sanglant ancêtre. Cette tapisserie, en particulier, tissée à Bruges, et qui représente une marche de lansquenets à travers un bois, piques dressées, apparaît dans cette étroite pièce, avec l’inscription qui rappelle l’illustre donataire, comme le signe d’un orgueil nobiliaire très affecté. Peut-être, pour le goût d’autrefois, cela eût-il senti son parvenu. Mais les femmes comme Gabrielle, qui veulent à la fois briller comme leurs rivales de la finance et pourtant s’en distinguer, se mettent volontiers à être fières de leur noblesse, comme si cette noblesse datait de la veille. C’est une des mille formes du conflit engagé depuis cent ans entre la vieille et la nouvelle France. Il arrive à Mme de Candale de dire : « Quand on s’appelle comme nous… » avec le même étalage de sa race que si elle n’était pas, en effet, une Candale authentique, unie à un cousin aussi Candale qu’elle, ce qui ne l’empêche pas d’avoir à sa table, comme ce soir, — à côté de sa sœur, la duchesse d’Arcole, mariée au petit-fils d’un maréchal de Bonaparte, — le petit-fils d’un célèbre banquier de Vienne, M. Alfred Mosé. Il est vrai que les Mosé sont convertis depuis deux générations. Sur les trois autres convives, un seul, le vicomte de Prosny, descendait d’une famille qui, à la rigueur, pût traiter de pair, moins l’illustration, avec celle du grand maréchal. Mais la baronnie du baron d’Artelles date du règne de Louis-Philippe, tandis que Casal est le fils d’un industriel enrichi dans les chemins de fer et sénateur d’après le Deux Décembre, comme d’ailleurs le père de la comtesse elle-même. Telles sont les inconséquences d’un temps où les prétentions les plus raides se heurtent à d’irrésistibles nécessités de mœurs. Louis de Candale avait la passion de la grande chasse, et, si considérable que fut la fortune de sa femme, il lui fallait bien, pour satisfaire ce goût sans doute héréditaire et entretenir les premiers tirés de France, accepter quelques partners pris à son club. C’est ainsi que Mosé, dont l’unique affaire était de mener la vie élégante, et qui avait réussi à forcer la porte du Jockey par une diplomatie de dix années, se trouvait occuper dans le budget de Pont-sur-Yonne une place trop importante pour n’être pas traité en ami par son associé et la femme de cet associé. La comtesse, trop vraiment chrétienne, trop intelligente et trop juste pour donner dans le fanatisme antisémitique, affectait pourtant d’être très hostile aux étrangers, afin de ne presque pas recevoir son ennemie Mme Bernard, née Hurtrel, des Hurtrel de Bruxelles, et elle se tirait de cette petite contradiction qui admettait Mosé parmi ses intimes, par des phrases adroites, afin d’excuser cette exception en la soulignant. Elle vantait ce camarade du comte pour sa discrétion, pour son ton véritablement exquis, pour la générosité dont il donnait des preuves à toutes les œuvres de bienfaisance. Ces éloges étaient mérités. Car cet homme blond, chauve à quarante-cinq ans, avec des yeux très fins dans un mince visage exsangue, possédait au plus haut degré la suite dans la voie adoptée qui demeure le secret du succès de cette forte race dont il gardait le type malgré le baptême. Il tenait son rôle de gentleman avec une irréprochable rigueur. Si pourtant un philosophe s’était rencontré parmi les convives, n’aurait-il pas éprouvé une intense impression de l’ironie inhérente aux choses à voir le descendant du peuple le plus persécuté de l’histoire, assis sous une tapisserie donnée par un furieux persécuteur à un autre persécuteur ? Et c’eût été pour lui une ironie encore de regarder Mme d’Arcole en train de manier de l’argenterie anglaise devant une table toute servie à l’anglaise, quand le premier duc d’Arcole s’était rendu célèbre par sa haine implacable contre le peuple britannique et sa lettre de provocation à Hudson-Lowe. Mais les philosophes ne vont guère dans le monde, et, quand ils y paraissent, c’est pour noyer aussitôt leur philosophie dans une débauche de snobisme. Il y a ainsi des dessous de contradictions absurdes à presque toute réunion, ne fut-ce que de cinq ou de six personnes. Le plus sage est de ne pas plus les scruter que ces personnes elles-mêmes. On eût fort étonné Mosé, tandis qu’il dégustait la crème d’asperges du potage, si on lui eût rappelé que le vieux Candale l’aurait probablement brûlé de ses mains ; comme on eût étonné d’Artelles, occupé à servir la comtesse, sa voisine, en lui remémorant que son arrière-grand-père, à lui, poussait la charrue dans les plaines de Beauce; — comme on eût étonné Mme de Candale en lui démontrant que l’action d’avoir placé Casal à côté de Juliette n’était pas absolument digne d’une très honnête femme ; — comme on eût étonné Juliette en lui affirmant que son indifférence, de plus en plus marquée envers son voisin, dissimulait un intérêt de plus en plus vif. Quant à Prosny, déjà occupé à déguster l’amontillado du premier service avec une joie de connaisseur, et au gourmand Candale qui se consolait de ne pouvoir inviter sa maîtresse par l'excellence de sa propre table, ils étaient à l’abri de toutes les surprises de la pensée, et Casal, lui, avait trop roulé de-ci de-là pour s’étonner jamais de rien.