Chapitre 15

1135 Mots
15Val traversa la rue de Montbrillant et s’engagea dans le jardin des Cropettes. Elle avait fait ce qu’elle estimait le plus raisonnable pour elle. Il lui restait juste assez de temps pour rentrer se changer et arriver «décemment en retard» à la soirée du Casting Café. À cette heure-ci, elle n’avait plus aucun risque de croiser Steph dans la salle de bains. Dans la poche, sa main rencontra la clé de sa chambre. Elle avait tout planqué. Dans sa propre maison. Scandaleux. Cela devait cesser au plus vite. Dès demain, elle chercherait une solution. Elle ne pouvait plus vivre auprès de cette… prétendue amie. Steph et elle savaient aujourd’hui que ce n’était plus possible. Elle avançait dans la pénombre et se mit à sourire en imaginant la tête que ferait Serge lorsqu’elle lui relaterait leur bagarre. Elle l’avait toujours soupçonné de tendres sentiments pour sa colocataire. Lui qui aimait les émotions fortes, il en aurait pour son argent. Elle serait au moins débarrassée de ce problème. Elle avait besoin d’un peu d’ordre dans sa vie. Elle avait encore de belles années devant elle. Comme mannequin, encore quelque temps, puis dans une des branches de la mode qu’elle connaissait si bien. Elle y avait fait sa place, parce qu’elle était parvenue à s’endurcir et à jouer des coudes, un peu plus, un peu mieux que les autres. Ni Steph, ni Bob, ni Marcelle ne l’en empêcheraient. Quant à Serge, il signerait, un jour ou l’autre. Cette perspective lui fit accélérer le pas comme si elle avait rendez-vous à la mairie. Il faisait encore clair, on était au printemps. Val connaissait le parc comme sa poche, elle avait toujours vécu dans ce quartier populaire. Depuis la construction du Centre des Grottes, avec ses multiples salles de cinéma, ainsi que du Casting Café, l’ancien quartier retrouvait lentement un aspect branché. De nombreuses soirées avaient eu lieu dans l’établissement, et l’on se vantait aujourd’hui, dans la bonne société, de passer ses soirées aux Grottes. Autrefois fief des gros bras buveurs de bière et lieu de rendez-vous des filles au pair en goguette, qui allaient se faire pincer les fesses au Sankt-Pauli, les Grottes, en ravalant leurs façades, avaient entrepris un lifting de leur image. La recette prenait lentement. S’encanailler derrière la gare n’était plus réservé aux marginaux. Pourtant, ceux-ci continuaient à trouver sur place des lieux qui leur étaient spécialement réservés, magasins de seconde main, foyers pour la nuit, abris pour les femmes en détresse, lieu d’hygiène pour sans-le-sou; l’être humain était pris en considération, ici peut-être un peu plus qu’ailleurs. Val avait grandi là, derrière la gare, elle avait vu changer le quartier, l’apparition des fameux immeubles dits des «Schtroumpfs» ainsi que la démolition puis la reconstruction de tous les bâtiments du côté de la Servette, jusqu’à la rue de Lyon. Elle aimait ce parc. Il était plein de souvenirs, de jeunes amours, de fous rires avec les copines. À l’époque, elle vivait rue Chouet, dans un vieil immeuble à chapiteau arrondi qui surplombait encore l’école des Grottes. Sa mère la laissait sortir. Elle avait une vie sociale très développée dans le coin. Elle était devenue très tôt une vedette parmi les jeunes filles du quartier. Elle se distinguait par sa beauté, sa taille, sa finesse. Très vite, elle avait excité la convoitise des garçons et s’était enivrée de séduction et d’amour dans ce havre de liberté. Aujourd’hui, la villa Baulacre ou l’école des Cropettes constituaient pour elle des dizaines de souvenirs. C’était son coin. Elle y était née et elle mourrait là. Mais elle ne le savait pas encore. Elle revoyait le copain qu’elle rejoignait en cachette au 23 rue Montbrillant, dans son atelier d’artiste. Val avait connu là ses premières émotions de femme et avait toujours gardé pour ce garçon un petit coin de son cœur. Elle l’avait récemment croisé au cours d’un vernissage. Il l’attendait encore. Ça se lisait dans ses yeux. Mais le top model qu’elle était devenue avait d’autres ambitions. Val aimait l’argent, et Serge lui en procurerait beaucoup plus que ce garçon-là. Son itinéraire était tout tracé, elle n’en changerait pas. Elle avait toujours fonctionné comme ça. Elle inspira très fort, ferma les yeux et goûta la douceur de l’air. Pourquoi cette bouffée de mélancolie? La sensiblerie n’était pas son fort, d’habitude. Ce soir, elle aurait volontiers tout abandonné pour aller s’asseoir sur l’herbe et fumer une cigarette interdite. Comme au temps de son adolescence. Quand des ongles s’enfoncèrent dans son épaule, elle ne le réalisa pas immédiatement. On la força à se retourner. Elle fit face à son adversaire sans avoir eu le temps de se préparer au combat. — Mais qu’est-ce que tu… — Tu as été trop loin, Val, tu vas me faire du mal. Tu ne t’en tireras pas comme ça. — Oh! écoute, ça suffit! L’agressivité ne te mènera à rien. Je t’ai dit que je me protégerais. J’ai fait en sorte que tu ne puisses rien. S’il m’arrive quelque chose, on saura ce que tu es réellement. — Ah oui? Chiche! Les yeux qui la fixaient étaient déterminés. Au bout de quelques secondes, Val comprit qu’elle ne s’en tirerait pas avec des mots. Il fallait qu’elle crie. Il y avait encore du monde dans le quartier. Même si chacun s’affairait au repas ou écoutait les informations, toutes les fenêtres étaient ouvertes par soif du printemps. C’était bien le malheur si on ne l’entendait pas. Il suffisait qu’elle crie. Sa bouche était ouverte, mais aucun son ne sortait. Ses yeux s’agrandirent. Elle voulait appeler au secours et ne le pouvait pas. Paralysée. Dans le sourire qui lui faisait face, elle vit que le danger était imminent. Elle voulait partir, courir, rien. Ses jambes tremblaient. Ses mains transpiraient. Autour de son cou, les mains serraient. L’air lui manquait. Elle se débattait, griffait, ses doigts n’atteignaient rien. En face d’elle, toujours ces yeux et ce sourire. — Laisse-moi, tenta-t-elle d’articuler. Et toujours cette douleur autour du cou! Avec les pieds, elle donnait des coups de plus en plus mous, de moins en moins utiles… Des centaines de petites griffures entaillèrent son dos et ses jambes. Elle était couchée sur le sol. Où cela? Était-il possible que personne ne la voie? Les mains serraient encore et encore. Elle n’aurait pas dû… cela ne pouvait pas se terminer comme ça. Elle avait mal. Était-il possible que cela dure si longtemps? Des couleurs défilèrent devant ses yeux. Des souvenirs aussi. Tous ceux qu’elle venait de retrouver dans le parc, comme si une prémonition l’avait conduite à faire le bilan de sa vie à l’heure où celle-ci allait se terminer. — C’est fini, Val, tu ne me feras plus de tort. Tu ne pourras plus rien contre moi. Cette fois, tu as perdu. Elle n’avait plus de force. Les mains avaient lâché son cou. Elles se promenaient à présent sur son corps. Mon Dieu! Qu’allait-il se passer? Elle entendit le déchirement du tissu, le craquement des branches. Les mains arrivèrent entre ses jambes. Ce n’était pas possible! Un sursaut instinctif lui fit replier le genou. Son adversaire réalisa qu’elle n’était pas morte. Alors, les mains remontèrent. Tout recommença. Val était à bout de forces. Elle pensait à la lettre qu’elle venait de poster. «Ils sauront, bientôt, ils sauront…», puis ce fut le noir total. La carrière de Valentine Meyer venait de se terminer à côté des toilettes publiques du jardin des Cropettes en plein mois de mai.
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