LEXIQUE À L’USAGE DES NÉOPHYTES-3

1512 Mots
Aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs, disais-je, je n’ai jamais eu de prénom. On m’a toujours appelée Assali à la maison. Sam est une invention propre et récente. Une fantaisie même. Ça vient de Samantha, mais j’ai horreur du prénom en longueur. Sam tout court me va très bien ! Ma nationalité ? « RDçoise »… Plus communément « Congolaise ». Mais je suis surtout une « Zaïroise », parce que venue au monde en 1973 en pleine année de la « zaïrianisation »… Je dis cela parce qu’en réalité, j’ai toujours préféré être zaïroise que congolaise… Non, en fait j’ai été zaïroise beaucoup plus longtemps, pendant vingt-quatre ans jusqu’en mai 1997. Et ce, depuis le 10 décembre 1973, à la clinique des missionnaires capucins de Molegbe, dans la province nord de l’Équateur, d’où je suis originaire… C’est pour ça que je n’ai pas de prénom. Je suis pourtant baptisée, mais au nom de Assali Webana Molegbe Eketebi wa Kuadeba… Avec la « zaïrianisation », vive le « recours à l’authenticité », une sorte de révolution culturelle. Ça veut dire en gros l’abacost (à bas le costume) avec écharpe à la place du costume-cravate, la désignation de citoyen en lieu et place de monsieur, ainsi que… la disparition des prénoms chrétiens ! Sam est, comme je l’ai dit, une fantaisie qui date exactement de dix ans. Puisque ça va faire dix ans, en mai 2007, que je suis une Congolaise, du côté de Kinshasa, c’est-à-dire une fille très « démocratique »… Une RDçoise quoi ! Ce que mon voisin, dans cet airbus A330 d’Air France, ignore ! Il est assis côté couloir et moi côté hublot. Six heures et demie de vol, ça va faire long, quand je pense à lui se levant et se rasseyant à chacune de mes allées et venues « pipi », car les toilettes, c’est clair que je vais les utiliser jusqu’à saturer. J’ai pris du champagne en apéro, du vin tout le long du repas et j’ai l’intention de continuer de boire pour fêter mon « passage » dans une autre vie. En effet, je suis contente d’avoir franchi les formalités d’embarquement sans aucun souci, je me sens finalement prête pour ma nouvelle vie loin de Kinshasa… Ça fait dix ans que le pays a changé et tout y est passé. Le nom, le président, le drapeau, l’hymne national, le climat, la superficie, la population, les logiques de vie, etc. Les rébellions et les invasions ont remplacé toutes les guerres de sécession de jadis. L’ex-propriété privée du roi des Belges, Léopold II, devenue le Congo belge, puis l’État indépendant du Congo, puis Congo démocratique, puis devenue Zaïre, redevient la République démocratique du Congo. Après Joseph Kasa-Vubu et son célèbre premier ministre Patrice Lumumba, après le coup de force du père de l’« Authenticité » Joseph Désiré Mobutu et ses trente-deux ans de règne, après la rébellion qui a porté Laurent Désiré Kabila au pouvoir en mai 1997, le pays est actuellement gouverné par son quatrième président depuis le soleil des indépendances de 1960 : Joseph Kabila Kabange, le fils de l’autre… Il est chrétien dit-on, en parallèle à tous les gris-gris qui le maintiennent au pouvoir, marié religieusement à une fille du pays. Il est soutenu par les bailleurs de fonds occidentaux. Il est jeune et toujours bien fringué. Il a un conseiller pour ça, il faut créer de l’emploi bon sang ! Il ne parle pas beaucoup, c’est un homme d’action, lui. Kinshasa a été mis à feu et à sang pour retrouver des « soldats déserteurs et récalcitrants qui terrorisent la population »… L’opposition existe comme elle peut. Un parti, vieux comme le monde, continue de revendiquer, dans la non-violence, l’arrivée d’une vraie démocratie. Mais une autre opposition, un peu plus costaude, existe depuis peu et ne badine pas. Au point, elle aussi et comme le pouvoir, de faire mettre la capitale à feu et à sang. Des variantes de « réponses du berger à la bergère » quoi ! Les fonctionnaires de l’État d’aujourd’hui ne valent rien, surtout sur le plan fierté. Ils n’ont rien à envier à mon père, c’est sûr… Ça fait des années-lumière qu’ils n’ont pas vu la couleur de leur salaire. Ils « vivent par la grâce », proclament les Églises de réveil. Ces Églises de réveil et leurs pasteurs font, avec les musiciens, la loi. Ce sont eux les modèles des jeunes d’aujourd’hui. Ils roulent en carrosse, vont autant que possible en Europe et se fringuent « griffé », on ne demande pas mieux… Pour couronner le tout, j’ai un nouveau passeport, il est congolais cette fois-ci. J’ai dû me trouver un prénom chrétien pour ressembler à tout le monde : Samantha ! Mais j’ai exigé de tout le monde de ne m’appeler que Sam tout court. De mon nom authentique, Assali Webana Molegbe Eketebi wa Kuadeba, je n’ai gardé dans mon passeport que Assali Webana, faute de place. J’ai dû enterrer le nom de mon père, Kuadeba, qui m’a apporté plus d’ennuis qu’autre chose lors du changement de pouvoir, les nouveaux dirigeants, des gens de l’Est du pays, ayant une dent contre ceux du Nord, d’où je suis originaire. Comme tous les autres compatriotes, déjà pour l’avoir vécu, ils ont trop regardé ce Mobutu roi du Zaïre… Ils ont dans leur tête des idées de vengeance, ils ont dans leur sang des colorations orangées, ils ont dans leurs souvenirs de la rancune, ils ont dans leur vécu de la souffrance. Moi aussi. Mais ça ne compte pas. Puisque pour eux, je suis née dans le mauvais coin de la république, au mauvais moment, je porte le mauvais nom et mes origines sont mauvaises. Je suis du Nord. Comme ce Roi du Zaïre, à la base des ruines et des rouilles actuelles… J’aurais dû refuser de m’appeler Kuadeba. J’aurais dû refuser de naître en pleine « zaïrianisation », surtout à Molegbe dans l’Équateur. J’aurais dû refuser que mon père soit le fonctionnaire de l’État payé et qui porte l’abacost. J’aurais dû refuser que ma mère soit une citoyenne zaïroise qui porte le pagne et qui, comme toutes ses filles, n’a pas de prénom chrétien. En fait, je pense fermement que j’aurais dû m’appeler Lumumba et naître dans une ville de l’Est : Kisangani, Bunia, Bukavu ou Kolwezi. J’aurais été une Samantha Lumumba née à Kolwezi. Ç’aurait été une naissance historique et patriotique. Je veux dire du bon côté de l’histoire ! J’aurais dû me faire enrôler, il y a quinze mois, ça m’aurait permis de voter, ou plutôt de ne pas « le » voter… C’est pour tout ça que je pars ! Être dans cet avion en partance pour Paris, pouvoir prendre ma correspondance pour Londres est une page que je tourne bel et bien. Kinshasa va me manquer jusqu’à la fin de ma vie. Ses délires, ses gens, ses coupures d’électricité, ses logiques, ses bruits, ses odeurs, ma famille. Bref, toutes ces choses qui me font partir aujourd’hui. Bizarre n’est-ce pas ? Durant ces six heures et demie de vol, sans efforts, je vais me retrouver à faire le tour des événements vécus, des choses connues et inconnues. Elle me collera à jamais à la peau, Kinshasa. Je me souviendrai longtemps des combines des filles de Kin pour passer des soirées agréables, de tout ce que mon équipe me racontait, des choses qui se passaient la nuit comme le jour, de mes oncles, des soirées en boîte de nuit Chez Ntemba… Des pillages aussi, des coups de feu dans la ville, des marches de protestation, des cortèges de deuil ou de fête pour accueillir des artistes de renom qui reviennent au pays… Des histoires de « mon frère » Mbila… — Excusez-moi ! dis-je à mon voisin en lui demandant le passage. J’ai trop envie de faire pipi depuis un temps. La plupart des gens, je le vois en allant vers les cabines de toilettes, sont calés dans leurs sièges en train de suivre des films sur les écrans personnels. Il y a des séances toutes les cinq minutes, je crois. Moi, je l’ai déjà dit, je ne lis pas, je ne parle pas, je ne suis pas un programme spécial. Je pense et je bois ! Hum, que ça fait du bien de se vider comme ça ! Je suis bien contente que mes règles soient finies depuis trois jours, parce que des règles dans l’avion, je ne sais pas trop. Il n’y a qu’à voir dans quel état ça me met, pour souhaiter que mes pieds soient en contact avec la terre ferme. Je dois courir tous les matins, faire du sport quoi ! Sentir le vent sur mon visage, respirer vraiment, de l’air dans mes poumons, ensuite prendre une vraie douche. Comment je fais tout ça, moi, dans l’avion ? — Excusez-moi ! que je lui dis encore, à mon voisin, en revenant sur mon siège. Un soir, chez Mbila, à Bandal, nous parcourions un super beau bouquin qui a peuplé mes souvenirs d’enfant zaïrois, Le Zaïre aujourd’hui. C’était émouvant ! Parce que ce Zaïre-là, je l’ai bien connu pour avoir grandi dedans. Mon pote Éric par exemple, comme moi, il est né à Molegbe, à six mois d’écart. Ses frères ont étudié avec mes aînés. Nous habitions tous le même quartier, avions tous étudié aux Loupiots. Et, franchement, personne ne pouvait penser ni imaginer à ce moment-là qu’un jour, un seul coin du pays, surtout l’Est, deviendrait ce qu’il est devenu aujourd’hui, encore moins que je perdrais mon père… C’est comme ça. Je suis poussée par l’envie de partir. À l’école, on nous disait que ce pays fait 9 165 kilomètres de frontières administratives, près du quart du méridien terrestre ! Des conneries oui… Un peu comme cette phrase du Roi du Zaïre : « Le Zaïre (rappelait souvent Mobutu) est un sous-continent grand comme une fois et demie l’Europe. Le Zaïrois pourrait s’identifier au Grec, à l’Italien, au Suisse, au Français, à l’Espagnol, au Portugais, au Belge, au Britannique, à l’Allemand, au Danois. Mettez tout ce monde ensemble pour former un état unitaire et vous aurez la République du Zaïre. » Mon histoire, comme mes souvenirs, se conjugue désormais au passé…
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