Chapitre 1
Ever
Aujourd’hui…
Je ferme discrètement la porte de mon appartement et referme à jamais un chapitre de ma vie. Je m’adosse à la porte en soupirant. J’attends l’assaut des larmes, mais elles ne viennent pas. Mes yeux restent secs et mon cœur reste froid.
De l’autre côté de la porte, je peux entendre mon ex-fiancé s’éloigner. Ses pas sont sûrs et confiants. Mais Marc a toujours été sûr de lui et confiant. C’est sans aucune amertume que j’admets que l’ego sain de Marc est ce qui m’a attiré chez lui en premier lieu. Il était un de ces hommes qui obtiennent toujours ce qu’ils veulent. Il m’a poursuivie sans relâche lorsque nous étions étudiants à Duke et j’ai fini par tomber sous son charme. Il m’a convaincue d’entrer à Columbia en dernière année, après avoir décroché un emploi prestigieux à Wall Street. Il avait même cet air assuré sur son visage lorsqu’il m’a offert une pierre précieuse de trois carats à Noël… sachant déjà que je dirai oui à sa demande en mariage.
La confiance de Marc m’avait permis de croire que je pouvais vraiment vivre une relation saine. Il avait enfin convaincu mon cœur blasé de s’ouvrir à la possibilité d’être heureux pour toujours. Lors de mon dernier semestre à Columbia, je me promenais avec un sourire béat sur le visage, tandis que mon diamant brillait sous le soleil du printemps. J’allais épouser l’homme de mes rêves et on m’avait offert un emploi au New York Post, où j’avais fait un stage l’été précédent. Tout allait bien dans ma vie, tout était parfait.
Mais j’aurais dû savoir que c’était trop beau pour être vrai.
Seulement trois semaines avant l’obtention de mon diplôme de l’École de Journalisme de Columbia, les ailes que m’avait donné l’amour sont tombées pour me faire revenir sur terre. Mon cours de l’après-midi avait été annulé et j’étais ravie de pouvoir rentrer plus tôt à la maison. J’avais tellement hâte que l’université se termine pour pouvoir rejoindre le monde réel. Cet endroit où j’aurais une carrière gratifiante, où j’épouserais l’homme de mes rêves et où nous aurions deux-virgule-trois enfants à élever dans une banlieue chic du Connecticut. Je savourais un après-midi de paresse avant de préparer un dîner romantique pour Marc quand il rentrerait du travail.
J’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas quand j’ai ouvert la porte de l’appartement et entendu des cognements venant de la chambre. Mais je ne comprenais pas ce qui pouvait en être la cause. Je me souviens avoir pensé des choses stupides. Peut-être que le concierge était en train de réparer quelque chose dans la chambre, ou peut-être que Marc était rentré plus tôt et accrochait un tableau au mur.
J’étais tellement stupide. Tellement naïve.
Même pendant ces premières secondes, lorsque j’ai ouvert la porte et que j’ai trouvé Marc nu en train de s’affairer entre deux jambes bronzées, j’ai pensé que des intrus étaient peut-être entrés par effraction et faisaient l’amour dans notre lit. Mais la prise de conscience s’est effectuée dès que j’ai reconnu la petite tâche de naissance qu’il avait en bas du dos.
Mes joues s’échauffent encore de honte quand je me rappelle avoir fixé Marc en train de faire preuve de ses talents. Je ne pouvais pas voir le visage de la femme mais à entendre ses gémissements, je pouvais comprendre qu’elle était à fond dedans. Je n’ai aucune idée du temps que j’ai passé plantée là, mais à un moment, je me suis rappelée que je devrais être furieuse et j’ai fini par retrouver ma voix.
— Chéri… je suis rentrée… ai-je dit d’une voix douce.
On aurait pu croire que j’avais lancé un éclair entre eux car Marc a reculé comme s’il avait reçu une décharge. La femme a crié et commencé à tirer les draps sur son corps, mais je ne l’ai pas regardée. Je fixais Marc tandis qu’il glissait du lit et ramenait son pantalon sur son engin ratatiné.
— Ever… bébé… je suis tellement désolé, a-t-il bredouillé.
Il a commencé à marcher vers moi, les bras tendus en signe de supplication.
J’ai toujours du mal à croire au manque d’émotion dont j’ai fait preuve. Ma voix était monotone quand j’ai répondu :
— Désolé pour quoi ? Pour avoir baisé avec…
Je me suis tournée pour regarder la femme dans mon lit et j’ai eu un grand sursaut. Je me trouvais en face du visage mortifié de ma camarade de classe et amie, Kelli. Un élan de colère m’a traversé, avant d’exploser. Plus fort encore que ma colère envers Marc. Avec le recul, je ne peux que supposer que j’avais inconsciemment de plus grandes attentes envers Kelli qu’envers Marc. Ou peut-être qu’au fond de moi, je savais que Marc ferait quelque chose comme ça pour me blesser.
Et on peut se demander ce que ça dit de moi.
Kelli a commencé à pleurer et à balbutier des excuses.
Je l’ai arrêtée d’un geste de parle à ma main.
— Laisse-tomber Kelli. Va-t’en.
Marc et moi l’avons regardée en silence pendant qu’elle enfilait ses vêtements, des sanglots déchirants s’échappant de sa bouche. Elle s’est retournée pour me regarder une dernière fois, a murmuré une nouvelle excuse larmoyante, puis elle est partie. Je ne l’ai pas vue ni ne lui ai parlé depuis.
En me tournant vers Marc, j’ai été très surprise de voir des larmes dans ses yeux. Je l’ai fixé froidement, attendant que le désespoir, un peu de douleur, ou même de l’agacement me submergent. Tous ces sentiments auraient été appropriés.
Au lieu de ça… Je ne ressentais rien.
Je n’ai rien ressenti après cette montée initiale de fureur qui s’était étrangement dissipée en faible élan d’acceptation et déception.
— Je suis tellement désolé, Ever. S’il te plaît, crois-moi. Ça ne voulait rien dire pour moi.
Bizarrement, je l’ai cru. Je savais très bien à quel point il était facile pour les hommes de se déconnecter de leurs sentiments. Je savais qu’ils pouvaient facilement se laisser contrôler par leur pénis. Et je savais définitivement que les hommes étaient faibles.
— Depuis combien de temps ça dure ?
— Ce n’était que la deuxième fois. Je le jure.
Je ne savais pas comment réagir. Était-ce pire que si ce n’était arrivé qu’une seule fois ? Mais mieux que si c’était arrivé trois fois ?
— Pourquoi ?
Marc a soupiré et croisé les bras sur sa poitrine.
— Je ne sais pas. Parce qu’elle a proposé ? Parce que c’était facile ? Dangereux ? Choisis ce que tu veux, mais je n’ai pas de bonne réponse. Ce que je sais, c’est que je t’aime plus que tout.
Un rire étranglé m’a finalement échappé et je n’ai pas pu m’arrêter. Ma première vraie émotion envers Marc après l’avoir trouvé en train de b****r une de mes amies, et c’était de l’amusement. C’est tordu, non ?
— Tu m’aimes ? ai-je demandé avec sarcasme. Tu ne pensais clairement pas à ton amour pour moi pendant que tu te tapais Kelli.
— Ça ne se produira plus. Je te le promets, Ever. Tu dois me croire.
Je l’ai regardé, essayant de chercher en moi quelque chose qui soit touché par ses mots. Mais je n’ai rien trouvé. Je me suis attardée sur son beau visage, ai mémorisé l’éclat qui recouvrait encore ses yeux bleus et la rondeur de ses lèvres qui étaient sur mon corps le matin même. J’ai essayé de sortir quelque chose, mais rien n’est venu. Mon cœur s’était vidé et mes barrières dressées, solidement fermées.
C’était un mécanisme de défense que j’avais maîtrisé quelques années plus tôt, et qui était presque impossible à briser une fois en place. Marc avait été la seule personne à franchir ces murs et j’avais fini par les laisser tomber car il me l’avait demandé. Mais à présent, elles étaient fortifiées et je ne pensais pas que des béliers maniés par l’Empire ottoman pourraient les faire tomber une nouvelle fois.
Je lui ai fait un sourire triste.
— Tu as raison. Ça ne se produira plus. J’ai besoin que tu fasses tes bagages et que tu t’en ailles.
Marc a passé l’heure qui a suivi à supplier et à implorer. Il a pleuré. Il s’est lamenté. Et comme je ne cédais pas, il a fini par montrer un autre visage. Il a dit que c’était ma faute, que si j’avais fait plus attention à lui, il ne serait pas allé voir ailleurs. Apparemment, il avait oublié l’incroyable partie de jambes en l’air que je lui avais offerte le matin même.
Ses mots ne m’ont pas atteint, pas la femme au cœur de pierre que je venais de devenir. C’était comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur en moi et que tout l’amour et le désir que j’avais ressentis pour cet homme avaient totalement disparu. Je ne vivais pas bien la trahison. Demandez à mon père. Il peut le confirmer.
Je n’avais pas revu Marc jusqu’à aujourd’hui. Il m’a envoyé un message pour me demander s’il pouvait récupérer la bague de fiançailles et nous avions prévu qu’il vienne la chercher. Ça ne me posait aucun problème. Elle était au fond de mon tiroir à sous-vêtements et y resterait sans doute à tout jamais.
L’échange s’est déroulé assez simplement. Je venais de rentrer chez moi après avoir terminé ma première semaine complète au Post, et je devais me rendre à une fête dans l’heure qui suivait. Je n’avais pas le temps de faire la conversation ou d’échanger des civilités hypocrites. Quand j’ai ouvert la porte, j’ai attendu qu’une étincelle se produise en voyant Marc. Que mon cœur reconnaisse qu’il bat toujours dans ma poitrine.
Une nouvelle fois, je n’ai rien ressenti.
Il m’a juste remercié poliment de lui rendre la bague. Je lui ai répondu : « pas de problème » et j’ai fermé la porte. Et aussi facilement que ça, Marc était complètement sorti de ma vie.
Je me suis écartée de la porte et suis retournée dans ma chambre pour me changer. Je devais aller à une fête avec mon amie, Emily Burnham. En fait, c’était une sorte de soirée de travail pour moi. Elle avait réussi à m’obtenir une interview avec Lincoln Caldwell, gardien de but des New York Rangers. Le Post me fait travailler sur des articles de style de vie en ce moment et quand j’ai proposé l’idée de cette histoire, mon rédacteur en chef a sauté sur l’occasion. Je voulais montrer à quoi ressemble une journée dans la vie de la star sportive la plus sexy de tout New York. J’ai soumis l’idée à Emily et, en un coup de fil, elle a obtenu l’accord de Lincoln. Le fait que son frère, Ryan, joue pour les Rangers et que son petit ami, Nix, soit le frère de Lincoln a clairement aidé.
Emily va donc venir me chercher pour m’emmener à l’appartement de Lincoln. Il organise un barbecue de fin de saison sur le thème de la plage pour tous ses coéquipiers et leur famille. Lincoln a proposé de faire l’interview là-bas, dans une atmosphère décontractée, pour que je puisse voir les Rangers une fois débarrassés de leurs protections et patins.
La journée est chaude, alors j’enlève mon uniforme de journaliste - c’est-à-dire une jupe droite et une chemise boutonnée et repassée - et j’opte pour un short, un joli dos nu et des sandales. Je retouche mon maquillage, qui consiste essentiellement d’une ombre à paupières et d’un peu de mascara. Je ne fais pas attention aux quinze tubes de brillant à lèvres dans mon tiroir, car je n’aime pas la façon qu’ils ont de rendre mes lèvres collantes. Je prends un tube de baume à lèvres Burt’s Bees et le fourre dans ma poche. Je pense un instant à mettre de la crème solaire car ma peau est pâle et je brûle facilement, mais j’oublie vite cette idée. Le soleil de l’après-midi ne sera pas trop v*****t et je m’assurerai simplement de m’asseoir à l’ombre.
En attendant qu’Emily arrive, je parcours mes notes sur Lincoln Caldwell. Il est originaire de Hoboken, dans le New Jersey, et a joué au hockey universitaire à l’Université du Minnesota. Il a été sélectionné au premier tour à la fin de sa troisième année et est depuis lors le gardien titulaire de New York. Il a vingt-quatre ans, est célibataire et d’une beauté ravageuse. Il est le rêve de toutes les femmes de New York. Bon sang, il me fait rêver aussi. Mon cœur est peut-être mort mais mon corps ne l’est pas.
En regardant la photo sur papier glacé que son chargé des relations publiques m’a envoyée cette semaine, il est difficile de ne pas se laisser séduire par son physique. Ses cheveux bruns gorgés de soleil sont courts sur les côtés mais un peu plus longs sur le dessus et il les a coiffés dans une douzaine d’angles différents au sommet de son crâne. Ses yeux sont noisette, avec des reflets de vert, d’or et de brun, et sont entourés de cils incroyablement épais. Il a une cicatrice qui court le long de la base de son menton et je me demande si c’est une blessure de hockey ou s’il est tombé d’un arbre quand il était enfant. J’en prends note pour me souvenir de lui demander, mais cela ne diminue en rien son s*x-appeal.
La sonnerie de l’interphone retentit et je jette mon bloc-notes, mon dictaphone et mon stylo dans mon sac. Je pose mes lunettes de soleil sur mon crâne et descends pour rejoindre Emily.