6.— C’est pourtant un joli denier, vingt mille francs, cher M. Tony, disait l’excellent Tompson en sirotant son café, dans lequel il avait versé un grand verre de gin.
— J’ai travaillé dix années pour amasser cette première somme, ajoutait M. Baül.
Tony demeurait impassible, tandis que les deux associés se regardaient avec inquiétude et d’un air qui voulait dire :
Serait-il fidèle et nous serions-nous trompés sur son compte ?
Cela se passait une heure après le départ de Tony du laboratoire de maître Callebrand, dans le cabinet de MM. Baül et Tompson.
Tony avait un petit air sec et suffisant, joint à un flegme parfait.
Il était venu s’acquitter de la mission que lui avait donnée Callebrand, et il attendait une réponse.
Mais M. Tompson répondait :
— Nous parlerons de maître Callebrand tout à l’heure. Causons de vous d’abord. Voyons, mon jeune ami, l’exemple de votre patron, ayant, à son âge et après sa carrière si laborieuse, besoin d’une misérable somme de quinze cents francs, devrait vous décider.
— Et puis, reprenait M. Baül, remarquez ce que nous vous demandons : rien, ou presque rien ; pénétrer une heure dans le laboratoire. Vous pensez bien que nous ne sommes pas des voleurs ; nous n’emporterons rien, soyez tranquille.
— Rien de matériel, peut-être ; mais un secret, dit froidement Tony.
Les associés tressaillirent, et le jovial M. Tompson fixa sur Tony son petit œil gris.
Mais Tony reprit, sans se départir de son calme :
— Encore une fois, messieurs, voulez-vous, oui ou non, faire cette avance sur les travaux de maître Callebrand ?
— Impossible, dit Baül.
— Nous sommes très gênés, ajouta Tompson.
Un sourire railleur passa sur les lèvres blêmes de Tony :
— Il paraît, dit le jeune homme, que quinze cents francs sont une somme beaucoup plus importante que vingt mille francs.
— Vous plaisantez agréablement, jeune homme, dit M. Tompson.
— Et nous sommes en affaires, pourtant, fit d’un ton de reproche le doctoral M. Baül.
— L’affaire est finie, puisque vous refusez, dit Tony.
Et il fit un pas de retraite.
— Mais pas précisément, dit Baül qui le retint par le bras. Asseyez-vous donc, nous allons voir… que diable ! Toute chose demande réflexion.
Tony ne se fit pas prier. Il se rassit.
— Voyons, reprit M. Tompson, ne nous avez-vous pas dit tout à l’heure que le laboratoire de votre maître renfermait un grand secret ?
— Peut-être.
— Et vous craindriez, en nous laissant entrer…
— Il est bien certain que vous n’y viendriez pas pour autre chose, répliqua froidement Tony, et vous feriez une trop belle affaire.
— En vérité !
— C’est donc un secret bien important ? demanda le naïf M. Tompson.
— C’est une découverte qui fera la fortune de maître Callebrand.
— Allons donc !
— Il a besoin de quinze cents francs aujourd’hui, poursuivit Tony. Dans six mois, il aura des millions.
L’inquiétude s’empara de nouveau des deux honnêtes associés.
Tony ajouta d’un ton dédaigneux :
— Vraiment ! si j’étais capable de vendre les secrets de mon maître, je vous demanderais un autre prix.
Tompson regarda Baül. Baül dit, semblant faire un effort :
— Si on doublait la somme ?
Tony eut un petit rire sec qui leur donna le frisson :
— Vous êtes généreux ! dit-il.
Et il se leva de nouveau.
— Allons ! dites-nous vos prétentions, mon garçon, reprit vivement M. Tompson.
Et il avala un verre de gin, comme pour se donner du courage.
Un changement subit s’opéra alors dans ce jeune homme pâle, au regard indécis, aux vêtements de pauvre apparence, et qui avait toujours eu, jusque-là, un air souffreteux et malingre.
Il redressa sa taille un peu voûtée, son œil s’éclaira, ses lèvres minces s’armèrent d’un sourire à demi protecteur.
M. Baül et M. Tompson se sentirent dominés.
— Messieurs, dit Tony, vous m’avez donné hier un bon conseil.
— Nous n’en donnons jamais de mauvais, fit M. Tompson d’un ton modeste.
— Aussi je veux le suivre et m’établir.
— Ah ! ah !
— Seulement, il me faut des associés et j’ai pensé à vous.
M. Tompson fit un soubresaut sur son fauteuil à dossier de cuir, et M. Baül crut avoir mal entendu.
— J’ai pensé, poursuivit Tony, toujours calme, que vous pourriez passer un petit acte de société nous concernant tous les trois.
— Mais… monsieur… hasarda Tompson.
— Hum ! hum ! fit Baül.
— Si vous ne le rédigez pas aujourd’hui, acheva Tony, il est inutile que vous veniez chanter ce soir la Faridondaine sous les fenêtres du laboratoire.
Cette fois, il fit tout de bon un pas de retraite.
Les deux associés se regardaient avec une sorte de stupeur.
— Mais, un mot encore, fit Baül.
— J’écoute.
Et Tony s’arrêta.
— Quel sera le but de l’acte de société dont vous me parlez ?
— L’exploitation de la découverte, répondit Tony.
— Vous ne voulez donc plus les quinze cents francs de ce pauvre Callebrand ? demanda Tompson.
— Mais si, au contraire.
— Alors, faites-moi un reçu en son nom.
M. Tompson ouvrit la caisse, y prit trois billets de cinq cents francs et les tendit à Tony qui les prit et les mit dans sa poche.
Puis il s’en alla en disant :
— Vous réfléchirez, messieurs…
Cette fois, Baül ne le reconduisit pas.
Les deux associés, bien longtemps après son départ, se regardaient encore d’un air consterné.
Tony, lui, cheminait d’un pas leste et s’en allait à pied, par les rues de Paris, comme un homme à qui la fortune vient de sourire.
Il arriva au laboratoire où maître Callebrand attendait avec une certaine anxiété, car il avait un pressant besoin de la somme demandée.
— Voilà, dit Tony en posant sur la table les quinze cents francs. Mais ça n’a pas été sans peine, je vous assure. Ces gens-là sont horriblement serrés.
Callebrand eut un sourire d’orgueil :
— Bientôt, dit-il, je n’aurai plus besoin d’eux.
Et il ajouta :
— Je vais sortir. J’ai différentes courses à faire. Je ne rentrerai pas ici. Mais souviens-toi que Marthe t’attend pour dîner à six heures.
— J’irai, répondit Tony.
Quand le maître fut parti, Tony s’aperçut que les lingots de platine avaient disparu.
En même temps, il constata que Callebrand avait fermé un grand bahut à clef, ce qu’il ne faisait jamais.
Se méfierait-il de moi ? pensa-t-il.
Puis, ayant suivi des yeux son maître qui tournait l’angle du quai, il revint au fourneau dans lequel il remua la braise à peu près éteinte sur lequel il posa un petit réchaud.
Voyons à décomposer le travail du maître, se dit-il.
Et il jeta dans le réchaud le morceau de platine qu’il avait volé le matin.