5.Pendant une demi-heure, Tony, ivre d’épouvante, n’osa faire un mouvement.
Puis un rayon blanchâtre glissa par les fenêtres du laboratoire, et vint projeter de vagues lueurs sur tous les objets environnants.
Alors Tony se leva, et tout à coup il tressaillit et se mit à pousser un éclat de rire convulsif.
En même temps, le coq chanta quatre fois de suite.
Mais, cette fois, Tony n’eut pas peur et il haussa les épaules en se disant :
Suis-je niais !
En effet, il avait devant lui, accroché au mur qui faisait face aux croisées, un de ces naïfs coucous d’Allemagne dans lesquels les horlogers de la Forêt-Noire logent un coq mécanique, lequel, au moment où l’aiguille arrive sur l’heure, entrouvre une lucarne, se montre une minute, chante et disparaît, pour ne revenir qu’à l’heure suivante.
Il était quatre heures du matin et le jour arrivait fort à propos pour mettre un terme aux visions et aux terreurs folles de Tony.
Tony se redressa et ses regards furent attirés par le bloc de métal demeuré sur la table.
Il s’en approcha et se mit à le palper en tous sens.
Le métal avait conservé sa malléabilité.
La portion, au contraire, que Callebrand avait détachée et dont il avait fait une statuette, avait, en passant dans le bain mystérieux que renfermait l’aiguière, acquis une dureté si grande que la tentation de recommencer l’expérience du maître s’empara de l’élève.
Tony prit le marteau et essaya de briser la statuette. Elle résista.
Alors la jalousie revint au cœur de Tony
— Oh ! cet homme, murmura-t-il, cet homme sera donc grand et illustre ? Cet homme a donc conquis une place au soleil de la renommée ? Et j’ai aidé à son œuvre, et je n’aurai pas ma part de son triomphe ?
Et Tony se souvenait de ces longs travaux que le maître lui donnait depuis de longs mois et qu’il exécutait en aveugle, sans savoir à quel but ils tendaient.
Et une rage folle s’empara de Tony.
Puis à l’accès de rage succéda une morne prostration, et l’envieux se prit à réfléchir.
Et ses réflexions pouvaient se traduire ainsi.
Ce n’est plus vingt mille francs qu’il faudra que ces hommes me donnent pour pénétrer ici. Car je vais leur vendre un secret qui fera leur fortune. Je veux la moitié de la découverte.
Puis il s’arrêta comme si un obstacle insurmontable eût surgi tout à coup devant lui.
— Mais ce secret, dit-il, je ne le possède pas. Voilà le résultat, voilà la découverte ; mais par quel moyen cet homme l’a-t-il obtenu ?
Et il prit son front à deux mains, ajoutant d’un air découragé :
— Il ne me dira pas son secret.
Et Tony enfonçait ses ongles dans sa poitrine mise à nu et ses lèvres crispées se frangeaient d’une légère écume.
Mais, tout à coup, se frappant le front, il s’écria :
— Moi aussi, je trouverai ! ne suis-je pas chimiste ? Je remettrai ce métal à la fonte, je le décomposerai, je saurai quel mystérieux alliage s’y mêle…
Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres :
— Et la maison Baül et Tompson fera ma fortune ! acheva-t-il en relevant la tête avec orgueil.
Alors il prit le couteau dont s’était servi Callebrand pour détacher le morceau dont il avait fait sa statuette, et il coupa un fragment du métal, si petit, que le maître ne pouvait s’apercevoir du larcin.
Puis encore il ouvrit une armoire et y prit une fiole de cuivre qu’il plongea dans l’aiguière et qu’il remplit de cette eau violette qui rendait au métal devenu argile sa rigidité première.
Puis il ferma soigneusement la bouteille, enveloppa le morceau de métal dans un linge et cacha le tout dans ses vêtements.
Après quoi il se déshabilla et se coucha sur le lit de camp qu’il dressait chaque soir dans un coin du laboratoire.
Une heure après, et comme Tony feignait de dormir, une clef tourna dans la serrure et Callebrand entra.
Le maître jeta un regard ami sur son élève qui avait le visage tourné vers le mur.
— Pauvre garçon ! murmura-t-il, comme il dort !
Et, sans vouloir éveiller Tony, il se mit au travail, approchant avec précaution son fauteuil d’une grande table sur laquelle il y avait plusieurs livres ouverts. Tony ne bougeait.
Callebrand, tout en travaillant, parlait à mi-voix, habitude qu’il avait toujours eue.
— Je ne sais pas pourquoi, murmurait-il, Marthe n’aime pas ce pauvre garçon. Elle l’a presque en horreur…
Il s’interrompit pour soupirer.
— Un moment, cependant, j’avais fait un rêve, poursuivit-il, celui de les marier. Tony est un bon sujet, il est travailleur… il est savant…
Et, soupirant de nouveau :
— Allons ! il n’y faut plus penser !
Tony écoutait ces paroles et demeurait immobile.
Mais, à mesure que le maître trahissait ainsi le secret de son âme, une voix criait à l’oreille de son élève :
« Voilà pourtant l’homme que tu vas trahir ! »
Mais cette voix n’était pas celle du remords.
Tony avait une de ces natures mauvaises solidement trempées pour la haine et qui considèrent la bienveillance comme une insulte et le bienfait comme un châtiment dont il est bon de tirer vengeance tôt ou tard.
Ah ! ta fille ne m’aime pas ! pensait-il ; ah ! elle me dédaignerait pour mari !… Voilà une bonne note de plus pour toi, cher maître !…
Et Tony se réjouissait par avance de voir son maître spolié de sa découverte, privé de sa gloire ; et il lui semblait que l’heure n’était pas loin où Callebrand mourrait de désespoir.
Callebrand, pendant ce temps, continuait à travailler.
Et les heures passaient, et à chacune le coq du coucou chantait, le coq qui avait si fort épouvanté Tony pendant la nuit.
Enfin un rayon de soleil pénétra dans le laboratoire, et se heurta joyeux aux fioles et aux cornues, ricochant sur le cuivre rouge des instruments de physique et de chimie.
— Huit heures ! murmura Callebrand.
Et il se leva et alla toucher du bout de ses doigts l’épaule de Tony, qui parut s’éveiller.
— C’est vous, maître ? balbutia-t-il.
— Il y a longtemps que je suis là, répondit Callebrand en souriant.
— Excusez-moi ; tant que l’orage a duré, je n’ai pu dormir.
— Mon garçon, reprit Callebrand, tandis que Tony s’habillait lestement, tu es allé hier chez M. Baül ?
— Oui, maître.
— Que t’a-t-il dit ?
— Qu’il ne pourrait vous avancer la somme dont vous avez besoin que si vous lui consacriez le reste de la semaine prochaine pour différents travaux à faire sur place dans l’usine.
— Oh ! dit Callebrand, ceci est tout à fait impossible ; tu comprends bien qu’après la découverte que j’ai faite, il faut que je m’occupe de prendre un brevet et que je n’aurai pas une minute de temps à moi pendant quelques jours. Tu vas y retourner, Tony…
L’élève tressaillit.
Callebrand le poussait dans le chemin de la tentation.
— Tu vas y retourner, poursuivit Callebrand, et tu lui diras que la semaine prochaine je serai tout entier à sa disposition ; mais j’ai absolument besoin de la somme que je lui ai demandée.
— J’irai, dit Tony.
Et il acheva de s’habiller.
— Vas-y tout de suite, dit Callebrand.
— Comme vous voudrez, maître.
Tony se dirigea vers la porte, mais le maître se rapprocha.
— A propos, mon garçon, dit-il, tu sais que c’est aujourd’hui la fête de ma fille ?
— Oui, maître.
— Tu viendras dîner à la maison, n’est-ce pas ?
— Vous êtes trop bon…
— Je le veux, dit Callebrand en souriant. N’es-tu pas un peu mon enfant, toi aussi ?
Tony ne répondit pas ; mais il vint b****r son maître au front.
Puis, comme il s’en allait, ses regards tombèrent sur les émaux représentant le Chemin de Croix, et il lui sembla que la figure de l’apôtre infâme était tournée vers lui et lui souriait, et semblait lui dire :
« Tu viens de lui donner le b****r de Judas. »