4.Ainsi donc Tony était rentré, et il avait trouvé son maître joyeux, et il avait souffert de cette joie comme souffrent les envieux du bonheur des autres. Puis, le maître parti, nous l’avons vu prendre son front à deux mains et rêver à quelque infâme trahison, lorsqu’un éclair avait illuminé le Chemin de Croix que maître Callebrand possédait sur un des murs de son laboratoire.
Ce Chemin de Croix était une merveille déjà ancienne, l’œuvre d’un maître émailleur contemporain du grand Bernard Palissy.
Callebrand, qui ne se contentait pas d’être un savant, qui était aussi un grand artiste, avait rapporté cet objet d’art d’un de ses voyages en Allemagne.
Les peintures étaient d’une admirable pureté. Chaque scène de la passion respirait le mouvement, la vie… On eût dit que les apôtres marchaient. Et il sembla à Tony que cette figure de Judas, que le feu du ciel avait un moment éclairée, se montrait lumineuse, après que tout était rentré dans les ténèbres, et qu’elle le regardait à son tour.
Une heure s’écoula.
Tony immobile, les yeux fixés sur le Chemin de Croix, tantôt perdu dans l’ombre grise, tantôt violemment arraché aux ténèbres par les éclairs, car l’orage continuait avec violence, Tony était en proie à un malaise indéfinissable.
A quoi songeait-il ?
Et pourquoi cette obstination à regarder cette figure de l’apôtre infâme, chaque fois que la voûte plombée du ciel s’entrouvrait pour laisser passer le feu céleste ?
Tout à coup, dominant les bruits de l’orage, une voix s’éleva sous la fenêtre demeurée ouverte.
Cette voix chantait le refrain de la Faridondaine.
Tony se rejeta vivement en arrière et ferma la fenêtre.
— Non ! non ! dit-il, jamais ! jamais !
La voix s’affaiblit et les pas qui avaient retenti sur le quai s’éloignèrent peu à peu.
Alors Tony reporta son regard obstiné sur le Chemin de Croix.
De nouveau, Judas lui apparut ; de nouveau les éclairs lui brillèrent les yeux.
Puis ses yeux se fermèrent, et il arriva une chose étrange : la veille et le rêve se confondirent pour lui, et Tony se trouva transporté dans un lieu inconnu, et il se vit couvert d’autres habits.
Et les habits qu’il portait ressemblaient à ceux dont le maître émailleur avait revêtu Judas Iscariote, l’apôtre du Christ.
Le laboratoire avait disparu.
L’horizon s’était agrandi, les vapeurs du soir montaient lentement de la plaine et estompaient les collines bleues, et Tony, qui ne s’appelait plus Tony, Tony, revêtu des habits de Judas et ayant pris son nom et son visage, se trouva dans ce lieu dont parle l’Ecriture et qu’on appelait Gethsémani.
Il était là, seul d’abord, assis à l’ombre d’un olivier, ayant à ses pieds Jérusalem, la ville des prêtres et des pharisiens.
Et Tony-Judas regardait la ville et semblait lutter contre une tentation suprême.
Enfin il se leva et se mit à marcher droit devant lui à travers le jardin des Oliviers où le Christ avait été pris d’une grande tristesse le lendemain de la Pâque.
Et son pas était farouche, et la terre tremblait sourdement sous ses pieds.
Et à mesure qu’il approchait de la ville, les femmes et les enfants qui se trouvaient sur son passage se détournaient de lui.
Et Tony qui n’était plus Tony, mais qui se nommait Judas, avançait toujours…
Et lorsqu’il se trouva dans la ville, la nuit était venue, et le peuple qui encombrait les rues continua à s’écarter de lui avec une sorte d’horreur.
Judas marchait toujours et son pas était inégal et brusque.
Il arriva ainsi chez les princes des prêtres, hésita un moment à la porte de leur maison, puis frappa trois coups et entra.
La porte se referma sur Judas, et le rêve de Tony s’obscurcit un moment, ou plutôt un lourd sommeil s’empara de lui.
Puis ce sommeil devint lucide de nouveau, et Tony redevenu Judas se vit sortant de la maison des prêtres, où il avait accompli sans doute quelque odieuse action.
Et il reprit sa course à travers les rues de Jérusalem, et la terre continuait à trembler sous ses pieds.
Et toujours le peuple se détournait de lui. Et à mesure qu’il marchait, un bruit métallique l’accompagnait.
C’étaient les trente deniers, prix de la trahison, qui se heurtaient sous ses doigts crispés, dans la poche de sa tunique.
Il arriva dans une maison où il y avait beaucoup de monde, et quand il fut entré il vit le maître et ses disciples qui mangeaient ensemble le pain de la Pâque.
Et le traître s’assit parmi eux, à la droite de celui qu’il appelait son maître et dont il était jaloux.
Et le maître disait en ce moment :
— Je vous le dis, en vérité, l’un de vous me trahira.
Et Judas tressaillit.
Et chaque disciple ayant dit :
— Serait-ce moi, seigneur ?
Le maître répondit :
— C’est celui qui met la main au plat avec moi.
Et Judas pâlit et retira vivement sa main. Et le maître et les disciples continuèrent leur repas, et le premier dit encore :
— Je vous serai à tous, cette nuit, un sujet de scandale.
— Maître, répondit Pierre, auprès de qui Judas s’était assis, quand vous seriez un sujet de scandale pour tous les autres, vous ne le serez jamais pour moi.
— Vous, dit le maître avec tristesse, avant que le coq ait chanté vous m’aurez renié trois fois…
Et Tony s’éveilla en jetant un cri.
Un cri terrible…
Car un coq venait de chanter trois fois de suite à ses oreilles effrayées.
Et son chant avait éveillé Tony en sursaut.
Tony, qui se trouvait maintenant seul et dans les ténèbres.
L’orage avait passé, les éclairs s’étaient éteints.
Et Tony était couché sur le sol, dans le laboratoire, dont il ne voyait même plus les murs, tant la nuit était épaisse.
Tony sentait bien qu’il avait rêvé ; Tony savait maintenant qu’il était bien l’élève de maître Callebrand et non Judas Iscariote.
Mais Tony avait entendu le chant du coq, tout près de lui, vibrant, prophétique, railleur…
Et Tony frissonnait de tous ses membres et n’osait faire un mouvement.