3.

989 Parole
3.Quels étaient ces hommes qui avaient offert de l’argent à Tony pour qu’il les laissât pénétrer dans le laboratoire ? Il nous faut, pour le savoir, nous reporter au moment où Tony avait quitté son maître dans la soirée. Callebrand, comme tous ceux qu’absorbe la science et qui vivent constamment dominés par une pensée unique, marchant vers un but sans relâche et se préoccupant à peine des nécessités de la vie, Callebrand ne se doutait même pas qu’il eût des ennemis acharnés. Calme et souriant dans sa force, il marchait le front haut dans la vie et n’avait jamais entendu résonner à ses oreilles les murmures et les imprécations des envieux. Mais la science ne donne le pain quotidien qu’à ceux qui font deux parts de leur temps. Ainsi faisait maître Callebrand, car il avait une fille venue au monde au prix de la vie de sa mère. Et Callebrand, qui n’avait besoin de rien, lui, était ambitieux pour sa fille. En attendant la réalisation de ce grand-œuvre qui devait mettre le sceau à sa réputation de chimiste et faire sa fortune, le maître était obligé de faire face aux nécessités quotidiennes ; pour cela, il faisait divers travaux pour une vaste usine qui était située à la Villette, dans la rue de Flandre. Cette usine, qui était située à gauche en entrant, portait sur son fronton cette inscription en grosses lettres : Baül, Tompson et Cie Métallurgie Deux fois par semaine, Tony allait à la Villette chercher les commandes de la maison Baül et Tompson. M. Tompson était un de ces bons gros hommes, à figure épanouie, à favoris roux, à l’œil gris, qui rappellent les plus joviales créations des peintres flamands. C’était un de ces Anglais qui passent un jour mystérieusement le détroit et ne retournent jamais dans leur patrie, où les attend quelque châtiment, justement mérité. M. Baül était l’opposé de M. Tompson. Grand, sec, le ton doctoral, portant la cravate blanche à ravir, membre d’une foule de sociétés philanthropiques et savantes, M. Baül passait pour un homme austère, qui n’avait pas moins le mot pour rire et était complètement dévoué au progrès. Depuis vingt ans ces deux hommes étaient perpétuellement lancés dans de colossales entreprises. On les voyait jour et nuit ensemble, faisant une cote mal taillée, l’un avec sa rondeur, l’autre avec sa pédanterie. Cependant plus d’un bruit fâcheux s’était élevé vaguement dans l’opinion publique. Un jeune fondeur en cuivre s’était pendu de désespoir et avait, à sa dernière heure, accusé la maison Baül et Tompson de lui avoir volé une invention. Ils avaient eu souvent des procès avec des contremaîtres. Plus souvent encore on les avait accusés de manque de charité. Un jour, naïf comme le sont les savants, maître Callebrand avait laissé échapper quelques mots devant eux, ayant trait à la découverte qu’il rêvait. A partir de ce moment, les deux industriels avaient poursuivi lentement, mais d’une façon acharnée, un but mystérieux. Tantôt l’un, tantôt l’autre, arrivait à l’improviste chez le savant. Mais Callebrand les menait dans une petite pièce attenant à son laboratoire et ne les laissait jamais pénétrer dans cette dernière pièce. Un jour Baül avait regardé Tony par-dessus les lunettes bleues qui abritaient son œil indécis. Tony avait tressailli en rencontrant ce regard. Le jeune homme parti, Baül avait dit à son associé : — Je crois bien que c’est là qu’il faut frapper. Et dès ce jour Tony avait été reçu à l’usine avec des ménagements, des égards et une affectuosité auxquels rien ne l’avait habitué. Ce jour-là, comme il arrivait à l’usine vers sept heures du soir, la pluie commençait à tomber. Les deux associés étaient à table. — Vous n’avez donc pas de parapluie ? lui dit Baül. — Auriez-vous donc déjà dîné ? demanda le joyeux Tompson. — Non, répondit Tony. Le dîner paraissait bon ; il y avait du vin jaune comme de l’ambre dans les carafes. — Dînez donc avec nous, fit Baül. Tony se défendit quelque peu, mais M. Tompson était si accort, si rondement avenant, que le jeune homme céda. Le vin était bon, on lui en versa d’amples rasades. En profond connaisseur du cœur humain, Baül jugea que le meilleur moyen de savoir si le jeune homme aimait son maître était de se livrer à un éloge sans réserve de celui-ci. Tompson, le gai convive, ne perdait pas Tony du regard, et Tony palissait et se mordait les lèvres. Il est jaloux ! pensa Baül. Au dessert, Tony s’exprimait sur le compte de son maître avec une certaine amertume. Callebrand le payait mal. Ce qu’il lui donnait était plutôt une aumône qu’un salaire. Tompson crut le moment arrivé. — Mon garçon, dit-il, vous devriez vous établir. — C’est impossible sans argent, répondit Tony. — Si on vous commanditait… — Et qui donc, bon Dieu ? — Nous, dit froidement Baül. Tony les regarda avec étonnement. — Il vous serait bien facile de gagner vingt mille francs, ajouta Tompson. Tony ouvrit de grands yeux. — Non pas en un an, ni en un mois, mais en une heure, reprit Baül. — Et comment ? — Attendez. Callebrand ne couche pas dans son laboratoire ? — Non ; j’y couche seul. — Eh bien, dit nettement Tompson, si vous voulez nous y recevoir tous deux une nuit, pendant une heure seulement, les vingt mille francs sont à vous. — Jamais ! dit Tony dominé tout d’abord par un sentiment de loyauté. — Comme vous voudrez, répondit Baül. Et ils n’insistèrent pas. Seulement, comme le jeune homme se retirait, Baül le suivit jusqu’à la porte de l’usine et lui dit : — Un mot encore ! Prêt à franchir le seuil, Tony s’arrêta. — Connaissez-vous une chanson appelée la Faridondaine ? — Oui, dit Tony un peu surpris. — Il est possible, poursuivit Baül, que, chaque soir, vers minuit, vous entendiez chanter ce refrain sur le quai, sous les fenêtres du laboratoire. — Eh bien ? fit Tony en frémissant. — Vous réfléchirez à notre proposition chaque fois que vous l’entendrez… et… — Et ? demanda Tony avec une émotion croissante. — Si vos réflexions vous amènent à des idées plus raisonnables, vous ouvrirez la fenêtre. — Et puis ? demanda Tony d’une voix étranglée. — Vous répondrez à la chanson par le refrain, acheva Baül. Et il poussa le jeune homme dans la rue et ferma la porte. Tony s’en revint, malgré la pluie, dans l’île Saint-Louis, où nous l’avons vu entrer dans le laboratoire au moment où Callebrand s’écriait joyeux : — J’ai trouvé le grand secret !
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