10.M. Baül et M. Tompson regardaient cette flamme bleue avec un étonnement profond. Ils ne prêtaient, en revanche, aucune attention à ces merveilleux émaux qui représentaient la Passion.
Tony, au contraire, les yeux fixés sur le personnage de Judas, le considérait avec une sorte d’épouvante.
La flamme bleue avait mis des reflets livides sur le visage de l’apôtre infâme.
Judas semblait regarder Tony, et sa bouche sarcastique paraissait lui dire :
« Tu es de ma tribu, tu es le fils de ma race ! tu seras un traître. »
Mais qu’est-ce qu’il y a donc dans ce creuset ? demanda Tompson.
Tony ne répondit pas.
M. Baül s’approcha, mais la flamme bleue lui brûla les yeux et il fit un pas en arrière.
Tony regardait toujours l’apôtre.
Et alors, un nouveau phénomène se produisit — phénomène étrange et semblable à celui de la nuit précédente.
Le jeune homme se laissa tomber sur un siège, ne pouvant détacher son regard du Chemin de Croix.
Le Chemin de Croix semblait avoir concentré tous les rayons de cette flamme qui voltigeait au-dessus du creuset.
Tony oublia M. Baül et M. Tompson, et l’acte de société pour l’exploitation de la malléabilité des métaux, et Marthe qu’il haïssait, et Callebrand dont il était jaloux.
Le rêve recommença pour lui.
Ses yeux se fermèrent, et dans cette vie du songe qui le reprit il se vit de nouveau sous les habits du traître Judas.
Il était dans le jardin des Oliviers, parmi les autres apôtres.
Tous dormaient, en dépit de la recommandation du maître, qui leur avait dit :
— Veillez et priez, afin que vous ne tombiez point dans la tentation.
Et le maître, à quelques pas de là, veillait et priait.
Donc les apôtres dormaient, et Judas seul — car Tony, dans son rêve, était bien redevenu Judas, — Judas seul feignait de dormir.
Anxieux, l’oreille au guet, il semblait attendre quelque grand événement.
Et tout à coup des soldats et des hommes du peuple armés entrèrent dans le jardin des Oliviers.
Puis ils s’approchèrent sans bruit des apôtres.
Mais les apôtres s’éveillèrent et le maître alors, cessant de prier, les rejoignit en leur disant :
— Dormez, maintenant, et vous reposez, voici l’heure de la trahison qui est proche !
Et comme il disait cela, Judas se leva et l’embrassa.
Tout aussitôt les soldats et les gens du peuple armés se jetèrent sur le maître et se saisirent de lui.
Et le rêve continuant, Tony-Judas se vit escortant les soldats qui emmenaient son maître, tandis que lui-même était escorté par les malédictions du peuple.
Il se vit marchant tête baissée dans les rues de Jérusalem jusqu’à la maison du grand prêtre, où l’on conduisait son maître captif.
Mais quand la porte de cette maison se fut ouverte devant le maître, Judas et Pierre demeurèrent au dehors.
Pierre accablait le traître de reproches.
Le traître écoutait impassible.
Pierre disait :
— Tu as vendu notre maître pour trente deniers, misérable ! mais ta trahison pèsera sur le monde éternellement. Les générations passeront, les siècles succéderont aux siècles, et l’on dira toujours : l’homme le plus infâme se nommait Judas Iscariote !
Et Judas répondait en ricanant :
— J’accepte ta prophétie. Oui, je suis Judas, l’infâme et le traître, mais l’immortalité est acquise à mon nom, mais ma race sera féconde et maudite, car le sentiment auquel j’ai obéi pour consommer ma trahison est un sentiment humain entre tous.
« Je n’ai pas vendu le maître par cupidité ; ce n’est point l’appât d’une misérable somme qui m’a tenté…
« Non, j’ai vendu le maître, parce que le peuple chantait ses louanges, parce qu’on le saluait du nom de roi, parce que son front rayonnait d’une divine auréole et que sa parole ouvrait tous les cœurs…
« Je l’ai vendu, parce que j’étais jaloux !… L’envie est la reine du monde !
Et comme Pierre allait répondre à ces paroles impies, une servante qui se trouvait dans la cour de la maison s’approcha de l’apôtre et lui dit :
— N’étiez-vous pas de la suite de cet homme qu’ils appellent le maître ?
Et comme il y avait beaucoup de monde autour de la servante, Pierre fut pris de peur et répondit :
— En vérité, je ne le connais pas.
Et il s’en alla.
Comme il franchissait le seuil de la cour, une autre servante s’écria :
— Celui-là aussi était de la suite du maître.
Et l’apôtre Pierre dit encore :
— Non, je ne le connais pas !
Alors il fut entouré par une foule de monde qui lui dit :
— Mais si, vous êtes de sa suite !
Et Pierre, dominé par la peur, nia encore.
Alors Judas, qui l’avait suivi, lui dit en ricanant :
— Tu vois bien, le maître avait raison quand il te disait que tu le renierais trois fois avant que le coq n’ait chanté. Qui donc est le plus misérable de toi ou de moi ?
Et comme il disait cela, le coq chanta.
Et Tony s’éveilla, car c’était le coq du coucou placé dans le laboratoire qui annonçait une heure du matin.
La flamme bleue s’était éteinte, laissant après elle une forte odeur de soufre.
Le laboratoire était retombé dans les ténèbres et le silence le plus profond y régnait.
Qu’étaient donc devenus MM. Tompson et Baül ?
Tony, qui avait retrouvé sa présence d’esprit, courut au fourneau, y prit un charbon ardent au bout d’une pince, souffla dessus et ralluma une bougie.
Alors quel ne fut pas son étonnement en apercevant ses futurs associés couchés sur un vaste divan placé entre les deux croisées et parfaitement endormis !
— Voilà qui est bizarre ! murmura-t-il.
Et il allait les éveiller lorsque les rayonnements de la bougie éclairèrent de nouveau le Chemin de Croix.
Et, de nouveau, les yeux de Tony furent fascinés par cet émail qui représentait la trahison de Judas.
Et le rêve recommença pour Tony qui, une fois encore, fut incarné dans la personne de l’apôtre infâme. Judas voyait Pierre qui pleurait amèrement de repentir d’avoir renié son maître.
Judas, à la porte de ta maison des prêtres, vit sortir celui qu’il avait trahi et que les prêtres avaient condamné à mourir.
Et Judas eut un moment de repentir et il prit la fuite.
Il courait de nouveau, hagard et sombre, par les rues de Jérusalem, poursuivi par une voix impérieuse qui lui disait :
« Tu as vendu ton maître ! tu seras infâme à travers les siècles ! »
Et, à force de courir, Judas se retrouva devant la maison du grand prêtre.
Et, cette fois, il y entra et jetant l’argent qu’il avait reçu sur une table, il s’écria :
— Reprenez votre argent !
Le grand prêtre le refusa.
Judas reprit l’argent, sortit affolé et alla répandre les trente deniers dans le temple.
Puis il sortit et alla se pendre !
Et, en ce moment, Tony s’éveilla encore et murmura, faisant allusion à Judas :
— Le fou !
Et comme M. Tompson et M. Baül dormaient toujours, il les secoua pour les éveiller.