12.

947 Parole
12.Revenons à Callebrand, qui, entendant parler tout haut dans la chambre de sa fille, s’était levé et était allé, pieds nus, coller son oreille contre la porte. La chambre de Marthe était sans lumière. Cependant Marthe parlait tout haut. Callebrand écouta : — Mon père, disait Marthe d’un ton solennel, je vous l’affirme sur les cendres de ma pauvre mère, vous avez réchauffé un serpent dans votre sein, vous avez élevé un traître dans votre maison. Callebrand tressaillit. C’était la seconde fois que Marthe parlait vaguement de trahison. La jeune fille qui rêvait sans doute — du moins Callebrand le crut, — continua : — Vous avez trouvé un secret, un grand secret, dont la divulgation sera votre fortune et mettra le sceau à votre réputation, dites-vous ? Eh bien ! prenez garde, mon père, car vous ne profiterez peut-être pas de votre découverte… le traître veille dans l’ombre… prenez garde !… Callebrand écoutait, la sueur au front. Marthe se tut un moment. On eût dit qu’elle prêtait l’oreille à quelque mystérieux interlocuteur dont la voix était perceptible pour elle seule. Callebrand, étreint par l’angoisse, ouvrit doucement la porte de la chambre et entra. — Marthe ? dit-il tout bas. Marthe ne l’entendit point, Marthe ne répondit pas. Néanmoins elle reprit tout haut : — Vous avez tort, mon père, de vous lier à ce misérable ; tort, je vous jure, car il vous trahira… car il vendra votre secret… — Marthe ? répéta Callebrand qui avait le front baigné de sueur. Mais Marthe ne répondit point à son père. De nouveau elle paraissait écouter une voix intérieure. Alors un soupçon traversa l’esprit de Callebrand. Soupçon rapide, étrange, lumineux. Il s’approcha de la cheminée en tâtonnant, y chercha des allumettes et en frotta une sur le parquet. Marthe ne poussa ni un cri, ni une exclamation. Plongée sans doute dans un monde imaginaire, la jeune fille ne vit point son père qui venait d’allumer une bougie. Callebrand se tourna vers le lit et regarda. Marthe était sur son séant, les yeux ouverts et d’une fixité effrayante. Et s’étant approché d’elle avec la bougie, le chimiste reconnut chez sa fille tous les symptômes du sommeil magnétique. Marthe avait un accès de somnambulisme. Elle ne vit pas son père, réellement ; mais sans doute elle le voyait dans son sommeil, car elle continuait à lui parler. Et Callebrand lui posa la main sur le front et lui dit : — Parle, je le veux. Alors la jeune fille se prit à frissonner de tous ses membres, obéissant à cette singulière puissance que le magnétiseur exerce sur le magnétisé. — Parle ! répéta Callebrand, que vois-tu ? — Je vois le laboratoire, dit-elle. Callebrand tressaillit de nouveau. — Après ? — Il y a un homme dedans… c’est Tony… il est sans lumière… — Seul ? — Oui… mais ils viennent. — Qui donc ? — Les autres… j’entends leurs pas dans la rue… Ah !… ils s’arrêtent vers la fenêtre… — Après ? après ? fit Callebrand dont le front était inondé de sueur. — Tony va leur ouvrir… ils entrent… Je vois une flamme bleue… A ces derniers mots, Callebrand jeta un cri terrible, abandonna sa fille et se précipita hors de la chambre. Et pendant ce temps, M. Baül et M. Tompson, peu soucieux de la pluie qui fouettait les vitres et du vent qui sifflait dans les cheminées, suivaient attentivement l’opération annoncée par Tony. La statuette grossière était dans le bain mystérieux depuis dix minutes. — Oui, dit Tony, vous allez voir. Elle sortira de là dure comme du diamant. — C’est merveilleux ! disait Tompson. Baül secouait la tête : — Incroyable ! murmura-t-il. Enfin Tony plongea la main dans le vase et prit la statuette. Mais, ô miracle ! le platine continuait à être encore sous ses doigts comme de l’argile. Le traître pâlit : — N’ai-je donc pas attendu assez longtemps ? dit-il. Et il replongea le métal dans la solution. Dix minutes, un quart d’heure s’écoulèrent. Tony allongea plusieurs fois sa main vers l’aiguière et n’osa saisir la statuette. Un sourire d’incrédulité glissait sur les lèvres minces de M. Baül. Tompson, au contraire, paraissait en proie à une vive anxiété. Enfin, Tony fit un v*****t effort sur lui-même. De nouveau, il plongea la main dans le bain et en retira la statuette. Mais la solution mystérieuse était demeurée sans vertu… Le plateau était toujours malléable comme de la mie de pain. Alors, les cheveux hérissés, hors de lui, vomissant un affreux blasphème, Tony courut au bahut dont Callebrand avait ôté la clef, et, d’un coup de pied, il en brisa la porte. L’énorme morceau de platine était sur une étagère ; auprès se trouvait l’aiguière pleine de cette solution dont Tony avait volé un demi-verre. Et il y plongea sa statuette, en disant : — Vous verrez, cette fois. Et il attendit, la sueur au front, la gorge crispée. Mais le platine ne retrouva point dans ce nouveau bain sa solidité attendue. La statuette ne durcit pas plus dans la grande aiguière que dans la petite. Et comme Tony se retournait pâle et frémissant de rage vers ceux qu’il considérait déjà comme ses associés, la porte du laboratoire s’ouvrit et un homme entra comme un ouragan. — Misérable ! dit-il. C’était Callebrand. Et comme MM. Baül et Tompson reculaient stupéfaits, le maître courut au bahut et brisa deux fioles qui se trouvaient dans un coin en les jetant sur le parquet. En même temps il renversa l’aiguière dont le contenu s’étala sur le parquet. Et Tony, livide de rage, put voir alors deux fils de laiton qui correspondaient entre le bahut et la table sur laquelle, la nuit précédente, il avait posé l’aiguière emplie de la mystérieuse solution. Et Callebrand se mit alors à rire d’un rire hébété, en regardant ces trois hommes qui avaient voulu lui voler le fruit de ses veilles. Et il riait bruyamment et d’un air égaré en disant : — Vous ne trouverez pas !… vous ne trouverez pas ! Et tout en riant, il piétinait les deux fioles brisées auxquelles adhérait encore le fil de laiton conducteur du galvanisme. Et le plancher poreux achevait pendant ce temps de boire les dernières gouttes de la mystérieuse solution. Et Callebrand riait toujours… Le maître était devenu fou ! Première partieUn conte des Mille et une nuits
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