Préfaced’Alfu
Apremière lecture, on peut considérer Les Fils de Judas comme un feuilleton assez ordinaire basé sur le thème, fréquent chez l’auteur, de la captation d’héritage. Certes, cette captation va tourner à la chasse au trésor et l’action, née à Paris, se transporter en Méditerranée, et il faudra décrypter un mystérieux manuscrit, mais il s’agit là d’une aventure somme toute banale.
Oui, mais… le trésor n’est pas n’importe quel trésor : il s’agit d’une richesse mise à l’abri durant plusieurs siècles afin de permettre la résurrection d’une religion qui, malheureusement, n’a pu s’imposer au monde de son époque — le XVe siècle.
Cette religion n’est pas commune, puisqu’il s’agit d’une religion destinée à remplacer les principales religions monothéistes : le christianisme, l’islamisme et le judaïsme. Le but final étant de faire cesser tout antagonisme religieux partout dans le monde.
« Au bout de six ans, ma doctrine s’était répandue à travers l’Orient. Tel le premier rayon de soleil qui glisse du sommet des montagnes resplendit tout à coup sur la plaine entière. Les hommes devenaient meilleurs et abjuraient leurs vieilles haines. Musulmans et chrétiens se donnaient la main sur les deux versants du Liban, et le juif n’était plus regardé comme un paria. »
Ce thème-là, Ponson du Terrail ne le choisit pas par hasard et ne le traite pas à la légère. On sait que lui-même avait perdu la foi mais aussi qu’il était obsédé par les guerres de religions. Elles sont le décor de plusieurs de ses romans et, entre autres, les descriptions qu’il fait — principalement dans Les Orphelins de la Saint-Barthélemy — sont marquantes et prouvent sa sincère révolte contre les crimes commis au nom de la religion.
Dans ce roman, l’idée que le XIXe siècle est désormais un temps possible pour la construction de cette nouvelle religion, rejoint les idées de progrès qui, au fil des pages, imprègnent l’œuvre de l’auteur.
On verra toutefois si l’opération peut ou non réussir.
Ensuite, cette chasse au trésor n’est pas menée par des personnages communs, mais par quelques figures particulièrement intéressantes.
Le premier à entrer en scène est Tony, un jeune délinquant — digne confrère du jeune Rocambole à ses débuts — qui ne va pas hésiter à trahir son père adoptif. Il tente de lui voler son invention pour en tirer un profit marchand.
Soit dit en passant, cette invention elle-même est une formidable création de Ponson du Terrail puisqu’il ne s’agit rien moins de ce que Franquin, le principal créateur de Spirou, baptisera plus d’un siècle après le Métalmol, un procédé permettant la malléabilité des métaux à froid 1.
« Ma découverte ne s’étend pas seulement au platine, elle s’étend à tous les métaux. Le fer, le cuivre, le bronze lui-même deviendront de la cire sous mes mains. J’ai trouvé la malléabilité des métaux sans le secours de la fusion. »
Tel donc le Judas présent dans le roman au sujet de la religion avortée, Tony vend l’invention de son maître — ce qui équivaut presque à sa vie, puisque le vieil homme sombre dans la folie.
Et, là encore, l’auteur utilise un élément novateur : il plonge son personnage dans l’angoisse et presque le repentir en l’envoyant revivre ce qu’a vécu le vrai Judas Iscariote. Par un procédé qui, cette fois, fait songer à celui qu’a employé Jack London, dans Le Vagabond des étoiles, il le transporte à l’époque du Christ et lui fait revivre comme acteur les scènes des Evangiles.
« La veille et le rêve se confondirent pour lui, et Tony se trouva transporté dans un lieu inconnu, et il se vit couvert d’autres habits. Et les habits qu’il portait ressemblaient à ceux dont le maître émailleur avait revêtu Judas Iscariote, l’apôtre du Christ. »
Cet aspect fantastique du roman va se trouver conforter avec un autre personnage : celui d’Aléa — ou Alaséa de Hoffstein.
Création étonnante aussi que cette jeune femme, riche princesse tenant salon à Paris, très courtisée, mais qui porte malheur à ceux qui tombent amoureux d’elle.
Rien d’étonnant à cela puisque, sous cette identité banale, se cache un être qui ne l’est pas du tout et qui n’est autre qu’Atropos, une Parque, une des trois filles du Destin, celle qui coupe les fils de la vie humaine et qui a demandé à son père de venir sur Terre pour voir les effets de son œuvre.
« — Eh bien, dit-il, tu tueras malgré toi… et sans le vouloir… et sans t’en douter… et non plus ici, comme par le passé… mais sur la Terre où je t’exile… et où quiconque t’aimera mourra… va !… »
Fidèle à ses habitudes, Ponson laisse planer le doute, joue avec ses personnages et s’amuse du lecteur. Car qui est en fait Aléa : une aventurière ou un être descendu du Ciel ?
Ce jeu avec le fantastique — dont on trouvera de magnifiques exemples dans l’œuvre de Gaston Leroux — prouve, s’il en est besoin, que Ponson du Terrail, habile conteur et honnête écrivain, n’en applique pas moins dans ses romans des principes de distanciation.
Et c’est avec le personnage de sir Archibald qu’il va le mieux se dévoiler sous cet angle. En l’envoyant au fin fond de la Méditerranée et dans le fin fond d’une grotte où il faut laisser le lecteur pénétrer avec lui, il nous prouve qu’un grand écrivain populaire n’est jamais dupe des effets qu’il produit pour atteindre son succès.
Cigare empoisonné, marque de naissance, manuscrit coupé en deux : toutes les recettes sont là. L’asile d’aliéné, la croisière mortelle, la cave où se réunit une société secrète aussi. Et tout ceci dans une narration qui ne cesse d’emporter le lecteur de mystères en révélations.
Les Fils de Judas est publié dans Le Moniteur universel du soir, en 103 feuilletons, du 17 juillet au 8 novembre 1866 — à l’époque du Dernier mot de Rocambole, — avant d’être édité en deux volumes par Dentu, l’année suivante 2.
La complexité de sa construction, la solidité de son rythme tendraient à prouver que ce feuilleton est bien une œuvre conçue et rédigée d’emblée intégralement, contrairement à d’autres feuilletons écrits au jour le jour, et sont également des preuves de la qualité littéraire d’un roman qui reste, selon moi, l’une des plus grandes réussites de Ponson du Terrail.
1 Il est remarquable de constater que Ponson du Terrail a mis dans son œuvre : le Métalmol de Spirou, le wagon décroché du train de Tintin (dans Les Voleurs du grand monde) et la course des bateaux à vapeur sur le Mississippi de Lucky Luke (dans Les Héros de la vie privée) !
2 Ponson du Terrail le dédie alors à Elie Berthet « comme un témoignage de respectueuse camaraderie et de sympathique estime ».
PrologueLa vision