1.Maître Callebrand avait plusieurs fois déjà ouvert sa fenêtre et s’était penché au dehors avec inquiétude, murmurant parfois :
— Pourquoi donc Tony ne revient-il pas ?
Onze heures du soir venaient de sonner cependant et la pluie torrentielle qui tombait depuis huit heures, entremêlée de rafales et d’éclairs, avait rendu les rues désertes dans ce quartier toujours solitaire qu’on appelle l’île Saint-Louis.
Maître Callebrand était seul dans son laboratoire, situé dans un vieil hôtel qui faisait l’angle de la rue des Deux-Ponts et dont les croisées donnaient à la fois sur la Seine et sur l’extrémité de la Cité qu’on appelait jadis le Terre-Plein.
Le laboratoire, vaste pièce à panneaux de boiserie et à plafond traversé par de grandes solives peintes, était plongé dans l’obscurité.
Au milieu seulement, ou apercevait un point lumineux rougeâtre. C’était la braise d’un fourneau, sur lequel était un alambic.
Mais, si le fourneau était sans rayonnement, parfois un v*****t coup de tonnerre retentissait au dehors, un éclair déchirait la voûte noire du ciel, et alors, pendant une seconde, le laboratoire resplendissait et laissait voir son monstrueux et pittoresque amalgame de cornues, de vases, de fioles, de livres couvrant des tables, jonchant le sol, de parchemins épars çà et là, et d’instruments de physique et de chimie dont le cuivre répondait au feu céleste par des myriades d’étincelles.
Enfin, debout, près du fourneau, les bras croisés, la tête rejetée en arrière, le maître ! c’est-à-dire Callebrand, le grand chimiste, le Flamel moderne aux prises avec la science, le chercheur infatigable, qui depuis vingt années tourmentait la nature pour lui dérober un secret.
C’était un homme de haute taille, au front dégarni par une calvitie prématurée, aux rides profondes creusées par l’étude et la méditation ; sa joue amaigrie, sa bouche qu’un sourire mélancolique plissait quelquefois, témoignaient chez lui de ce dédain sans amertume que les âmes fortement trempées ont pour les vulgaires intérêts et les passions mesquines de ce monde.
Avait-il soixante ans ou quarante ?
Nul peut-être n’aurait pu le dire.
Quand il méditait, le temps semblait appuyer sur lui son lourd genou.
On eût dit un vieillard.
Quand il avait trouvé, lorsque son long effort aboutissait à une de ces victoires sans bruit, sans éclat, et plus glorieuses par cela même que celles des champs de bataille, que l’homme remporte sur la nature, alors sa taille voûtée se redressait, son œil avait un éclair et tout son visage s’éclairait des rayonnements de la jeunesse.
Maître Callebrand était sans lumière.
Les ténèbres plaisent à ceux qu’étreignent de fortes pensées.
L’œil fixé sur le fourneau, il paraissait attendre avec anxiété quelque mystérieux résultat.
Parfois, il soulevait le couvercle de l’immense chaudière placée sur le fourneau et dans laquelle bouillonnait une liqueur noirâtre.
Puis, il disait avec une sorte de découragement :
— Pas encore ! me serais-je donc trompé ?
Alors, rappelé aux choses de ce monde, il revenait à la fenêtre demeurée ouverte et plongeait son regard dans la nuit.
La pluie tombait toujours et les pavés étaient luisants.
Au-delà du quai, la Seine roulait bruyamment son flot bourbeux.
Le vent courbait la flamme des réverbères, qui souvent paraissaient s’éteindre.
C’était un de ces splendides orages du mois de juin, qui convertissent en quelques heures les rues de la grande cité en torrents.
— Le pauvre enfant se sera abrité sous le porche de quelque maison ! murmura maître Callebrand, qui revint auprès du fourneau.
Mais tout à coup le maître jeta un cri de joie.
Un cri du triomphe longtemps attendu, longtemps disputé, et souvent désespéré.
Une flamme bleuâtre, semblable à celle qui se dégage la nuit d’un bol de punch, courait légère comme un feu follet autour de l’alambic.
Puis elle changeait de couleur, devenait d’un violet tendre, puis d’un rose vif, pour retourner à un bleu d’azur mêlé de reflets argentés.
Un moment immobile, la sueur au front, le cœur battant avec force, maître Callebrand demeura à trois pas de l’alambic, les yeux fixés sur cette flamme.
Puis la flamme s’éteignit et tout rentra dans les ténèbres.
Cependant maître Callebrand n’osait bouger. On eût dit qu’une émotion terrible le dominait. Enfin, il fit un effort suprême, courut au fourneau, se baissa, et plongeant dans le brasier une tige de fer, il l’y laissa quelques minutes, la retira ensuite incandescente et l’approcha d’un flambeau.
Puis il fit un soufflet de ses joues enflées, et une étincelle arrachée par son souffle puissant à la tige de fer rougie alluma la bougie.
Alors encore tout frémissant, pâle et l’œil en feu, il souleva le couvercle de la chaudière.
La matière noirâtre était maintenant éblouissante comme de l’argent auquel on aurait mélangé des paillettes de cristal.
Et le maître gonflant sa poitrine, les narines dilatées, prononça le mot fatidique :
Eurêka !
Maître Callebrand venait de trouver ce qu’il cherchait depuis vingt années avec une héroïque obstination.
Et tandis qu’il demeurait là palpitant, penché sur son œuvre, la porte du laboratoire s’ouvrit et un jeune homme ruisselant de pluie entra et s’arrêta un moment sur le seuil.
Le maître courut à lui et lui prit vivement la main.
— Tony ! Tony ! dit-il, j’ai trouvé.
— Ah ! fit le jeune homme, dont le visage amaigri et blême devint livide.
— J’ai trouvé ! répéta le savant.
— Et qu’avez-vous donc trouvé, maître ? demanda le jeune homme d’une voix altérée.
— Le grand secret que je cherchais, celui qui doit faire de moi un des grands hommes de ce siècle et immortaliser mon nom.
Et le savant pressa dans ses bras son élève chéri, qu’en ce moment mordait au cœur la plus infernale et la plus basse de toutes les passions : l’envie !