chapitre 8

978 Parole
CHAPITRE 8 : "L'avocat inutile" Maître Delcourt est un homme fatigué. Il a les yeux cernés, le costume froissé, et une odeur de café froid qui le suit comme une ombre. Il s'assied en face de Liana, dans le parloir de la prison, et ouvre son dossier sans la regarder. — Madame Donovan, dit-il. — Je m'appelle Liana. — Madame Donovan, répète-t-il, comme si son nom était une formalité. J'ai examiné votre dossier. Les preuves sont accablantes. Les témoignages sont concordants. La situation est... difficile. Elle le regarde. Il a l'air sincèrement désolé. Pas pour elle. Pour lui. Pour le temps qu'il perd sur une cause perdue. — Vous allez me défendre ? demande-t-elle. — C'est mon travail. — Mais vous ne croyez pas en mon innocence. Il lève enfin les yeux. — Mon opinion personnelle n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est la stratégie. Et ma stratégie est claire : plaidez coupable. Le mot tombe comme un couperet. — Quoi ? — Plaidez coupable, madame. Avec des circonstances atténuantes, vous pourriez avoir une peine réduite. Dix ans, peut-être. Avec bonne conduite, vous seriez libre dans sept ans. — Je ne suis pas coupable. — Cela n'a pas d'importance. — Comment cela n'a-t-il pas d'importance ? Il soupire. Il pose son stylo. Il la regarde, enfin, vraiment. — Madame Donovan, écoutez-moi. Vous êtes accusée de détournement de fonds, de complicité de meurtre, et de blanchiment d'argent. Il y a des preuves écrites. Des témoins oculaires. Des vidéos de surveillance. Le procureur a un dossier solide. Si vous plaidez non coupable et que vous perdez, vous risquez la perpétuité. — Je préfère la perpétuité plutôt que de mentir. — Ce n'est pas un mensonge. C'est une stratégie. — C'est un mensonge, Maître Delcourt. Un mensonge que je ne prononcerai pas. Il se lève. Il range ses papiers. — Alors je ne peux rien faire pour vous. — Vous êtes mon avocat ! — Je suis votre avocat commis d'office. Je vous donne des conseils. Si vous les refusez, je ne peux pas vous aider. Elle se lève aussi. Ses mains tremblent. — Vous êtes censé me défendre ! Pas me pousser à avouer un crime que je n'ai pas commis ! Il la regarde avec une lueur de pitié. — Madame Donovan, je suis avocat depuis trente ans. J'ai vu des centaines de clients innocents. Des centaines. Certains ont plaidé coupable et sont sortis. D'autres ont plaidé non coupable et sont morts en prison. Je ne veux pas que vous soyez de ceux-là. Elle le regarde. Elle voit la fatigue dans ses yeux. L'usure. Le désenchantement. — Qui vous a payé ? demande-t-elle soudain. Il sursaute. — Pardon ? — Qui vous a payé pour me faire plaider coupable ? — Personne. C'est mon travail. — Non. C'est trop tôt. Le procès n'a même pas commencé. Vous n'avez même pas essayé de contester les preuves. Vous voulez que je plaide coupable tout de suite. Pourquoi ? Il ne répond pas. Elle s'approche de lui. Ses yeux brillent d'une lueur sauvage. — C'est Sébastien, n'est-ce pas ? Il vous a payé. — Madame Donovan... — Répondez-moi ! Il baisse les yeux. — Je ne peux pas vous répondre. — Pourquoi ? — Parce que si je vous réponds, je perds mon barreau. Et ma vie. Il ramasse ses papiers. — Écoutez-moi, madame Donovan. Je ne peux pas vous aider. Mais je peux vous donner un conseil : ne faites confiance à personne. Absolument personne. Pas à votre mari. Pas à votre amie. Pas à votre famille. Pas même à moi. — Pourquoi vous me dites ça ? — Parce que quelqu'un doit vous le dire. Il se dirige vers la porte. — Attendez ! Il s'arrête. — Qui vous a payé ? demande-t-elle. Il la regarde une dernière fois. — Le frère de votre mari, madame. Sébastien Donovan. Il m'a offert deux millions de dollars pour que vous plaidiez coupable. J'ai refusé. — Alors pourquoi vous me poussez à plaider coupable ? — Parce que je ne veux pas que vous perdiez votre vie. Parce que même si vous êtes innocente, le système est contre vous. Et parce que... Il hésite. — Parce que quoi ? Il repose son dossier sur la table. — Parce que Sébastien Donovan a tué deux personnes pour arriver là où il est. Et il est prêt à en tuer une troisième. Vous. Il sort. Liana reste seule. Elle tremble. Elle n'a plus peur. Elle a une rage froide qui lui glace le sang. La nuit, elle ne dort pas. Elle pense aux paroles de l'avocat. À sa peur. À sa révélation. Sébastien a tué deux personnes. Il est prêt à en tuer une troisième. Vous. Elle pense à Kaël. À sa trahison. À ses yeux glacés. Elle pense à Chloé. À ses larmes. À ses mensonges. Elle pense à Eleanor. À son sourire triomphant. Elle pense à tous ceux qui l'ont trahie. Et elle se jure une chose. Je ne serai pas une victime. Je ne serai pas un pion. Je serai le cauchemar de Sébastien Donovan. Elle se lève. Elle regarde par le petit hublot de la cellule. La lune est pleine, ronde, comme une pièce d'argent. Elle se souvient d'une nuit, il y a trois ans. La nuit de son mariage. Kaël la regardait comme si elle était la seule femme au monde. "Peu importe ce qui arrivera, je ne te trahirai jamais." Il a menti. Elle a cru. Elle a été naïve. Plus jamais. Elle serre les poings. — Je vais te détruire, Sébastien. Je vais te détruire, Kaël. Je vais détruire tout ce qui a fait de moi une victime. Elle se tourne vers le mur. Elle se couche. Elle ferme les yeux. Elle rêve. Elle rêve de flammes. Elle rêve de vengeance. Et pour la première fois, elle sourit.
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