CHAPITRE 5 : "Je ne te connais pas"
La cellule est un cercueil de béton et de silence.
Liana est recroquevillée dans un coin, les bras autour des genoux, le dos contre le mur froid. Ses pieds nus sont bleuis par le froid. Sa robe de chambre, si légère, si fine, ne la protège pas de l'humidité qui suinte des murs.
Elle n'a pas dormi.
Elle n'a pas mangé.
Elle a juste regardé le plafond, compté les fissures, écouté les cris des autres détenues. Des femmes. Des femmes comme elle, peut-être innocentes, peut-être coupables. Des femmes qui hurlent dans la nuit, qui appellent leurs mères, qui prient des dieux qui ne répondent pas.
Liana ne prie pas.
Elle ne croit plus en rien.
Le matin du troisième jour, on vient la chercher.
— Debout, dit le gardien. Transfert.
— Où ?
— Tribunal. Audience de mise en liberté sous caution.
Elle se lève. Ses jambes la portent à peine. On lui passe des menottes. On la traîne dans les couloirs, entre les murs gris, sous les néons blafards.
Elle voit d'autres détenues. Certaines la regardent avec curiosité. D'autres avec mépris. Elle est Liana Donovan. La femme du riche héritier. La criminelle présumée.
L'une d'elles crache sur son passage.
— Sale p**e. Tu crois que tu es mieux que nous ?
Liana ne répond pas.
Elle a cessé de répondre.
Le tribunal est une salle immense, pleine de monde.
Des journalistes. Des photographes. Des avocats. Des curieux.
Et la famille Donovan.
Eleanor est assise au premier rang, droite comme un I, son tailleur Chanel immaculé. Elle regarde Liana avec un sourire à peine caché. La vengeance est douce. Elle l'a toujours su. Elle a toujours su que Liana n'était pas digne de son fils.
Camille, la sœur de Kaël, est à côté d'elle. Elle a les yeux rouges. Elle a pleuré. Elle détourne le regard quand Liana entre.
Sébastien est là, au fond de la salle, un sourire serein sur les lèvres. Il a l'air d'un homme qui regarde un spectacle. Il est le directeur de ce spectacle. Le maestro qui tire les ficelles.
Liana le regarde.
Il soutient son regard.
Il ne cligne pas des yeux.
Et elle comprend.
Elle comprend qu'il est derrière tout ça. Les preuves, les témoins, les accusations. Tout a été fabriqué par lui. Pourquoi ? Parce qu'il veut détruire Kaël. Parce qu'il veut l'héritage. Parce qu'elle est un pion.
Mais elle est trop faible pour crier. Trop brisée pour se battre.
Elle baisse les yeux.
Le juge entre. La salle se lève. Liana ne bouge pas. Un gardien la pousse.
— Levez-vous, ordonne-t-il.
Elle se lève.
— Liana Donovan, vous êtes accusée de détournement de fonds, de complicité de meurtre, et de blanchiment d'argent. Que plaidez-vous ?
Sa voix est faible, presque inaudible.
— Innocente.
— Très bien. Nous allons examiner les preuves. Le tribunal demande la comparution des témoins.
Le premier témoin est un homme. Un comptable, ancien employé de la société Donovan. Il jure sur la Bible, la main levée.
— Pouvez-vous décrire ce que vous avez découvert ?
— Oui, Votre Honneur. J'ai trouvé des transferts d'argent suspects. Deux millions d'euros, virés sur un compte offshore au nom de Liana Donovan. Les fonds provenaient du compte de l'associé décédé.
— Et que s'est-il passé ensuite ?
— L'associé a menacé de tout révéler. Trois jours plus tard, il était mort. Madame Donovan a été vue sur les lieux du crime.
— Merci. Vous pouvez vous retirer.
Liana secoue la tête.
— C'est faux. Je n'ai jamais mis les pieds dans cet immeuble.
Le juge la regarde.
— Avez-vous des preuves de cela, madame Donovan ?
Elle ouvre la bouche. Aucun son n'en sort.
— Non, Votre Honneur. Mais je vous jure que je suis innocente.
— Les serments ne suffisent pas, madame. Le second témoin, s'il vous plaît.
Chloé entre dans la salle.
Elle est magnifique. Robe noire, cheveux tirés, maquillage parfait. Elle s'avance vers la barre comme une actrice vers la scène.
Liana sent son cœur s'arrêter.
— Chloé...
— Silence dans la salle, dit le juge.
Chloé lève la main. Elle prête serment.
— Pouvez-vous nous dire ce que vous savez, mademoiselle Reid ?
Chloé inspire. Ses yeux se remplissent de larmes. Des larmes parfaites.
— Liana était mon amie. Ma meilleure amie. Je l'aimais comme une sœur. Mais quand j'ai découvert ce qu'elle avait fait... je n'ai pas pu me taire.
— Qu'a-t-elle fait ?
— Elle m'a avoué, un soir, qu'elle avait besoin d'argent. Que la famille Donovan ne lui donnait pas assez. Qu'elle voulait prendre sa revanche sur Kaël. Elle m'a dit qu'elle allait s'associer avec cet homme, l'associé, pour voler des fonds. Et quand il a voulu tout révéler, elle l'a tué.
La salle murmure.
Liana est pétrifiée.
— Ce n'est pas vrai, souffle-t-elle. Chloé, dis-leur que ce n'est pas vrai.
Chloé la regarde. Ses larmes coulent, parfaites, ciselées.
— Je suis désolée, Liana. Mais je dois dire la vérité.
La vérité.
Chloé ment.
Et tout le monde la croit.
Le juge se tourne vers Liana.
— Avez-vous quelque chose à répondre, madame Donovan ?
Elle est debout. Elle tremble. Ses mains, dans les menottes, sont glacées.
— Je suis innocente, dit-elle. Je n'ai rien fait. Je n'ai tué personne. Chloé ment. Sébastien ment. Tous ces gens mentent.
— Des accusations graves, madame. Avez-vous des preuves ?
— Non. Mais...
— Sans preuves, vos paroles ne valent rien.
Il est sur le point de prononcer sa décision quand la porte du tribunal s'ouvre.
Kaël entre.
Il est en costume. Impeccable. Impassible. Il s'avance vers le banc des avocats.
Liana sent son cœur bondir dans sa poitrine.
— Kaël ! Tu es venu ! Tu vas leur dire ! Tu vas leur dire que je suis innocente !
Il ne la regarde pas.
Il s'assied à côté de l'avocat de la famille.
— Votre Honneur, dit-il, mon client souhaite ajouter un témoignage.
Le juge le regarde.
— Qui est votre client ?
— La famille Donovan. Je souhaite témoigner contre l'accusée.
Le monde de Liana s'effondre.
— Kaël ? Qu'est-ce que tu fais ?
Il se lève. Il s'avance vers la barre. Il prête serment.
— Votre Honneur, dit-il. J'ai été marié à Liana Donovan pendant trois ans. Je l'aimais. Je lui ai fait confiance. Mais j'ai découvert la vérité.
— Quelle vérité ?
— Elle m'a trompé. Elle a volé l'argent de ma famille. Elle a tué un homme. Je l'ai vue, la nuit du crime. Elle est rentrée à la maison couverte de sang.
Liana hurle.
— MENTEUR ! TU ES UN MENTEUR !
Le juge tape sur son marteau.
— Silence !
Kaël la regarde enfin.
Ses yeux sont vides. Glacés. Comme deux lacs gelés.
— Je ne te connais pas, dit-il. La femme que j'ai épousée n'existe plus. Ou peut-être qu'elle n'a jamais existé.
— KAËL ! TU AS PROMIS ! TU AS JURÉ !
— Les promesses, ça se brise, répète-t-il.
Il retourne à sa place.
Il ne la regarde plus.
Le jugement tombe.
— Liana Donovan, compte tenu des preuves accablantes et de la gravité des faits, je refuse la mise en liberté sous caution. Vous resterez en détention provisoire jusqu'à votre procès.
Les gardiens l'emmènent.
Elle crie.
Elle hurle.
Elle sanglote.
— JE SUIS INNOCENTE ! JE SUIS INNOCENTE ! KAËL, REVIENS ! REVIENS ! JE T'AIME !
Il ne se retourne pas.
Il est déjà parti.
Elle est seule.
Elle est perdue.
Elle est morte, peut-être.
Mais elle ne sait pas que, dans un coin de la salle, un homme l'observe.
Un homme aux yeux étranges, à la silhouette discrète.
Marcus.
Il sourit.
Il a trouvé sa mission.
Il va sauver Liana Donovan.
Même si elle ne le sait pas encore.