chapitre 6

1511 Parole
CHAPITRE 6 : "La cellule" Liana est en enfer. La prison de haute sécurité de Blackwood est un monstre de béton et d'acier, enfoui dans une vallée perdue de l'État de New York. Les murs sont si épais qu'on n'entend jamais le vent. Les couloirs sont si longs qu'on pourrait y errer toute une vie sans jamais trouver la sortie. Elle est dans une cellule individuelle, mais la solitude est pire que tout. Pas de fenêtre. Pas de lumière naturelle. Juste un néon blafard qui grésille jour et nuit, comme un insecte agonisant. Un lit en métal. Une couverture trop fine. Un lavabo. Des toilettes. Et elle. Elle n'a pas pleuré depuis le tribunal. Ses larmes sont taries. Ses yeux sont secs, brûlants, comme si on les avait frottés avec du sable. Elle ne mange pas. Elle ne dort pas. Elle existe, simplement, dans une attente vide. Le troisième jour, on lui donne une cellule partagée. Liana ne demande pas pourquoi. On la traîne dans un autre couloir, une autre aile, une autre cellule. La porte s'ouvre sur un espace plus grand, avec deux lits superposés, une table, une chaise. Et une autre détenue. Une femme grande, musclée, avec des tatouages qui courent sur ses bras comme des serpents. Ses cheveux sont rasés. Ses yeux sont noirs, sans fond. Elle sourit quand Liana entre. — Alors, c'est toi, la princesse Donovan ? Liana ne répond pas. — Je m'appelle Vera. Bienvenue dans le monde des mortels. Vera s'approche. Elle est plus grande que Liana d'une bonne tête. Elle la regarde de haut, comme on regarde un insecte. — T'as l'air fragile, dit-elle. T'as l'air d'une petite chose qui va se briser. — Laisse-moi tranquille. Vera rit. — Tranquille ? Ici ? T'as pas compris où t'es, ma belle. Ici, c'est la loi de la jungle. Et la loi, c'est moi. Elle pose sa main sur l'épaule de Liana. Ses doigts sont épais, calleux. — T'es la femme de Kaël Donovan, hein ? L'héritier ? Le mec qui a tout ? — Je ne suis plus sa femme. — Ah, oui. Il t'a jetée, paraît-il. Comme une vieille chaussette. Vera rit encore. Un rire gras, méchant. — Ça me fait plaisir, tu sais. J'ai toujours détesté les riches. Les gens comme toi, qui croient que tout leur est dû. Eh ben, ici, tu vas payer. Elle serre l'épaule de Liana. Ses ongles s'enfoncent dans la chair. — Je vais te faire payer pour tous les gens que ta famille a écrasés. Pour tous les pauvres qu'ils ont ruinés. Pour tous les innocents qu'ils ont jetés en prison. Liana la regarde. Ses yeux sont vides. — Fais ce que tu veux, dit-elle. Je m'en fous. Vera est décontenancée. — Quoi ? — Je m'en fous, répète Liana. Je suis déjà morte. Vera la gifle. La douleur est vive, chaude. La joue de Liana s'enflamme. Elle ne bouge pas. — Frappe encore, dit-elle. Je ne sens plus rien. Vera la frappe encore. Une fois. Deux fois. Trois fois. Liana tombe. Elle ne se relève pas. Vera s'agenouille à côté d'elle. — T'es pathétique, dit-elle. T'es une loque. Un déchet. — Oui, murmure Liana. Je suis un déchet. Vera la regarde. Il y a quelque chose dans ses yeux. Pas de la pitié. Pas de la compassion. Juste... un intérêt soudain. — T'as vraiment tout perdu ? demande-t-elle. — Tout. — Même l'espoir ? Liana ne répond pas. Elle n'a plus d'espoir. Elle n'a plus rien. Les jours passent. Vera la bat régulièrement. Pas par méchanceté, plus par habitude, comme on fait son exercice. Liana encaisse. Elle ne crie pas. Elle ne pleure pas. Elle ne se défend pas. Un jour, Vera lui demande : — Pourquoi tu te défends pas ? — Pourquoi je le ferais ? — Pour survivre. — Je veux pas survivre. Vera la regarde longtemps. Puis elle lui prend le menton, force Liana à la regarder dans les yeux. — T'as raison, dit-elle. T'es déjà morte. Elle la lâche. — Mais tu sais quoi ? Les mortes, elles ont rien à perdre. Alors elles peuvent devenir dangereuses. Elle s'éloigne. Liana reste à terre. Elle pense aux paroles de Vera. Les mortes ont rien à perdre. C'est peut-être vrai. Mais elle ne veut pas se battre. Elle veut juste disparaître. Cinquième jour. Sixième jour. Septième jour. Les visites sont autorisées, mais personne ne vient. Eleanor ne viendra jamais. Sébastien non plus. Chloé, sa meilleure amie, la traîtresse, ne viendra pas non plus. Kaël. Elle pense à Kaël. À ses yeux glacés. À sa voix. À ses paroles. Je ne te connais pas. Elle se souvient de leur mariage. De la promesse. Peu importe ce qui arrivera, je ne te trahirai jamais. Les promesses, ça se brise. Il avait raison. Elle brise tout, elle aussi. Sa foi. Son amour. Sa volonté. Elle brise sa propre vie. Le huitième jour, un garde vient la chercher. — Visite, dit-il. Liana se lève. Elle ne demande pas qui. Elle ne demande pas pourquoi. On la conduit dans une petite salle, séparée par une vitre. De l'autre côté, un homme est assis. Un homme qu'elle ne connaît pas. Il est grand, mince, avec des cheveux gris et des yeux bleus perçants. Il porte un costume simple, mais ses chaussures sont cirées, comme celles d'un militaire. Il la regarde avec une intensité qui la met mal à l'aise. — Liana Donovan, dit-il. — Qui êtes-vous ? — Marcus Delacroix. Ancien flic. Détective privé. Elle ne réagit pas. — Je suis ici pour vous aider. — Je n'ai pas besoin d'aide. Il sourit. Un sourire triste, fatigué. — Si, vous en avez besoin. Vous êtes en train de mourir, Liana. Lentement. Chaque jour. Vous vous laissez couler. — C'est mon choix. — Non. C'est leur choix. Celui qui vous a piégée. Celui qui vous a jetée ici. Il se penche vers la vitre. — Je sais que vous êtes innocente. Elle lève les yeux vers lui. Pour la première fois, une étincelle dans son regard. — Quoi ? — Les preuves contre vous sont trop parfaites. Trop calibrées. C'est un montage. Un travail de professionnel. — Comment vous le savez ? — Parce que j'ai enquêté sur la famille Donovan. Pendant des années. Je sais ce qu'ils font. Je sais comment ils fonctionnent. Et je sais que vous êtes une victime. Elle le regarde. Elle veut y croire. Mais elle est trop brisée pour espérer. — Et après ? Même si vous avez raison, qu'est-ce que ça change ? Je suis en prison. Je vais être condamnée. Personne ne me croit. — Je vous crois, Liana. Elle rit. Un rire amer, désespéré. — Vous êtes le seul, alors. Même mon mari ne me croit pas. — Votre mari est un idiot. Mais il est aussi une victime. Il est manipulé, comme vous. — Manipulé par qui ? Marcus la regarde longuement. — Vous savez qui. Le frère aîné. Liana ne répond pas. Ses poings se serrent. — Sébastien, murmure-t-elle. — Oui. Sébastien. Marcus sort une photo de sa poche. Il la colle contre la vitre. C'est une photo de Sébastien, avec Chloé, dans un restaurant. Ils s'embrassent. Liana regarde la photo. Elle ne pleure pas. Elle ne crie pas. Elle est trop vide pour ça. — Ils sont ensemble ? demande-t-elle. — Depuis le début. — Depuis le début... Sa voix se brise. — Oui, Liana. Depuis le début. Votre mariage, votre bonheur, votre vie. Tout a été orchestré par eux. Elle repose la tête contre le mur. — Pourquoi ? Pourquoi moi ? — Parce que vous êtes la clé. Vous êtes la femme de Kaël. Le fils préféré. Sébastien veut détruire Kaël. Et pour détruire Kaël, il doit d'abord détruire vous. Elle ferme les yeux. — Je veux mourir, dit-elle. Je ne veux plus me battre. Marcus se lève. Il colle ses mains contre la vitre. — Liana. Écoutez-moi. Elle ouvre les yeux. — Je vais vous faire sortir d'ici. Je vais vous donner une nouvelle identité. Vous allez enquêter. Vous allez trouver des preuves. Et vous allez faire tomber Sébastien Donovan. — Pourquoi vous m'aidez ? — Parce que j'ai une dette envers votre père. Henry Carter. Elle sursaute. — Mon père ? Il est mort. Marcus sourit. — Non, Liana. Il est vivant. Et il est en danger. Il se tourne pour partir. — Marcus ! Attendez ! Il s'arrête. — Vous allez m'aider ? Pour de vrai ? — Je vous le promets, Liana. Je ne vous trahirai pas. Elle le regarde. Pour la première fois depuis des semaines, elle sent quelque chose dans sa poitrine. Pas de l'espoir. Pas de la joie. Juste une petite étincelle. Une rage. Une envie de survivre. — D'accord, dit-elle. Je vais me battre. Marcus sourit. — C'est bien. Les monstres, Liana, on ne les arrête pas en mourant. On les arrête en les affrontant. Il part. Elle reste seule. Mais pour la première fois, elle n'a pas envie de mourir. Elle a envie de se venger.
Lettura gratuita per i nuovi utenti
Scansiona per scaricare l'app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Scrittore
  • chap_listIndice
  • likeAGGIUNGI