2.Les bourreaux, comme les rois, ont leur dynastie.
Les seconds se transmettent le sceptre et la main de justice de père en fils ; les premiers, le glaive sanglant.
Caboche était le descendant du trop fameux Simon Caboche qui joua un rôle au temps de Charles VI.
Son aïeul avait été l’homme des guerres civiles, et d’écorcheur de bêtes il s’était fait justicier.
Puis il avait fait souche de bourreaux comme on fait souche de rois.
Celui qui venait boire à la taverne de l’Ecu rogné, en attendant que le jour parût et qu’il fût l’heure de pendre le malheureux capitaine Fleur-d’Amour, aurait pu s’appeler : Caboche, sixième du nom.
C’était un homme de trente-six ans, de taille moyenne, de formes robustes.
Il était assez joli garçon, et son sinistre métier n’avait point donné à sa physionomie une expression farouche : il avait la barbe noire, le teint blanc les lèvres sensuelles, les yeux bleus.
Sa main était celle d’un gentilhomme, son pied était petit et cambré.
Quelquefois un sourire doux et triste arquait sa bouche ; quelquefois aussi un rayon de mélancolie s’échappait de son regard.
Cet homme qui tuait était peut-être fait pour aimer.
Quand la Périne vint à lui, il tremblait bien fort.
Ses deux aides furent pris également d’une certaine émotion, et ils se tirèrent à l’écart.
Alors eut lieu une chose bizarre.
Filles de joie, archers et truands semblèrent comprendre qu’un duel allait avoir lieu entre cet homme et cette femme ; duel acharné, duel sans merci, dans lequel la femme aurait la supériorité des armes et mettrait en avant l’arsenal de ses félines séductions.
Le bruit s’apaisa.
Carapin lui-même, le maître hôtelier, parut attentif derrière son comptoir.
On eût entendu voler une mouche dans la taverne, et chacun retenait son haleine.
Seul, le moine s’était endormi et ronflait, rêvant qu’il était évêque déjà.
La Périne vint s’asseoir à côté de Caboche.
Et Caboche était si pâle qu’on eût dit que les rôles étaient changés, que cette femme était le bourreau et que lui était le patient.
La bohémienne l’enveloppait de noir regard et semblait vouloir exercer un de ses abominables maléfices de fascination.
— Je gage que tu ne me reconnais pas, Caboche, dit la Périne, qui posa sa belle main sur l’épaule trapue du bourreau.
Il se raidit contre l’émotion qui le prenait à la gorge :
— Ah ! si, dit-il, je vous reconnais, vous êtes la Périne.
— Oui, et pourrais-tu dire en quel lieu nous nous sommes vus pour la première fois ?
— Sur cette place, dit le bourreau.
Et il étendit la main vers la Grève, qu’on devinait à travers les carreaux enfumées de la devanture du cabaret.
— Tu te trompes, mon chérubin, ce n’est pas là.
Mais je me souviens très bien du jour où nos regards se rencontrèrent en place de Grève.
— Ah ! vous vous en souvenez, dit Caboche.
— Si je m’en souviens ! dit-elle avec un sourire de démon. C’était le jour du supplice de ce pauvre sire Raymond de Neuville.
« Toute la Cour et tout le peuple y étaient.
« On avait dressé une estrade en face de l’échafaud.
« Tu étais sur l’échafaud, moi, sur l’estrade.
« Les seigneurs, les pages, les nobles dames m’entouraient, et tous disaient que j’étais belle.
« Le patient monta sur l’échafaud.
« Tu serrais déjà à deux mains l’épée de justice, et je vis le moment où tu allais décoller la tête d’un seul coup. Mais tu me regardas…
« Ah ! je n’oublierai jamais ce regard !
« Oh ! c’est que tu es beau comme un archange, quand tu as le glaive à la main !
« En ce moment je te regardai et je me souvins.
— Mais de quoi donc avez-vous pu vous souvenir ? s’écria Caboche qui semblait se débattre sous une étreinte fatale et mystérieuse.
— Tu me le demandes ?
— Oui !
— Ingrat !
Et il y eut un accent suprême de mélodie et d’amour dans ce mot.
— Je ne vous avais jamais vue, balbutia Caboche.
— Tu te trompes !
Alors il la regarda encore, et à mesure que ses yeux s’attachaient sur elle et y semblaient rivés par une force surhumaine, un voile qui pesait sur son souvenir se déchirait peu à peu.
— Oh ! non, dit-il enfin, c’est impossible… ce n’était pas vous !…
— Ecoute, reprit-elle.
Et sa voix était douce comme l’harmonie des brises d’automne dans les grands bois de sapins et au travers des ruines féodales où vibrent les harpes éoliennes.
Caboche cacha son front dans ses deux mains.
— Non, dit-il, non, je ne veux pas vous entendre.
Elle eut un rire moqueur et triste à la fois :
— Tu serais donc le premier homme qui fermerait les oreilles aux accents de ma voix ?
Un soupir souleva la poitrine du bourreau, mais il ne protesta plus.
La Périne reprit :
— J’avais seize ans. Je courais les rues nu-tête et nu-pieds. J’étais une pauvre fille qui croyais à Dieu et que le diable n’avait point tentée encore.
« Nous vivions, ma mère et moi, en un pauvre logis de la rue des Lions, au bord de l’eau, et nous étions lavandières de notre état.
« Un soir je retournais à la maison.
« Un jeune homme me suivit.
« Il s’arrêtait quand je m’arrêtais ; il se remettait en marche lorsque je continuais mon chemin.
« Enfin, au détour d’une ruelle sombre, il osa me parler. Je tremblais bien fort, mais il tremblait plus que moi encore.
« Cependant, il osa me parler d’amour.
« Te souviens-tu de cela, Caboche ?
Un frémissement convulsif parcourait le corps du bourreau.
— Oui, murmura-t-il d’une voix étouffée.
— J’étais honnête et fière en ma pauvreté, poursuivit la Périne, et je répondis à cet homme :
« — Celui qui voudra m’aimer me conduira en une église et un prêtre nous bénira.
« Et alors encore le jeune homme poussa un cri sourd et prit la fuite en murmurant :
« — Ah ! si vous saviez qui je suis ?
« Et je ne devais le revoir que longtemps après, dit-elle encore, le jour du supplice de Raymond de Neuville ; car cet homme, c’était toi !
— C’était moi, répéta Caboche comme un lugubre écho.
— Et ce jour-là, continua la Périne, j’eus honte et remords, moi la fille perdue, de t’avoir repoussé, jadis, car tu étais beau !
— Tais-toi, démon, dit le bourreau, tais-toi !
Mais elle passa son bras au cou de Caboche et poursuivit de sa voix la plus enchanteresse :
— Et maintenant que je me suis repentie, je veux sceller mon repentir, je veux réparer ma faute, je veux t’aimer, parce que tu es fort, parce que tu es brave, parce que les hommes te craignent et que la lionne doit aimer le lion. Comprends-tu ?
— Tais-toi, tais-toi ! dit encore le bourreau.
— Je suis une grande dame à présent, reprit-elle, j’ai un palais, j’ai de l’or, des écuyers et des pages. Veux-tu partager tout cela ? Tu n’as qu’un mot à dire, Caboche, et je serai ton esclave, moi, qui vois à mes pieds les plus hauts seigneurs du royaume.
« Demain soir, aux premières ombres de la nuit, descends au bord de l’eau.
« Une barque montée par deux de mes varlets t’attendra. J’ai chassé Cornebut comme un page inutile ; je n’aime plus, je ne veux plus aimer que toi.
— Sirène ! murmura Caboche, tu mens.
— Je mens ! dit-elle, tu crois que je mens ? mais vois mes yeux qui te contemplent ! Ecoute ma voix qui frémit de volupté en te donnant ce rendez-vous d’amour ! Ne sens-tu pas ma main trembler dans la tienne ! Ah ! si tu savais comme mon cœur bat…
Caboche se débattait sous le charme.
Un moment il secoua cette torpeur étrange qui s’était emparée de lui.
Et repoussant la Périne, et défiant son regard lubrique, il lui dit :
— Et si j’acceptais ton rendez-vous, ne me demanderais-tu rien en échange ?
— Si, répondit-elle hardiment, la vie d’un homme.
— D’un homme que tu aimes, Périne ?
— D’un homme que je n’aime plus depuis que je t’ai revu.
— Alors, pourquoi veux-tu sa vie ?
— Parce que, répondit-elle encore avec un accent de sincérité qui bouleversa Caboche, parce que, si bas que je sois tombée, j’ai horreur du sang, et que je ne veux pas causer la mort d’un homme.
Caboche eut un rire cynique.
— Tu mens, démon ! répéta-t-il.
— Faut-il tout te dire ? Eh bien ! dans mon enfance, une sorcière a pris ma main et elle y a lu ma destinée.
— Ah ! vraiment !
— Et ma destinée est écrite ainsi : Le jour où un homme mourra par mon fait et ma faute sera la veille de ma propre mort.
— Tu mens encore, s’écria le bourreau. Tu l’aimes, ce capitaine, tu l’aimes toujours !
Elle ne jeta pas un cri ; le sourire de ses lèvres ne s’effaça point ; sa voix ne perdit rien de son harmonie.
— Si je l’aimais encore, dit-elle, mes yeux seraient pleins de larmes. Veux-tu que je chante ?
— Non, dit Caboche, je veux que tu me donnes une preuve d’amour.
— Parle, je suis prête.
Et elle continuait à le fasciner du regard, et elle avait arrondi ses bras nus autour du cou de Caboche.
— Je suis jaloux, dit-il.
— Ah !
— Et je voudrais pouvoir mettre à mort tous ceux dont les lèvres ont rencontré tes lèvres.
— Eh bien ?
— Laisse-moi pendre le capitaine, dit froidement Caboche, et je croirai à ton amour.
Et il eut un rire moqueur en prononçant ces derniers mots.
La Périne poussa un cri.
Un cri qui vibra par la salle comme un bruit de tonnerre, un bruit qui remua dans leurs entrailles tous ces gens muets et attentifs comme une galerie de témoins assistant à un combat passionné.
Et soudain les nerfs de la ribaude se distendirent, le masque de gaieté lubrique posé sur son visage se détacha, le cercle de glace où elle avait pendant une heure comprimé son cœur se rompit :
— Ah ! misérable tourmenteur ! s’écria-t-elle en se redressant folle de terreur, folle de désespoir, effrayante ; ah ! tortionnaire infâme, je t’ouvrais le paradis, et tu m’as refusée.
« Ainsi, moi, la Périne, la plus belle fille de Paris, moi qui ai mis à mes pieds d’un regard et d’un sourire les plus galants seigneurs de France et d’Italie, je voulais t’ouvrir mes bras à toi l’homme hideux couvert de sang, et tu as osé me repousser. Non, non, misérable, ce n’est pas toi que j’aime, et j’ai honte de moi en songeant que je t’ai parlé d’amour !
« Mais si tu résistes à l’amour, peut-être ne méprises-tu pas l’or ? Parle, combien veux-tu ? je puis te faire riche et tu abandonneras ton métier infâme.
« Vends-moi cette vie qui maintenant t’appartient. Vends-la-moi au poids de l’or, prends tout ce que je possède !…
Et elle ôta ses bracelets et les posa sur la table graisseuse où le bourreau s’était accoudé.
Elle secoua sa luxuriante chevelure et les diamants tombèrent sur les bracelets comme une pluie d’étincelles. Elle ôta de son cou son triple collier de perles et voulut le passer au cou du bourreau.
Mais il la repoussa durement.
— Je ne veux rien, lui dit-il, rien absolument.
« Je suis bourreau, et il faut que je fasse ma besogne. Tout ce que je puis pour toi, ribaude, c’est de prendre le corps de ton amant et de te le rendre.
Et achevant de briser le charme sous lequel il avait si longtemps palpité, Caboche se leva, et traversa la salle en disant à ses aides :
— Suivez-moi, vous autres !
Alors la ribaude jeta un nouveau cri.
Puis elle tomba à genoux, se tordit les mains de fureur et de désespoir, et s’adressant aux ribaudes et aux ribauds, aux truands et aux escholiers, au moine aviné qui se réveillait pour la troisième fois, elle leur dit d’une voix suppliante, tandis que deux ruisseaux de larmes coulaient le long de ses joues :
— Ne viendrez-vous pas à mon aide, ô mes amis, ne ferez-vous donc rien pour moi ! Ah ! si vous le vouliez on ne pendrait pas mon bien aimé Fleur-d’Amour. Quand le peuple le veut, il fait trembler les rois jusque dans leur Louvre.
« Quand il se rue sur la Grève, il renverse la potence, il anéantit l’échafaud et le bourreau rentre dans l’ombre. Vous ne connaissez donc pas Fleur-d’Amour, le beau capitaine, que vous ne me répondez pas… il n’y a donc personne ici qui l’ait jamais vu ?… il n’a donc pas d’amis parmi ses soldats ?
Et après avoir tendu les mains vers les ribauds, elle suppliait maintenant les archers.
Mais nul ne bougeait.
Et elle continuait en se tordant les mains :
— J’ai prié Dieu, et Dieu ne m’entend pas ; j’ai baisé les éperons des gentilshommes, et les gentilshommes n’ont pas eu pitié de moi ; j’ai offert mon corps au bourreau et le bourreau m’a repoussée ; je m’adresse enfin à vous qui m’avez aimée, à vous mes frères et mes sœurs, et vous êtes muets. Qui donc, ô misère, me viendra en aide ?
— L’enfer ! dit une voix sinistre.
Un frisson de terreur parcourut la salle.
C’était la sorcière, la bohémienne à la voix chevrotante, qui venait de prononcer ce mot.
— Ah ! je te reconnais, toi, s’écria la Périne, tu es venue chez moi.
— Oui, ma fille.
— Et je t’ai repoussée, pardonne-moi.
— Veux-tu de mon secours ?
La Périne attacha sur elle un regard avide où l’espoir et la défiance semblaient se combattre.
— Je puis sauver Fleur-d’Amour, dit encore la sorcière.
— Tu ne me trompes pas ? tu ne me mens pas ?
— Je prends tous ceux qui sont ici à témoin, répondit la bohémienne avec assurance.
— Et que veux-tu donc pour cela ? demanda la Périne d’une voix entrecoupée de sanglots.
— Je te présenterai cette nuit même à Satan mon maître.
— Eh bien ! s’écria la ribaude, que Satan sauve Fleur-d’Amour, et je me donne à lui pour l’éternité.
— Viens donc alors, dit la sorcière.
— Où va-t-on me conduire ?
— Au sabbat.
La Périne s’apprêtait à suivre la sorcière.
Mais celle-ci se mit à sourire.
— Oh ! dit-elle, on ne part pas ainsi sans préparatifs, attends.
Et elle tira de son sein une petite fiole qu’elle tendit à la ribaude en lui disant :
— Bois cela !
La Périne prit la fiole, la porta à ses lèvres et la vida d’un trait.
Soudain elle tomba à la renverse, ses yeux se fermèrent, et sans doute que son âme abandonnant son corps, partit sur l’aile du vent ou portée par un bouc à la recherche de ce lieu mystérieux et sauvage où Satan tenait sa nocturne assemblée.
* * *
En ce moment aussi, la porte de la taverne se rouvrit, et l’homme masqué, l’homme vêtu de rouge, entra.
— Allons ! dit-il à la sorcière, hâtons-nous, on nous attend là-bas.
Et il chargea sur ses épaules le corps endormi de la Périne.