9.

2194 Parole
9.La reine de Navarre reprit après un moment de silence : — Quelques jours s’écoulèrent. « Ni le roi, ni moi, ne pensions plus au pauvre bohémien que j’avais arraché à une mort horrible. « Le temps de mon séjour à Madrid allait expirer, et l’empereur, qui se montrait de plus en plus dur pour son malheureux captif, et mettait à sa liberté des conditions inacceptables, l’empereur, dis-je, m’avait refusé de renouveler mon sauf-conduit. « J’avais emmené avec moi une centaine de personnes. « C’était peu, mais c’était assez cependant pour exécuter un coup de main. « Nous eûmes la pensée hardie d’enlever le roi. « Prisonnier sur parole, le roi ne pouvait pas nous suivre de bonne volonté ; mais nous pouvions l’enlever. « Comme mes gentilshommes et moi, nous songions aux moyens d’exécuter ce plan audacieux, une vieille femme se présenta un soir au palais et me fit tenir ce billet. Et la reine, parlant ainsi, tira de son sein un papier jauni qu’elle tendit à Mlle Gironde. Ce papier renfermait les lignes suivantes : Madame, Un homme qui vous est inconnu, mais qui vous doit la vie, vous peut rendre un grand service. Consentez à le recevoir cette nuit dans vos appartements, et vous ne vous repentirez pas de votre confiance. — J’eusse reçu le diable s’il se fût présenté, poursuivit la reine. « Un peu après minuit, comme je veillais sans lumière, derrière mes jalousies, j’entendis un léger bruit. J’écartai avec les doigts les larmes des persiennes et je vis un homme qui enjambait mon balcon. « Adroit comme un Indien, cet homme avait, de la rue, lancé une corde à nœuds qui s’était accrochée après le balcon et s’y était fixée assez solidement pour supporter le poids de son corps. « Puis, il avait grimpé lestement le long de la corde, et il arrivait ainsi chez moi. « Je le reconnus aux rayons de la lune. « C’était le bohémien dont j’avais obtenu la grâce. « Il souleva la jalousie, se glissa comme une couleuvre dans mon appartement, et me dit tout bas : « — Vous m’avez sauvé, je viens acquitter ma dette. « Ma chambre était plongée dans une demi-obscurité. « Emue de cette aventure, je le pris par la main et voulus le faire asseoir. « Mais il demeura respectueusement debout devant moi. « — Madame, me dit-il, vous songez à enlever le roi. « Je tressaillis. Comment cet homme, ce bohémien, avait-il mon secret ? « — Vous songez à enlever le roi, poursuivit-il, et je viens vous offrir mes services et ceux de mes frères les bohémiens. « Et comme je le regardais, étonnée, il eut un fin sourire. « — Je me nomme Michaël, me dit-il, je suis le roi de la tribu qui est à Madrid, et on m’obéit aussi aveuglément que les Espagnols obéissent à l’empereur. « Vous avez à vos ordres une centaine de gentilshommes ; je vous donnerai deux cents bohémiens, tous bien armés, tous hardis et dévoués à celle qui a sauvé leur chef. « — Mais, mon ami, lui dis-je, puisque vous avez des partisans aussi nombreux à Madrid, pourquoi, l’autre jour, ne se sont-ils pas exécutés, et n’ont-ils pas essayé de vous délivrer, tandis qu’on vous conduisait au supplice ? « Il eut un sourire. « — Parce que je ne l’ai pas voulu, dit-il. « Moi aussi, je me pris à sourire ; mais mon sourire avait une pointe d’incrédulité. « Il me devina et répondit simplement : « — Madame, nous autres bohémiens nous lisons parfois dans l’avenir. « — Ah ! fis-je, d’un air de doute. « — Le jour de ma condamnation, ma mère, la vieille gitana Pépita, me tira les cartes et demande à la destinée ce que nous devions faire. « Les cartes répondirent qu’une princesse française obtiendrait ma grâce, et qu’il serait inutile de montrer, en temps inopportun, la puissance des bohémiens aux bourreaux de l’Inquisition. « — Vraiment ! lui dis-je, vos cartes consultées vous répondirent cela ? « — La preuve en est, madame, que je levai les yeux vers vous en passant sous ce balcon. « — C’est vrai, je m’en souviens. « — Et vous devez vous souvenir aussi que j’étais alors comme un homme qui sait bien qu’il ne mourra pas. « Il s’exprimait avec un tel accent de sincérité, que j’avais fini par partager sa conviction. « — Voyons, lui dis-je, comment savez-vous que je songe à enlever le roi de France ? « — Les cartes me l’ont dit. « — En vérité ! « — Et les cartes m’ont dit aussi qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances pour la réussite, et une chance contre. « — Et… cette chance mauvaise ? « — Elle viendra de vous, si elle vient. « — De moi ? « — Oui, madame. « Le geste, l’accent, le regard de cet homme étrange me fascinaient peu à peu. « Michaël me dit encore : « — Nous n’avons pas seulement le pouvoir de lire confusément l’avenir ; nous avons entrepris une grande œuvre que nous mènerons à bonne fin. « — Laquelle ? « — Nous fabriquerons de l’or avec des cendres, d’ici peu. « — Oh ! fis-je en riant, la pierre philosophale, le rêve de Nicolas Flamel. « — Je l’ai trouvée, dit Michaël avec conviction ; mais ce n’est point là ma seule découverte. « — Vraiment ? « — Encore quelques jours, et j’aurai trouvé l’élixir de vie. « — Encore un des rêves de Flamel ! « — Dans huit jours, poursuivit-il avec une tranquillité qui m’impressionna vivement, je ne craindrai plus les bûchers de l’Inquisition ; je serai immortel. « Et comme, cette fois, je hochais la tête, il continua, souriant toujours : « — Mais ce n’est point pour vous dire tout cela que je suis venu ici. Je viens pour sauver le roi. « — Parlez donc, lui dis-je. « — Le roi, poursuivit-il, a donné sa parole à l’empereur qu’il ne chercherait pas à fuir. Le héros de Marignan ne voudra point v****r son serment. « — Je le sais, lui dis-je, mais j’ai prévu ce qui pourrait advenir. « — Ah ! et comment ? « — Nous enlèverons le roi, nous le bâillonnerons au besoin, et il ne redeviendra notre maître à tous que par-delà les Pyrénées. « Michaël secoua la tête. « — Mauvais moyen, dit-il. « — Pourquoi donc ? « — Le roi s’indignera, il parlera de sa loyauté que vous déshonorez. Il vous ordonnera de lui obéir, et vous lui obéirez. « Ce que disait le bohémien était juste. Le roi est toujours le roi, et quand il ordonne, il faut obéir. « — Je ne vois cependant pas d’autre moyen de sauver le roi, observai-je. « — J’en sais un, moi, dit Michaël. « — Voyons ? « — Supposez que le jour qui précédera la nuit de l’enlèvement, le roi s’endorme. « — Bien ; après ? « — Que son sommeil soit si profond qu’il ne se puisse réveiller, et que, profitant de ce sommeil, on le couche dans un cercueil, et que ce cercueil, emporté du palais, soit conduit par-delà des monts. « — Mais ce que vous dites là est impossible. « — Rien n’est impossible, madame. « Alors Michaël tira de son sein une petite fiole et me dit : « — Ce flacon renferme un narcotique qui procurera au roi un sommeil de huit jours. « — Et il s’éveillera après ? « — Aussi naturellement qu’il s’éveille tous les matins. « La voix sympathique et convaincue de Michaël me persuadait peu à peu. « Evidemment, ce n’était pas là un homme ordinaire et j’avais trouvé en lui un auxiliaire précieux. « — Voyons, lui dis-je, parlez. Vous avez trouvé un plan, sans doute. « — Oui, madame, un plan tout entier. « — Je vous écoute. « — Dans trois jours expire votre sauf-conduit. « — C’est vrai. « — Alors, vous et vos gentilshommes, âmes chevaleresques et imprudentes, vous avez songé à enlever le roi demain soir, à sortir de Madrid l’épée au poing et à vous faire jour à travers l’Espagne, à grands coups de rapière. « — Je ne vois pas d’autre moyen, dis-je naïvement. « — Ecoutez-moi, reprit Michaël. Un de vos gentilshommes, le sire de Belleroche, est tombé gravement malade il y a deux jours. « — Oui, répondis-je, et les médecins disent qu’il ne passera peut-être pas la nuit. « — Il sera mort au point du jour. « — Qui vous l’a dit ? « — Les cartes, répliqua-t-il avec assurance. « — Eh bien ! fis-je en le regardant. « — Demain matin, quand le sire de Belleroche aura rendu le dernier soupir, son frère, qui est avec vous, et un autre gentilhomme iront trouver don Emmanuel Ribero, l’officier qui est attaché à la personne du roi et ne la quitte ni jour ni nuit. « — Après ? « — Et ils lui demanderont un sauf-conduit pour ramener en France le corps du sire de Belleroche. « Je commençais à comprendre ; Michaël continua : « — Pour que le corps ne soit point enseveli à Madrid, il faudra la permission du grand inquisiteur, puis celle du capitaine général, et les formalités traîneront toute la journée. Ce ne sera guère que le soir, à la nuit close, que le cortège funèbre pourra se mettre en marche. Commencez-vous à comprendre, madame ? « — Continuez, lui dis-je. « — Don Emmanuel Ribero se tient debout devant le fauteuil du roi pendant que Sa Majesté prend ses repas. « — Toujours, en effet. « — Comme il est plein de courtoisie et met à ses tristes fonctions la plus exquise délicatesse, le roi l’a pris en amitié. « — Cela est vrai. « — Aussi, quelquefois, l’invite-t-il à boire à sa santé, et choque-t-il son verre au verre qu’il fait donner au pauvre gentilhomme. « — Eh bien ? « — Don Emmanuel Ribero est le seul Espagnol qui vive dans le palais, où tout le monde est à vous ; et dans votre plan primitif, n’était-il pas question de s’en défaire ? « — C’eût été tuer à regret, répliquai-je, mais il le fallait. « — Ce sera tout à fait inutile maintenant. « — Ah ! et comment ? « — Vous ferez verser le contenu de cette fiole dans le vin que le roi boira et dont il offrira un verre à don Emmanuel Ribero. « — Et puis ? « — Le roi s’endormira, et avec lui le jeune Espagnol. Alors on ôtera de son cercueil le sire de Belleroche et on mettra le roi à sa place. « — Mais, dis-je encore, j’admets que les choses aillent ainsi, que le roi endormi ne se réveille pas, qu’il sorte de Madrid dans un cercueil, et que don Emmanuel ne s’éveille pas non plus. « — Eh bien ? « — Demain, au lever du soleil, le capitaine général viendra faire sa visite accoutumée au roi, et il ne le trouvera pas. « — Oui, mais il trouvera don Emmanuel qui lui dira que le roi est malade. « — Mais don Emmanuel dormira… « Michaël eut un nouveau sourire. « — Madame, dit-il, don Emmanuel a un frère, et ce frère est un des nôtres. Ce frère lui ressemble si parfaitement que le capitaine général s’y trompera. « — Oh ! que me dites-vous là ? « — Le père de don Emmanuel Ribero a aimé une femme de notre tribu, et l’enfant de cette femme, je vous le répète, est la vivante image de don Emmanuel. « « D’ailleurs, ajouta Michaël, ne craignez rien. En une nuit, le cercueil aura fait du chemin. Accompagné, en apparence, par deux gentilshommes, il le sera, en réalité, par deux cents bohémiens qui voleront, agiles, muets, invisibles, aux deux bords du chemin, prêts à protéger la petite escorte, s’il en est besoin. « Et, comme elle ne paraissait pas encore suffisamment convaincue, Michaël retourna sur le balcon, mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. « Soudain, une ombre se dégagea du porche ténébreux d’une maison voisine et cette ombre bondit vers la corde à nœuds, et en quelques secondes elle fut sur le balcon. « J’étouffai un cri de surprise. « Un homme, également vêtu de rouge et de noir, comme Michaël, était devant moi, et cet homme ressemblait si étrangement à don Ribero que je crus, un instant, que c’était lui. « — Vous le voyez, me dit Michaël, le capitaine général peut bien s’y tromper, puisque vous vous y trompez vous-même, madame. « — Mais on sait, sans doute, que don Emmanuel a un frère ! m’écriai-je. « — Non, nul ne le sait à Madrid, où ce jeune homme est arrivé il y a une heure. « — Et don Emmanuel ? « — Don Emmanuel ne l’a jamais vu. * * * Ici, la reine de Navarre s’interrompit un moment encore. La Gironde et Amaury de Mirepoix semblaient suspendus à ses lèvres, tellement cet étrange récit les intéressait. Enfin, la reine reprit : — Tous les projets que mes gentilshommes et moi avions formés étaient téméraires et pleins de folie. « Le plan de Michaël était sage. « Je l’adoptai sans réserve, et ne mis dans la confidence que trois ou quatre de mes gentilshommes. « Michaël ne s’était pas trompé. « Quand le jour vint, on annonça que le sire de Belleroche était mort. « Alors, les choses allèrent comme le bohémien les avait prévues. « Don Emmanuel consentit à ce que le gentilhomme mort fût transporté en France, et il se chargea des formalités à remplir. « Le soir même, nous avions le sauf-conduit. « Le roi, qui ne se doutait de rien, se mit à table comme à l’ordinaire. « Don Emmanuel, comme à l’ordinaire aussi, se plaça derrière son fauteuil. « Je soupais avec le roi et c’était moi qui le servais. « A mesure que le temps s’écoulait et qu’approchait le moment de verser au roi le vin qui devait le plonger dans un sommeil léthargique, une terreur vague s’emparait de moi. « Michaël m’avait dit qu’il dormirait huit jours. « Et je me posai avec épouvante cette question : « — S’il n’allait pas se réveiller ? « Au moment suprême, je pris une extrême résolution, une résolution insensée. « Je versai à boire au roi, et le vin que je lui offris n’était pas mélangé du narcotique. « J’avais si adroitement vidé le flacon dans la bouteille ensuite, que ni le roi, ni don Emmanuel ne s’en aperçurent. « Ce qui fit que seul le jeune Espagnol devait s’endormir. « Et je me disais, en agissant ainsi, que ni moi, ni les gentilshommes, ne faillirions à notre résolution première, que nous nous emparerions du roi, que nous le bâillonnerions au besoin, et qu’il faudrait bien qu’il consentît à se mettre dans le cercueil du sire de Belleroche. « Mais, en agissant ainsi, je ne connaissais point la violence du narcotique que m’avait donné Michaël : à peine don Emmanuel eut-il vidé le verre que le roi lui tendait, qu’il tomba foudroyé. « Le roi jeta un cri. « Moi-même j’eus un instant de trouble et de confusion dont le roi profita. « Je lui fis ma confession tout entière. « Et alors, se levant, le roi prit son épée et me dit : « — Je quitte ce palais, je vais aller trouver l’empereur Charles, mon frère, et placer mon honneur sous sa sauvegarde ! « J’étais atterrée, et je me souvenais, hélas ! mais trop tard, des paroles fatidiques du bohémien Michaël : « « Une seule chance contraire peut renverser nos projets, et cette chance viendra de vous. » La reine s’interrompit pour essuyer une larme. Puis, après un soupir : — Mais, dit-elle, comme vous allez voir, mes enfants, je n’en avais point fini avec Michaël le bohémien.
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