1.Un matin d’hiver, comme le jour commençait à poindre, un homme qui marchait furtivement, le nez dans son manteau, se retournant de temps à autre pour voir s’il n’était point suivi, s’arrêta vers le milieu de la rue Nazareth, devant une boutique encore fermée, au-dessus de laquelle on lisait :
Jacob Isambart
marchand d’habits
— C’est bien là, se dit-il en examinant cette enseigne.
Et il frappa.
Il avait plu toute la nuit, le ciel était gris, les trottoirs couverts de boue.
L’homme qui frappait à la porte du marchand d’habits semblait avoir marché une partie de la nuit, si on prenait garde à sa chaussure dont le vernis avait disparu sous une épaisse couche de fange, et à son pantalon noir crotté jusqu’au genou.
Cependant l’ensemble de sa mise sentait l’élégance, et ce n’était pas évidemment le besoin qui amenait cet homme dans un de ces antres soumis à patente, où le pauvre monde va chercher un peu d’argent en échange de ses habits.
Ce personnage pouvait avoir environ trente ans.
Sa figure, qui avait dû être fort belle, portait l’empreinte d’une grande fatigue et les traces de passions orageuses.
Au bout de quelques minutes, la petite porte de la boutique s’entrouvrit :
— Qui est là ? demanda une voix aigre et chevrotante.
— Un acheteur, répondit le jeune homme.
La porte s’ouvrit toute grande.
Un marchand d’habits se dérange toujours plus volontiers pour un acheteur que pour un vendeur.
Le visiteur se trouva alors face à face avec un petit vieillard à lèvres minces, à nez busqué, à menton pointu garni d’une barbe blanche, — un vrai juif d’opéra comique, en un mot.
Il enveloppa d’un regard, plus rapide que l’éclair, son client matinal et parut satisfait du bon état dans lequel se trouvait le manteau, de la coupe moderne de la redingote et de la blancheur du linge.
— Donnez-vous la peine d’entrer, dit-il, accompagnant ces paroles polies d’un salut obséquieux.
Et il avança une chaise à son visiteur.
Celui-ci, à son tour, inspecta la boutique d’un seul coup d’œil.
Vieux habits chamarrés, cors de chasse, épées de combat, fusils rouillés, fleurets mouchetés avec un bouchon, aucun des accessoires obligés du commerce des vêtements de rencontre n’y manquait.
L’acheteur déboutonna sa redingote et maître Jacob Isambart aperçut une chaîne de montre et des breloques.
— Que désire monsieur ? dit-il en parlant à la troisième personne, la chaîne de montre lui paraissant mériter cette distinction.
— Voici, dit le jeune homme, en se renversant à demi sur la chaise que le juif lui avait avancée. Nous venons de passer la nuit, quelques amis, des femmes légères et moi, dans un petit salon de chez Bonvallet.
« Nous avons soupé, nous étions tous un peu gris, partant légèrement trableurs, et j’ai soutenu, moi, que j’étais le petit-fils d’un pair de France.
« Comme on refusait de me croire, je me suis levé en disant :
« — Je vais vous chercher son habit. Attendez-moi dix minutes. Alors je suis venu ici et j’ai frappé à votre porte. Si vous avez mon affaire, je ne marchanderai pas, car je suis pressé ; sinon, je cours au Temple.
Pendant que l’inconnu débitait cette tirade, le juif l’examinait attentivement et se disait :
Cet homme ment. Il ne sort pas de chez Bonvallet qui est à deux pas d’ici, car il est crotté jusqu’à l’échine.
Puis il dit tout haut :
— Ma foi ! j’ai là un tas de vieilles défroques brodées, cherchez…
— Je crois que voilà ce que je cherche, dit le jeune homme, dont le regard ne quittait pas, depuis dix minutes, un coin de la vitrine du marchand d’habits.
— Tiens ! c’est fort possible, répondit le juif qui décrocha un habit encore assez frais et brodé sur toutes les coutures. J’ai acheté ça hier, dans le faubourg Saint-Germain, avec toute la garde-robe d’un vieux comte qui s’est laissé mourir.
— Eh bien ! qu’est-ce que vous voulez de ça ? fit le jeune homme en prenant l’habit et le palpant en tous sens avec une dextérité merveilleuse.
— Cent francs, dit le juif sans hésiter. Il m’en coûte quatre-vingts.
— Farceur ! murmura le jeune homme ; j’en donne cinquante…
Le juif secouait faiblement la tête et le mystérieux acheteur plongeait sa main dans son gousset pour en retirer sa bourse, lorsqu’un pas sec, cadencé, un pas militaire se fit entendre avec un bruit d’éperons, sur le trottoir d’abord, et ensuite sur le seuil de la boutique.
Le jeune homme se retourna, pâlit et laissa retomber sur le comptoir l’habit qu’il avait à la main.
Un homme en petite tenue d’officier de chasseurs d’Afrique était sur le seuil.
— J’étais sûr de vous trouver ici, dit-il, écrasant le jeune homme d’un regard de mépris.
Celui-ci s’était levé frémissant.
— Que me voulez-vous donc ? fit-il d’une voix étranglée.
L’officier eut un cri terrible.
Il alla décrocher deux épées qui se trouvaient au fond de la boutique et, en présence du juif stupéfait, il en jeta une aux pieds du jeune homme.
— L’un de nous est de trop en ce monde ! dit-il.
Le jeune homme fut pris d’un accès de rage.
— Eh bien ! soit, dit-il, à nous deux !
Il ramassa l’épée et en serra violemment la poignée.
— Comte de Merlerault, lui dit l’officier, si Dieu est juste, il me permettra de vous tuer, car vous êtes un misérable !
Les deux adversaires tombèrent en garde et le fer froissa le fer…
Mais, en ce moment, une porte s’ouvrit dans le fond de la boutique et une femme à demi-vêtue se montra sur le seuil.
Elle était jeune et merveilleusement belle, en dépit de la maladie qui semblait l’avoir étreinte, malgré la fièvre qui brillait dans son regard.
— Arrêtez ! dit-elle.
Et, à la vue de cette femme, les deux adversaires jetèrent un cri et murmurèrent un nom :
— La Topaze !