2.Les deux adversaires avaient laissé tomber leur épée et, l’œil fixé sur cette femme, ils demeuraient muets et comme pétrifiés.
La Topaze, — c’était le nom que tous deux lui avaient donné, — était une fille de vingt-trois ou vingt-quatre ans, grande, mince, à la taille flexible, à l’œil noir, aux cheveux blonds.
Elle avait cette beauté fatale et merveilleuse que les peintres et les poètes se plaisent à attribuer aux anges déchus.
La Topaze avait été une des créatures les plus à mode de Paris. Le Bois l’avait vu passer conduisant avec une incroyable adresse un poney-chaise attelé de deux chevaux irlandais pleins de feu ; l’Hippodrome l’avait compté au nombre de ses plus intrépides écuyères ; puis elle avait disparu quelques jours, pour reparaître indolente, couverte de soie, de dentelles et de pierreries, dans un landau traîné par quatre chevaux et conduit à la Daumont.
Pendant trois années consécutives, la Topaze, — ce nom lui venait de ses toilettes vertes et d’une grosse pierre qu’elle portait en broche sur sa poitrine, — la Topaze, disons-nous, avait ébloui la jeunesse dorée, partout où elle se donne rendez-vous, — aux premières représentations de théâtre, au bal, dans les promenades, aux courses de La Marche, de Long-Champ et de Chantilly.
Un jeune charmant, appartenant au faubourg Saint-Germain, s’était battu pour elle et avait été tué ; un autre, qu’elle dédaignait, s’était brûlé la cervelle.
Elle avait ruiné deux princes russes et un ambassadeur prussien.
Un Anglais, après avoir laissé à ses pieds son dernier billet de cinq cents livres sterling, s’était engagé dans l’armée de Garibaldi.
Et puis, enfin, un beau jour, sans crier gare ! elle avait disparu.
Vainement ses anciens adorateurs s’étaient-ils adressés à toutes les portes, avaient-ils interrogé tous les échos du quartier de la Madeleine, où, longtemps, sa voiture, ses chevaux et ses gens avaient fait grand tapage.
Gens, voiture, chevaux avaient disparu. L’opulent mobilier s’en était allé à l’Hôtel des Ventes, les chevaux et les voitures au Tatters’ Hall.
Quant à la Topaze, un agent de police complaisant, et largement rétribué par un jeune secrétaire d’ambassade, avait inutilement remué tout Paris pour la retrouver.
Ceci explique la surprise de ces deux hommes prêts à s’égorger, en voyant sortir, de l’arrière-boutique du juif Jacob Isambart, cette femme que, sans doute, tous deux ils avaient aimée.
Elle était pâle, amaigrie, son œil était brûlant de fièvre, — et malgré tout elle était toujours belle.
Elle fit deux pas en avant et leur dit :
— Vous ne vous battrez pas !
Alors ces deux hommes, qu’une haine violente animait l’un contre l’autre, échangèrent un nouveau regard, et cette haine s’accrut. Ils étaient rivaux.
— Ah ! ah ! dit l’homme au manteau, l’acquéreur du vieil habit de pair de France, vous connaissez la Topaze ?
— Vous aussi, M. le comte, répondit l’officier de chasseurs d’Afrique.
— Elle m’a dévoré trois cent mille francs.
— Moi, dit l’officier, je me suis engagé pour elle.
La Topaze eut un rire sec et nerveux qui les fit tressaillir.
— Et cependant, dit-elle, je ne crois pas que vous vous battiez pour moi, en ce moment.
Ces mots, si simples en apparence, produisirent sur les deux jeunes gens l’effet d’un coup de tonnerre.
— Car, ajouta la Topaze, M. le comte de Hauteserre, que voilà, marchandait tout à l’heure à mon père…
— Son père !
— Eh bien, oui ! je m’appelle Jeanne Isambart, dite la Topaze, je suis la fille de l’homme que vous voyez. Quoi d’étonnant !
Et elle reprit :
— M. le comte d’Hauteserre marchandait tout à l’heure, à mon père, un habit… le voilà…
Elle étendit la main. Celui à qui elle donnait le titre de comte eut un mouvement fébrile qu’il ne put maîtriser.
Lui aussi porta la main sur l’habit et le saisit avec une sorte d’avidité.
Mais l’officier ramassa son épée et courut sur le comte.
— Monsieur, dit-il, aussi vrai que je me nomme Victor Bonnet, que je suis lieutenant aux chasseurs d’Afrique, aussi vrai que je suis un honnête homme et que vous êtes une canaille…
— Monsieur !…
— Si vous touchez à cela, je vous tue !
Le comte eut peur, il fit un pas en arrière.
Alors l’officier regarda la jeune femme :
— Topaze, dit-il, écoute-moi bien ; tu es une femme ruineuse, et ton amour est fatal, mais tu es une honnête fille, et tu n’as jamais pris que ce qu’on te donnait ; je ne sais pas si tu as ruiné cet homme.
Et il désignait le comte.
— Oh ! si peu… fit Topaze avec dédain.
— Mais je vais te dire, s’il en est ainsi, ce que je pense de lui : cet homme est un voleur !…
Cette insulte porta l’exaspération du comte à son comble.
Lui aussi, il ramassa son épée, et s’écria :
— En garde ! misérable ! en garde !
Mais Topaze se plaça résolument entre eux.
— Un moment, dit-elle, puisqu’on me met de la partie, je veux tout savoir !
Cette femme exerçait réellement un prestige par le regard et par la voix.
Une seconde fois les épées levées s’abaissèrent, et le comte d’Hauteserre courba la tête.
— Georges, dit la Topaze, s’adressant à ce dernier, Victor vous a traité de voleur, j’attends qu’il s’explique…
Nature craintive, redoutant tout scandale, et surtout l’intervention de la police dans ses petites affaires, le juif Jacob Isambart s’était établi sur le seuil de sa boutique et s’assurait, avec une visible satisfaction, que la rue était déserte, encore.
— Oui, reprit Victor Bonnet, j’ai traité M. le comte d’Hauteserre de voleur, et je maintiens mon dire.
— Monsieur ! répéta le comte avec rage.
— Il ne suffit pas d’avancer une chose, dit la Topaze, il faut la prouver.
— C’est ce que je pourrais faire à l’instant, c’est ce que je ne ferai pas.
— Pourquoi ?
— Ecoute, Topaze, reprit Victor Bonnet, je te l’ai dit, je te crois une honnête fille.
— Je le suis.
— Peux-tu nous accompagner quelque part, monsieur et moi ?
— Où vous voudrez.
— Dans un endroit où nous serons seuls.
Et, d’un regard furtif, Victor indiqua le vieux juif.
Celui-ci se retourna :
— Oui, oui, dit-il, si tu as quelque affaire à démêler avec ces messieurs, va, ma fille, j’aime autant cela… Je ne veux pas que les agents viennent vous chercher pour vous mettre au poste. Je suis un homme établi, moi.
— Eh bien ! dit la Topaze, Georges parlait tout à l’heure de Bonvallet, allons-y !
— Soit ! murmura Victor.
Le comte baissait toujours la tête, et paraissait en proie à une émotion extraordinaire.
La Topaze fit un bond vers l’arrière-boutique, poussa la porte sur elle et en ressortit au bout d’une minute.
Elle s’était enveloppée dans un immense burnous et avait rabattu le capuchon sur sa tête.
— Venez !… dit-elle.
— Un moment, fit l’officier, ton père a-t-il confiance en toi pour la valeur de cet habit ?
Topaze sourit :
— Mon père n’a confiance qu’en l’or monnayé, répondit-elle.
— Monsieur, s’écria Georges de Hauteserre, cet habit est à moi… je l’ai acheté !
— Pour quelle somme ? ricana Victor Bonnet.
— Pour cinquante.
— Et, dit le juif, redevenant marchand d’habits, il les vaut bien.
— Eh bien ! monsieur, reprit Victor Bonnet, je consens à ce que vous achetiez cet habit.
— Ah ! fit Georges frémissant.
— Mais à une condition…
— Laquelle ?…
— C’est que la Topaze va s’en charger.
— C’est convenu, dit la Topaze, qui s’empara de l’habit ; donnez de l’argent, Georges.
Le comte d’Hauteserre posa cinquante francs sur le comptoir.
Il était d’une pâleur mortelle.
— Venez ! répéta la Topaze.
Elle cacha l’habit brodé sous son manteau et sortit la première.
Victor et Georges la suivirent.
— Voilà une singulière explication, murmura le petit juif en les voyant s’éloigner ; il paraît que ces messieurs sont des anciens à la petite. Mais pourquoi diable tiennent-ils tant à cet habit, tous les deux ?
Soudain un éclair traversa le cerveau du vieillard.
— Ah ! brute que je suis, se dit-il, l’habit renferme peut-être un trésor !…
Et il voulut s’élancer après sa fille, mais déjà elle avait tourné le coin de la rue avec ses deux compagnons, et une réflexion toute commerciale cloua le vieillard au seuil de sa boutique.
— C’est vendu, dit-il.
Cependant la Topaze atteignait le seuil du restaurant Bonvallet, situé, comme on sait, sur le boulevard, à l’angle de la rue Charlot, au Marais.
A cette heure matinale, les cuisiniers, qui avaient passé la nuit, car on était en carnaval, dormaient auprès de leurs fourneaux ; le dernier cabinet avait vu partir sa joyeuse compagnie, et le garçon s’apprêtait à aller se coucher.
— Vite ! dit la Topaze en poussant la porte d’un petit salon, des huîtres, du vin blanc, une salade de homard et un poulet !
Puis elle se tourna en riant vers Georges, et lui dit :
— C’est assez curieux de commencer par un duel et de finir par un déjeuner.
Mais la pâleur du comte de Hauteserre était effrayante, et la Topaze comprit que le rire était hors de saison.
Victor Bonnet ferma la porte du salon.
— Tiens, dit-il à la Topaze qui s’était assise sur un divan, il faut dix minutes pour ouvrir les huîtres, il ne m’en faut que cinq pour te prouver que monsieur est un voleur.
Et il ferma la porte au verrou.
— Monsieur ! balbutia le comte, prenez garde ! il me faudra tout votre sang…
Victor haussa les épaules :
— Sais-tu, dit-il en s’adressant à Topaze, ce que contient la doublure de cet habit, que monsieur vient d’acheter cinquante francs et, qu’hier, ton père a payé quinze ?
— Non.
— Un coupon de trente mille livres de rente au porteur.
Le comte devint livide.
— Ce coupon est à moi, poursuivit Victor, et monsieur voulait me voler !
Le comte d’Hauteserre était devenu livide, et ses jambes fléchissaient.
— Tiens ! dit Victor, palpe-le… là… sous le bras… Sens-tu quelque chose !
— Oui, dit Topaze.
— Eh bien ! prends un couteau et coupe.
Le comte jeta autour de lui un regard désespéré. Il eût voulu pouvoir anéantir cet homme et cette femme.
— Un moment, dit la Topaze ; avant de rien découdre, je voudrais savoir, puisque décidément je suis prise pour juge, pourquoi ce coupon de rente est dans cet habit, et comment il t’appartient ?
Tandis que Topaze parlait, l’œil du comte de Hauteserre s’était arrêté sur un couteau à lame pointue qui se trouvait sur la table.
Victor s’était assis auprès de la Topaze.
Le comte était débout.
Une inspiration infernale, dictée par le désespoir, s’empara alors de Georges de Hauteserre.
Ce fut l’histoire d’une seconde, un drame dans un éclair…
Sa main saisit le couteau, son bras se releva, la lame brilla et disparut toute entière dans la poitrine du lieutenant de chasseurs d’Afrique, qui s’affaissa sur lui-même sans pousser un cri.
En même temps le misérable jeta une serviette sur la tête de M. Topaze, et lui dit :
— Si tu jettes un cri, tu es mort !…
Il la bâillonna en un tour de main, s’empara de l’habit, ouvrit la croisée du cabinet qui était situé à l’entresol et, au risque de se rompre le cou, il sauta par la fenêtre…