1.

1085 Parole
1.C’était la veille de Noël. La neige couvrait la terre, le brouillard rampait au-dessus de la neige et, au travers, apparaissait çà et là un coin de ciel bleu parsemé d’étoiles. Cependant, l’hiver n’avait pas été rude. Il avait beaucoup plu en octobre, il avait un peu gelé en novembre ; mais l’été de la Saint-Martin était arrivé, et après lui quelques journées brumeuses. Le temps était à peine froid et la neige ne durcissait pas ; mais de cette neige à peine consistante s’élevait un brouillard épais, dense, et qui avait des tons rougeâtres. Deux hommes, l’un à pied, l’autre à cheval cheminaient de compagnie et causaient à mi-voix. De temps en temps, l’homme à cheval se pressait sur ses étriers comme s’il eût voulu percer le brouillard de son regard, et voir s’il était loin encore du terme de son voyage. Sur la gauche, un clocher de village perçait la brume ; sur la droite, on entendait un clapotement. Le village dont la flèche montait dans le ciel gris se nommait Fay-aux-Loges. Le clapotement qu’on entendait était celui de la rivière canalisée qui, grossie par les pluies d’automne, coulait à pleins bords. Le piéton dit au cavalier : — Nous n’en avons plus que pour une petite demi-heure, monsieur le docteur. — Ah ! fit l’homme à cheval. — Nous voici à Fay-aux-Loges. — Bon ! — Nous allons, en quittant le pays, monter une toute petite côte. — Et puis ? — Et puis à gauche, quand nous aurons dépassé les moulins à vent, nous prendrons un sentier qui mène droit à la Grenouillère. — C’est le nom de la ferme de maître Rossignol ? — Oui, monsieur. — Fort bien, dit l’homme à cheval. Et il retomba dans un profond silence, tandis qu’ils traversaient le village. Ordinairement Fay-aux-Loges, comme tous les villages possibles, est endormi vers neuf heures du soir ; mais la veille de Noël cela ne saurait être ainsi. Les bonnes femmes sommeillent au coin du feu, en attendant la messe de minuit ; les hommes passent leur soirée un peu partout, principalement dans les cabarets. Les rues qui ne jouissent pas des avantages du gaz sont néanmoins éclairées a giorno par les lanternes des fermiers et autres gens de la campagne qui viennent au bourg pour la grande fête nocturne. Quand il entra dans la grand-rue, l’homme à cheval vit luire dans le brouillard des centaines de lumières ; en même temps la cloche de l’église sonnait le premier coup de la messe. Il y avait un attroupement d’hommes et de femmes à la porte de Foucault l’aubergiste. Quelques hommes jouaient au billard ; mais une douzaine de personnes se trouvaient au dehors et la conversation paraissait animée. — C’est bien drôle tout de même, disait une vieille femme, que notre curé s’absente la veille de Noël, juste à l’heure de la messe de minuit. — Et pour aller voir des malades qui ne sont pas de sa commune. — Ah ! dame ! répondit une troisième personne, qui n’était autre que le sacristain, monsieur le curé, avant d’être ici, était à Donnery. — Qu’est-ce que ça fait ? — Ça fait qu’il y a laissé de bons souvenirs et des pénitents, à preuve que les femmes de Donnery viennent ici à confesse. Un brave homme qui avait été soldat et jurait volontiers donna son opinion à son tour : — Tonnerre de D…, dit-il, faut-il pas laisser les gens mourir comme des chiens ! Le bon Dieu est plus indulgent que vous autres, et il ne se fâchera pas quand on dira la messe un quart d’heure plus tard. — Pourquoi n’est-on pas allé chercher le nouveau curé de Donnery ? riposta aigrement la vieille sorcière. — Parce qu’il faut une heure de la Grenouillère à Donnery, et qu’il n’y a pas de la Grenouillère à Fay un grand quart d’heure de chemin. — C’est égal, dit une autre bonne femme, vous verrez que ça vous portera malheur cette année que notre curé ait mis, un saint jour comme aujourd’hui, les pieds dans une maison comme la Grenouillère. — Pourquoi donc, mère Legrand ? — Parce que maître Rossignol, monsieur Rossignol, comme on dit maintenant, est un homme qui ne croit pas à Dieu et qui n’a jamais mis les pieds dans une église. Ces paroles arrivèrent à l’oreille de l’homme cheval qui passait en ce moment-là devant l’auberge de Foucault et allait s’engager sur le pont du canal. Il tressaillit et arrêta net son cheval. — Tiens, dit l’ancien militaire, voilà M. Paumel, le médecin de Saint-Florentin. — C’est moi ; bonjour, bonnes gens, bonjour, mes amis, dit le docteur. Vous paraissez bien agités, ce soir, à Fay-aux-Loges ? — C’est la veille de Noël, monsieur ; on ribote un peu en attendant la messe. — Et on dit du mal de son prochain en attendant le curé, dit le vieux soldat. — C’est-y à la Grenouillère que vous allez, mon cher monsieur ? fit la mère Legrand. — Oui, ma bonne femme. — Eh bien, renvoyez-nous notre curé, car il y est. — Tiens, voilà Jaquot, dit un autre paysan qui reconnut le piéton qui avait accompagné le médecin. Jaquot était un enfant de Fay-aux-Loges, et il exerçait à la Grenouillère la profession de berger. — Tu n’avais donc pas de pain à manger que tu es allé chez ce païen de Rossignol, dit aigrement la vieille à qui, en ce moment, on faisait tort de son curé. — Je sers qui me paye, répondit Jaquot, et puis je ne dis pas que maître Rossignol soit dévot. Oh non ; il dit même que rien ne prouve qu’il y ait un bon Dieu, mais c’est un honnête homme tout de même, qui n’a jamais fait de tort à personne ; et s’il ne va pas à la messe, son beau-père, sa femme et sa fille y vont, et elles sont charitables au pauvre monde, ce que les bourgeois de par ici ne sont pas tous. Ayant ainsi défendu son maître, Jaquot, le berger, dit au médecin : — Allons, monsieur, il ne faut pas nous attarder ; la pauvre Jeannette est bien malade, allez, et le maître, qui s’y connaît un peu, comme il se connaît en toutes choses, dit qu’elle ne passera peut-être pas la nuit. Le docteur avala un verre de vin chaud que l’avenante Mme Fourault lui avait apporté, souhaita le bonsoir aux gens de Fay, et donna un coup d’éperon à sa monture, qui prit un tout petit trot. Jaquot courait auprès de lui. Comme ils arrivaient de l’autre côté du pont, une silhouette noire se détacha sur le fond blanc du brouillard. Le Dr Samuel reconnut le curé. — Hé ! monsieur l’abbé, lui dit-il, on vous attend ! — Je le sais, dit le prêtre, mais on ne peut être partout ; et vous aussi on vous attend, docteur ; mais je crains que vous n’arriviez trop tard. — Ah çà ! dit le médecin, c’est donc un païen, ce Rossignol ? — Non, dit le curé avec indulgence, c’est un brave homme qui a, selon moi, le tort d’être ce qu’on appelle aujourd’hui un libre penseur. Il est matérialiste, mais il a l’étoffe d’un spiritualiste, et je finirai par le convertir. Bonsoir, docteur. — Bonsoir, monsieur le curé, répondit le médecin, qui continua son chemin, toujours précédé par Jacquot le berger.
Lettura gratuita per i nuovi utenti
Scansiona per scaricare l'app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Scrittore
  • chap_listIndice
  • likeAGGIUNGI