2.

1108 Parole
2.Qu’était-ce donc que maître Rossignol ? Au physique, c’était un homme de quarante-cinq ans, de taille moyenne, d’un visage intelligent et calme, qui n’était dépourvu ni de douceur ni d’énergie. Il était riche : la Grenouillère, une belle ferme de trois cent soixante arpents, lui appartenait, et il avait, en outre, des bois et des locatures disséminés sur les deux communes de Donnery et de Fay-aux-Loges. Maître Rossignol n’était pas précisément un bourgeois, mais il avait plus d’éducation qu’un fermier. Il avait fait ses études au séminaire, en était sorti à dix-huit ans, et s’en était allé à Paris, où il avait étudié la médecine. Au bout de sept ou huit ans, il était revenu au pays pour recueillir la succession de son père, et il s’était fait tout simplement fermier. Il avait alors rencontré une jeune fille qui lui avait plu et qu’il avait épousée. La jeune fille était riche aussi ; elle avait un frère, plus âgé qu’elle de douze ans, d’une santé délicate et qui n’avait jamais voulu se marier. Quand elle devint Mme Rossignol, son frère vint vivre avec elle sous le toit de la Grenouillère, et l’union la plus parfaite ne tarda pas à régner entre les deux beaux-frères. Cependant, maître Rossignol et M. Jules, comme on appelait son beau-frère, n’avaient pas les mêmes idées. Le séminariste défroqué, l’étudiant en médecine qui avait renoncé à prendre ses grades, avaient produit ce qu’on appelle un libre penseur. M. Jules et sa sœur étaient, au contraire, des personnes fort religieuses. Les deux beaux-frères ne se querellaient jamais, mais ils discutaient toujours. Mme Rossignol essayait bien de les mettre d’accord, mais elle n’y parvenait pas. M. Jules Bertomy, son frère, disait : — Vous êtes bien malheureux, en vérité, Rossignol, de ne pas croire. Si vous saviez quelles consolations, quelles joies offre la religion chrétienne ; et comme elle nous sert de guide et nous aide à supporter les misères de la vie ! A quoi Rossignol répondait : — Vous autres, vous faites le bien dans l’espoir d’une vie future pleine de récompenses, et vous redoutez de faire le mal parce que vous craignez un châtiment. Moi, je fais le bien, parce que mon cœur m’y pousse, et si je ne fais pas le mal, c’est que ma conscience est mon seul juge. Je suis donc plus fort que vous, moi qui n’espère rien et ne crains rien. Mme Rossignol soupirait parfois, mais elle se jetait au cou de son mari et lui disait : — Tu es si bon, si honnête, que Dieu te fera un jour la grâce de croire en lui. Rossignol haussait les épaules alors. — Pourquoi parlez-vous de Dieu ? disait-il ; l’avez-vous jamais vu ? savez-vous où il est ? quelle est sa forme et sa nature ? — Mais, malheureux, disait Mme Rossignol, qui donc fait pousser le blé, qui donc a créé le soleil, qui donc a fait les étoiles, si ce n’est Dieu ? Et Rossignol répondait : — Vous confondez Dieu avec la nature et vous voulez faire une individualité de ce qui n’est qu’une immense harmonie. Le curé de Fay-aux-Loges était un jeune prêtre plein de zèle et de foi, d’indulgence et de charité. Il ne refusait jamais une discussion courtoise, et, il faut le dire, Rossignol était athée, mais il n’était pas impie. Il n’allait pas à l’église, mais il saluait le curé, et s’il ne voyait pas en lui le ministre de Dieu, il respectait l’homme de dévouement et de charité. Rossignol disait : — Je ne pense pas comme vous, mais je ne vous force pas à penser comme moi. Quand sa fille vint au monde, il ne s’opposa pas à ce qu’elle fût baptisée. Mme Rossignol allait se confesser et remplissait tous ses devoirs. Rossignol souriait, en esprit fort qu’il était, mais il faisait bon accueil au curé quand, par hasard, celui-ci passait sur les terres de la Grenouillère. Or, bien des années s’étaient écoulées depuis que maître Rossignol s’était mis franchement à cultiver ses terres. Sa fille avait grandi. C’était une belle personne de dix-huit ans au moment où commence notre histoire, belle et sage et élevée chrétiennement, ce à quoi maître Rossignol ne s’était jamais opposé. On l’appelait Germaine. Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, une bouche rose, une taille mince et bien prise. Plus d’un châtelain du voisinage, plus d’un gentilhomme chasseur passant par la Grenouillère l’avait admirée. M. Hippolyte de Fontbonne, un pauvre diable qui avait plus d’aïeux que d’écus et vivait au bord de la forêt, dans un pigeonnier qu’on s’obstinait à appeler le château, s’était souvent surpris à regarder mélancoliquement ses vieux portraits de famille et leur avait adressé cette prière mentale : Ah ! si vous vouliez consentir à une petite mésalliance comme j’épouserais la petite Rossignol et les cent mille écus de dot qu’elle aura un jour ! Mme Rossignol, son frère et sa fille étaient au dire du peuple, les anges de la Grenouillère. Rossignol en était le démon. Ce malheureux homme, qui ne mettait jamais les pieds à l’église, était fort mal noté. Il avait beau être humain, charitable, droit en affaires et sûr de parole, on se défiait de lui. Quand il payait une somme quelconque, on était toujours tenté de faire venir le curé pour qu’il jetât sur les écus une goutte d’eau bénite. Donc, ce soir-là, les bonnes femmes de Fay étaient fort en colère contre leur desservant, qui, au lieu de leur venir dire la messe de minuit, s’attardait sous le toit d’un païen. Et cependant, si le curé s’était oublié, c’est qu’il n’avait pu faire autrement. Il avait administré les derniers sacrements à Jeannette, une vieille servante de la ferme, une pauvre fille qui avait élevé Germaine, servi ses maîtres avec dévouement, et qui se mourait d’un mal non moins épouvantable que subit. La brave fille, en cueillant le matin de l’herbe pour les vaches, avait été piquée par une mouche charbonneuse. L’enflure avait envahi la main, gagné le bras, puis l’épaule. On avait envoyé en toute hâte chercher les deux médecins de Fay. Ils étaient venus ensemble et avaient secoué la tête en disant qu’il n’y avait pas de remède. Et comme Germaine pleurait, car Jeannette l’avait tenue enfant sur ses genoux, on avait pensé à M. Bazire. M. Bazire était un médecin entre deux âges, qu’un drame judiciaire avait mis à la mode. Peut-être était-il beaucoup plus ignorant que ses confrères ; assurément il n’avait ni l’expérience du Dr Rousselle, ni celle du Dr Jousselin, de Jargeau, mais il avait parlé devant la justice, et un homme qui parle devant la justice est un homme fort. Il était expert dans bien des cas, le procureur impérial mettait ses lumières en réquisition, et M. Bazire était dévoré de l’ambition d’avoir la croix. Quand un homme mourait de faim, il admettait volontiers qu’il s’était suicidé. Si un pauvre diable, las de la vie, se tuait, Bazire cherchait un coupable, et, si on l’avait laissé faire, il l’eût trouvé. Or, c’était là l’homme qu’on avait envoyé chercher à trois lieues de Fay-aux-Loges pour sauver la servante d’un mal évidemment sans remède. Et, tout en cheminant vers la Grenouillère, le Dr Bazire se disait que le pays était bien calme depuis longtemps, et que depuis longtemps, lui, Bazire, n’avait parlé devant la justice. M. Bazire, plus que jamais, mourait d’envie d’avoir la croix…
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