IVDeux ans s’étaient écoulés depuis le jour où la
comtesse Labinska avait arrêté sur les lèvres d’Octave la déclaration d’amour
qu’elle ne devait pas entendre ; Octave, tombé du haut de son rêve,
s’était éloigné, ayant au foie le bec d’un chagrin noir, et n’avait pas donné
de ses nouvelles à Prascovie. L’unique mot qu’il eût pu lui écrire était le
seul défendu. Mais plus d’une fois la pensée de la comtesse effrayée de ce
silence s’était reportée avec mélancolie sur son pauvre adorateur : –
l’avait-il oubliée ? Dans sa divine absence de coquetterie, elle le
souhaitait sans le croire, car l’inextinguible flamme de la passion illuminait
les yeux d’Octave, et la comtesse n’avait pu s’y méprendre. L’amour et les
dieux se reconnaissent au regard : cette idée traversait comme un petit
nuage le limpide azur de son bonheur et lui inspirait la légère tristesse des
anges qui, dans le ciel, se souviennent de la terre ; son âme charmante
souffrait de savoir là-bas quelqu’un malheureux à cause d’elle ;
mais que peut l’étoile d’or
scintillante au haut du firmament pour le pâtre obscur qui lève vers elle des
bras éperdus ? Aux temps mythologiques, Phœbé descendit bien des cieux en
rayons d’argent sur le sommeil d’Endymion ; mais elle n’était pas mariée à
un comte polonais.
Dès son arrivée à Paris, la comtesse Labinska avait
envoyé à Octave cette invitation banale que le docteur Balthazar Cherbonneau
tournait distraitement entre ses doigts, et en ne le voyant pas venir,
quoiqu’elle l’eût voulu, elle s’était dit avec un mouvement de joie
involontaire : « Il m’aime toujours ! » C’était cependant
une femme d’une angélique pureté et chaste comme la neige du dernier sommet de
l’Himalaya.
Mais Dieu lui-même, au fond de son infini, n’a pour
se distraire de l’ennui des éternités que le plaisir d’entendre battre pour lui
le cœur d’une pauvre petite créature périssable sur un chétif globe, perdu dans
l’immensité. Prascovie n’était pas plus sévère que Dieu, et le comte Olaf n’eût
pu blâmer cette délicate volupté d’âme.
« Votre récit, que j’ai écouté attentivement,
dit le docteur à Octave, me prouve que tout espoir de votre part serait
chimérique. Jamais la comtesse ne partagera votre amour.
– Vous voyez bien, monsieur Cherbonneau, que j’avais
raison de ne pas chercher à retenir ma vie qui s’en va.
– J’ai dit qu’il n’y avait pas d’espoir avec
les moyens ordinaires,
continua le docteur ; mais il existe des puissances occultes que méconnaît
la science moderne, et dont la tradition s’est conservée dans ces pays étranges
nommés barbares par une civilisation ignorante. Là, aux premiers jours du
monde, le genre humain, en contact immédiat avec les forces vives de la nature,
savait des secrets qu’on croit perdus, et que n’ont point emportés dans leurs
migrations les tribus qui, plus tard, ont formé les peuples. Ces secrets furent
transmis d’abord d’initié à initié, dans les profondeurs mystérieuses des
temples, écrits ensuite en idiomes sacrés incompréhensibles au vulgaire,
sculptés en panneaux d’hiéroglyphes le long des parois cryptiques
d’Ellora ; vous trouverez encore sur les croupes du mont Mérou, d’où
s’échappe le Gange, au bas de l’escalier de marbre blanc de Bénarès la ville
sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes centenaires
épelant des manuscrits inconnus, quelques yoghis occupés à redire l’ineffable
monosyllabe om sans s’apercevoir que les oiseaux du ciel nichent dans
leur chevelure ; quelques fakirs dont les épaules portent les cicatrices
des crochets de fer de Jaggernat, qui les possèdent ces arcanes perdus et en
obtiennent des résultats merveilleux lorsqu’ils daignent s’en servir. – Notre
Europe, tout absorbée par les intérêts matériels, ne se doute pas du degré de
spiritualisme où sont arrivés les
pénitents de l’Inde :
des jeûnes absolus, des contemplations effrayantes de fixité, des postures
impossibles gardées pendant des années entières, atténuent si bien leurs corps,
que vous diriez, à les voir accroupis sous un soleil de plomb, entre des
brasiers ardents, laissant leurs ongles grandis leur percer la paume des mains,
des momies égyptiennes retirées de leur caisse et ployées en des attitudes de
singe ; leur enveloppe humaine n’est plus qu’une chrysalide, que l’âme,
papillon immortel, peut quitter ou reprendre à volonté. Tandis que leur maigre
dépouille reste là, inerte, horrible à voir, comme une larve nocturne surprise
par le jour, leur esprit, libre de tous liens, s’élance, sur les ailes de
l’hallucination, à des hauteurs incalculables, dans les mondes surnaturels. Ils
ont des visions et des rêves étranges ; ils suivent d’extase en extase les
ondulations que font les âges disparus sur l’océan de l’éternité ; ils
parcourent l’infini en tous sens, assistent à la création des univers, à la
genèse des dieux et à leurs métamorphoses ; la mémoire leur revient des
sciences englouties par les cataclysmes plutoniens et diluviens, des rapports
oubliés de l’homme et des éléments. Dans cet état bizarre, ils marmottent des
mots appartenant à des langues qu’aucun peuple ne parle plus depuis des
milliers d’années sur la surface du globe, ils retrouvent le verbe primordial,
le verbe qui a fait jaillir la lumière des antiques
ténèbres : on les prend
pour des fous ; ce sont presque des dieux ! »
Ce préambule singulier surexcitait au dernier point
l’attention d’Octave, qui, ne sachant où M. Balthazar Cherbonneau voulait
en venir, fixait sur lui des yeux étonnés et pétillants d’interrogations :
il ne devinait pas quel rapport pouvaient offrir les pénitents de l’Inde avec
son amour pour la comtesse Prascovie Labinska.
Le docteur, devinant la pensée d’Octave, lui fit un
signe de main comme pour prévenir ses questions, et lui dit :
« Patience, mon cher malade ; vous allez comprendre tout à l’heure
que je ne me livre pas à une digression inutile. – Las d’avoir interrogé avec
le scalpel, sur le marbre des amphithéâtres, des cadavres qui ne me répondaient
pas et ne me laissaient voir que la mort quand je cherchais la vie, je formai
le projet – un projet aussi hardi que celui de Prométhée escaladant le ciel
pour y ravir le feu – d’atteindre et de surprendre l’âme, de l’analyser et de
la disséquer pour ainsi dire ; j’abandonnai l’effet pour la cause, et pris
en dédain profond la science matérialiste dont le néant m’était prouvé. Agir
sur ces formes vagues, sur ces assemblages fortuits de molécules aussitôt
dissous, me semblait la fonction d’un empirisme grossier. J’essayai par le
magnétisme de relâcher les liens qui enchaînent l’esprit à son enveloppe ;
j’eus bientôt dépassé Mesmer, Deslon,
Maxwel, Puységur, Deleuze et
les plus habiles, dans des expériences vraiment prodigieuses, mais qui ne me
contentaient pas encore : catalepsie, somnambulisme, vue à distance,
lucidité extatique, je produisis à volonté tous ces effets inexplicables pour
la foule, simples et compréhensibles pour moi. – Je remontai plus haut :
des ravissements de Cardan et de saint Thomas d’Aquin je passai aux crises
nerveuses des Pythies ; je découvris les arcanes des Époptes grecs et des
Nebiim hébreux ; je m’initiai rétrospectivement aux mystères de Trophonius
et d’Esculape, reconnaissant toujours dans les merveilles qu’on en raconte une
concentration ou une expansion de l’âme provoquée soit par le geste, soit par
le regard, soit par la parole, soit par la volonté ou tout autre agent inconnu.
– Je refis un à un tous les miracles d’Apollonius de Tyane. – Pourtant mon rêve
scientifique n’était pas accompli ; l’âme m’échappait toujours ; je
la pressentais, je l’entendais, j’avais de l’action sur elle ;
j’engourdissais ou j’excitais ses facultés ; mais entre elle et moi il y
avait un voile de chair que je ne pouvais écarter sans qu’elle s’envolât ;
j’étais comme l’oiseleur qui tient un oiseau sous un filet qu’il n’ose relever,
de peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel.
« Je partis pour l’Inde, espérant trouver le
mot de l’énigme dans ce pays de l’antique sagesse. J’appris le sanscrit et le
pracrit, les idiomes savants
et vulgaires : je pus converser avec les pandits et les brahmes. Je
traversai les jungles où rauque le tigre aplati sur ses pattes ; je
longeai les étangs sacrés qu’écaille le dos des crocodiles ; je franchis
des forêts impénétrables barricadées de lianes, faisant envoler des nuées de
chauves-souris et de singes, me trouvant face à face avec l’éléphant au détour
du sentier frayé par les bêtes fauves pour arriver à la cabane de quelque yoghi
célèbre en communication avec les Mounis, et je m’assis des jours entiers près
de lui, partageant sa peau de gazelle, pour noter les vagues incantations que
murmurait l’extase sur ses lèvres noires et fendillées. Je saisis de la sorte
des mots tout-puissants, des formules évocatrices, des syllabes du Verbe
créateur.
« J’étudiai les sculptures symboliques dans les
chambres intérieures des pagodes que n’a vues nul œil profane et où une robe de
brahme me permettait de pénétrer ; je lus bien des mystères cosmogoniques,
bien des légendes de civilisations disparues ; je découvris le sens des
emblèmes que tiennent dans leurs mains multiples ces dieux hybrides et touffus
comme la nature de l’Inde ; je méditai sur le cercle de Brahma, le lotus
de Wishnou, le cobra capello de Shiva, le dieu bleu. Ganésa, déroulant sa
trompe de pachyderme et clignant ses petits yeux frangés de longs cils,
semblait sourire à mes efforts et encourager mes recherches. Toutes ces
figures monstrueuses me
disaient dans leur langue de pierre : « Nous ne sommes que des
formes, « c’est l’esprit qui agite la masse. »
« Un prêtre du temple de Tirounamalay, à qui je
fis part de l’idée qui me préoccupait, m’indiqua, comme parvenu au plus haut
degré de sublimité, un pénitent qui habitait une des grottes de l’île
d’Éléphanta. Je le trouvai, adossé au mur de la caverne, enveloppé d’un bout de
sparterie, les genoux au menton, les doigts croisés sur les jambes, dans un
état d’immobilité absolue ; ses prunelles retournées ne laissaient voir
que le blanc, ses lèvres bridaient sur ses dents déchaussées ; sa peau,
tannée par une incroyable maigreur, adhérait aux pommettes ; ses cheveux,
rejetés en arrière, pendaient par mèches roides comme des filaments de plantes
du sourcil d’une roche ; sa barbe s’était divisée en deux flots qui
touchaient presque terre, et ses ongles se recourbaient en serres d’aigle.
« Le soleil l’avait desséché et noirci de façon
à donner à sa peau d’Indien, naturellement brune, l’apparence du basalte ;
ainsi posé, il ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au
premier aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une
roideur cataleptique, je lui criai à l’oreille de ma voix la plus forte les
paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié ; il ne
tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles. – J’allais m’éloigner, désespérant d’en tirer quelque
chose, lorsque j’entendis un pétillement singulier ; une étincelle
bleuâtre passa devant mes yeux avec la fulgurante rapidité d’une lueur
électrique, voltigea une seconde sur les lèvres entrouvertes du pénitent, et
disparut.
« Brahma-Logum (c’était le nom du saint
personnage) sembla se réveiller d’une léthargie : ses prunelles reprirent
leur place ; il me regarda avec un regard humain et répondit à mes
questions. « Eh bien, tes désirs sont satisfaits : tu as vu une âme.
Je suis parvenu à détacher la mienne de mon corps quand il me plaît ; –
elle en sort, elle y rentre comme une abeille lumineuse, perceptible aux yeux
seuls des adeptes. J’ai tant jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré
si rigoureusement, que j’ai pu dénouer les liens terrestres qui l’enchaînent,
et que Wishnou, le dieu aux dix incarnations, m’a révélé le mot mystérieux qui
la guide dans ses Avatars à travers les formes différentes. – Si, après avoir
fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s’envolerait pour
animer l’homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce secret, que je
possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que tu sois venu, car il me
tarde de me fondre dans le sein de l’incréé, comme une goutte d’eau dans la
mer. » Et le pénitent me chuchota, d’une voix faible
comme le dernier râle d’un
mourant et pourtant distincte, quelques syllabes qui me firent passer sur le
dos ce petit frisson dont parle Job.
– Que voulez-vous dire, docteur ? s’écria
Octave ; je n’ose sonder l’effrayante profondeur de votre pensée.
– Je veux dire, répondit tranquillement
M. Balthazar Cherbonneau, que je n’ai pas oublié la formule magique de mon
ami Brahma-Logum, et que la comtesse Prascovie serait bien fine si elle
reconnaissait l’âme d’Octave de Saville dans le corps d’Olaf
Labinski. »