VLa réputation du docteur Balthazar Cherbonneau comme
médecin et comme thaumaturge commençait à se répandre dans Paris ; ses
bizarreries, affectées ou vraies, l’avaient mis à la mode. Mais loin de
chercher à se faire, comme on dit, une clientèle, il s’efforçait de rebuter les
malades en leur fermant sa porte ou en leur ordonnant des prescriptions
étranges, des régimes impossibles. Il n’acceptait que des cas désespérés,
renvoyant à ses confrères avec un
dédain superbe les vulgaires
fluxions de poitrine, les banales entérites, les bourgeoises fièvres typhoïdes,
et dans ces occasions suprêmes il obtenait des guérisons vraiment
inconcevables. Debout à côté du lit, il faisait des gestes magiques sur une
tasse d’eau, et des corps déjà roides et froids, tout prêts pour le cercueil,
après avoir avalé quelques gouttes de ce breuvage en desserrant les mâchoires
crispées par l’agonie, reprenaient la souplesse de la vie, les couleurs de la
santé, et se redressaient sur leur séant, promenant autour d’eux des regards
accoutumés déjà aux ombres du tombeau. Aussi l’appelait-on le médecin des morts
ou le résurrectionniste. Encore ne consentait-il pas toujours à opérer ces
cures, et souvent refusait-il des sommes énormes de la part de riches
moribonds. Pour qu’il se décidât à entrer en lutte avec la destruction, il
fallait qu’il fût touché de la douleur d’une mère implorant le salut d’un
enfant unique, du désespoir d’un amant demandant la grâce d’une maîtresse
adorée, ou qu’il jugeât la vie menacée utile à la poésie, à la science et au
progrès du genre humain. Il sauva de la sorte un charmant baby dont le croup
serrait la gorge avec ses doigts de fer, une délicieuse jeune fille phtisique
au dernier degré, un poète en proie au delirium tremens, un inventeur
attaqué d’une congestion cérébrale et qui allait enfouir le secret de sa
découverte sous quelques pelletées
de terre. Autrement il
disait qu’on ne devait pas contrarier la nature, que certaines morts avaient
leur raison d’être, et qu’on risquait, en les empêchant, de déranger quelque
chose dans l’ordre universel. Vous voyez bien que M. Balthazar Cherbonneau
était le docteur le plus paradoxal du monde, et qu’il avait rapporté de l’Inde
une excentricité complète ; mais sa renommée de magnétiseur l’emportait
encore sur sa gloire de médecin ; il avait donné devant un petit nombre
d’élus quelques séances dont on racontait des merveilles à troubler toutes les
notions du possible ou de l’impossible, et qui dépassaient les prodiges de
Cagliostro.
Le docteur habitait le rez-de-chaussée d’un vieil
hôtel de la rue du Regard, un appartement en enfilade comme on les faisait
jadis, et dont les hautes fenêtres ouvraient sur un jardin planté de grands
arbres au tronc noir, au grêle feuillage vert. Quoiqu’on fût en été, de
puissants calorifères soufflaient par leurs bouches grillées de laiton des
trombes d’air brûlant dans les vastes salles, et en maintenaient la température
à trente-cinq ou quarante degrés de chaleur, car M. Balthazar Cherbonneau,
habitué au climat incendiaire de l’Inde, grelottait à nos pâles soleils, comme
ce voyageur qui, revenu des sources du Nil Bleu, dans l’Afrique centrale,
tremblait de froid au Caire, et il ne sortait jamais qu’en voiture fermée,
frileusement emmailloté d’une
pelisse de renard bleu de
Sibérie, et les pieds posés sur un manchon de fer-blanc rempli d’eau
bouillante.
Il n’y avait d’autres meubles dans ces salles que
des divans bas en étoffes malabares historiées d’éléphants chimériques et
d’oiseaux fabuleux, des étagères découpées, coloriées et dorées avec une
naïveté barbare par les naturels de Ceylan, des vases du Japon pleins de fleurs
exotiques ; et sur le plancher s’étalait, d’un bout à l’autre de
l’appartement, un de ces tapis funèbres à ramages noirs et blancs que tissent
pour pénitence les Thuggs en prison, et dont la trame semble faite avec le
chanvre de leurs cordes d’étrangleurs ; quelques idoles indoues, de marbre
ou de bronze, aux longs yeux en amande, au nez cerclé d’anneaux, aux lèvres
épaisses et souriantes, aux colliers de perles descendant jusqu’au nombril, aux
attributs singuliers et mystérieux, croisaient leurs jambes sur des piédouches
dans les encoignures ; – le long des murailles étaient appendues des
miniatures gouachées, œuvre de quelque peintre de Calcutta ou de Lucknow, qui
représentaient les neuf Avatars déjà accomplis de Wishnou, en poisson,
en tortue, en cochon, en lion à tête humaine, en nain brahmine, en Rama, en
héros combattant le géant aux mille bras Cartasuciriargunen, en Kritsna,
l’enfant miraculeux dans lequel des rêveurs voient un Christ indien ; en
Bouddha, adorateur du grand
dieu Mahadevi ; et, enfin, le montraient endormi, au milieu de la mer
lactée, sur la couleuvre aux cinq têtes recourbées en dais, attendant l’heure
de prendre, pour dernière incarnation, la forme de ce cheval blanc ailé qui, en
laissant retomber son sabot sur l’univers, doit amener la fin du monde.
Dans la salle du fond, chauffée plus fortement
encore que les autres, se tenait M. Balthazar Cherbonneau, entouré de
livres sanscrits tracés au poinçon sur de minces lames de bois percées d’un
trou et réunies par un cordon de manière à ressembler plus à des persiennes
qu’à des volumes comme les entend la librairie européenne. Une machine
électrique, avec ses bouteilles remplies de feuilles d’or et ses disques de
verre tournés par des manivelles, élevait sa silhouette inquiétante et
compliquée au milieu de la chambre, à côté d’un baquet mesmérique où plongeait
une lance de métal et d’où rayonnaient de nombreuses tiges de fer.
M. Cherbonneau n’était rien moins que charlatan et ne cherchait pas la
mise en scène, mais cependant il était difficile de pénétrer dans cette
retraite bizarre sans éprouver un peu de l’impression que devaient causer
autrefois les laboratoires d’alchimie.
Le comte Olaf Labinski avait entendu parler des
miracles réalisés par le docteur, et sa curiosité demi-crédule s’était allumée.
Les races slaves ont un penchant naturel au merveilleux, que
ne corrige pas toujours
l’éducation la plus soignée, et d’ailleurs des témoins dignes de foi qui
avaient assisté à ces séances en disaient de ces choses qu’on ne peut croire
sans les avoir vues, quelque confiance qu’on ait dans le narrateur. Il alla
donc visiter le thaumaturge.
Lorsque le comte Labinski entra chez le docteur
Balthazar Cherbonneau, il se sentit comme entouré d’une vague flamme ;
tout son sang afflua vers sa tête, les veines des tempes lui sifflèrent ;
l’extrême chaleur qui régnait dans l’appartement le suffoquait ; les
lampes où brûlaient des huiles aromatiques, les larges fleurs de Java balançant
leurs énormes calices comme des encensoirs l’enivraient de leurs émanations
vertigineuses et de leurs parfums asphyxiants. Il fit quelques pas en
chancelant vers M. Cherbonneau, qui se tenait accroupi sur son divan, dans
une de ces étranges poses de fakir ou de sannyâsi, dont le prince Soltikoff a
si pittoresquement illustré son voyage de l’Inde. On eût dit, à le voir
dessinant les angles de ses articulations sous les plis de ses vêtements, une
araignée humaine pelotonnée au milieu de sa toile et se tenant immobile devant
sa proie. À l’apparition du comte, ses prunelles de turquoise s’illuminèrent de
lueurs phosphorescentes au centre de leur orbite dorée du bistre de l’hépatite,
et s’éteignirent aussitôt comme recouvertes par une taie volontaire. Le docteur
étendit la main vers Olaf,
dont il comprit le malaise, et en deux ou trois passes l’entoura d’une
atmosphère de printemps, lui créant un frais paradis dans cet enfer de
chaleur.
« Vous trouvez-vous mieux à présent ? Vos
poumons, habitués aux brises de la Baltique qui arrivent toutes froides encore
de s’être roulées sur les neiges centenaires du pôle, devaient haleter comme
des soufflets de forge à cet air brillant, où cependant je grelotte, moi, cuit,
recuit et comme calciné aux fournaises du soleil. »
Le comte Olaf Labinski fit un signe pour témoigner
qu’il ne souffrait plus de la haute température de l’appartement.
« Eh bien, dit le docteur avec un accent de
bonhomie, vous avez entendu parler sans doute de mes tours de passe-passe, et
vous voulez avoir un échantillon de mon savoir-faire ; oh ! je suis
plus fort que Cornus, Comte ou Bosco.
– Ma curiosité n’est pas si frivole, répondit le
comte, et j’ai plus de respect pour un des princes de la science.
– Je ne suis pas un savant dans l’acception qu’on
donne à ce mot ; mais au contraire, en étudiant certaines choses que la
science dédaigne, je me suis rendu maître de forces occultes inemployées, et je
produis des effets qui semblent merveilleux, quoique naturels. À force de la
guetter, j’ai quelquefois surpris l’âme, – elle m’a fait des confidences dont
j’ai profité et dit des mots
que j’ai retenus. L’esprit est tout, la matière n’existe qu’en apparence ;
l’univers n’est peut-être qu’un rêve de Dieu ou qu’une irradiation du Verbe
dans l’immensité. Je chiffonne à mon gré la guenille du corps, j’arrête ou je
précipite la vie, je déplace les sens, je supprime l’espace, j’anéantis la
douleur sans avoir besoin de chloroforme, d’éther ou de toute autre drogue
anesthésique. Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle, je vivifie
ou je foudroie. Rien n’est plus opaque pour mes yeux ; mon regard traverse
tout ; je vois distinctement les rayons de la pensée, et comme on projette
les spectres solaires sur un écran, je peux les faire passer par mon prisme
invisible et les forcer à se réfléchir sur la toile blanche de mon cerveau.
Mais tout cela est peu de chose à côté des prodiges qu’accomplissent certains
yoghis de l’Inde, arrivés au plus sublime degré d’ascétisme. Nous autres
Européens, nous sommes trop légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux
de notre prison d’argile pour y ouvrir de bien larges fenêtres sur l’éternité
et sur l’infini. Cependant j’ai obtenu quelques résultats assez étranges, et
vous allez en juger, » dit le docteur Balthazar Cherbonneau en faisant
glisser sur leur tringle les anneaux d’une lourde portière qui masquait une
sorte d’alcôve pratiquée dans le fond de la salle.
À la clarté d’une flamme d’esprit-de-vin qui
oscillait sur un trépied de
bronze, le comte Olaf Labinski aperçut un spectacle effrayant qui le fit
frissonner malgré sa bravoure. Une table de marbre noir supportait le corps
d’un jeune homme nu jusqu’à la ceinture et gardant une immobilité
cadavérique ; de son torse hérissé de flèches comme celui de saint
Sébastien, il ne coulait pas une goutte de sang ; on l’eût pris pour une
image de martyr coloriée, où l’on aurait oublié de teindre de cinabre les
lèvres des blessures.
« Cet étrange médecin, dit en lui-même Olaf,
est peut-être un adorateur de Shiva, et il aura sacrifié cette victime à son
idole : »
« Oh ! il ne souffre pas du tout ;
piquez-le sans crainte, pas un muscle de sa face ne bougera ; » et le
docteur lui enlevait les flèches du corps, comme l’on retire les épingles d’une
pelote.
Quelques mouvements rapides de mains dégagèrent le
patient du réseau d’effluves qui l’emprisonnait, et il s’éveilla le sourire de
l’extase sur les lèvres comme sortant d’un rêve bienheureux. M. Balthazar
Cherbonneau le congédia du geste, et il se retira par une petite porte coupée
dans la boiserie dont l’alcôve était revêtue.
« J’aurais pu lui couper une jambe ou un bras
sans qu’il s’en aperçût, dit le docteur en plissant ses rides en façon de
sourire ; je ne l’ai pas fait parce que je ne crée pas encore, et que
l’homme, inférieur au lézard
en cela, n’a pas une sève assez puissante pour reformer les membres qu’on lui
retranche. Mais si je ne crée pas, en revanche je rajeunis. » Et il enleva
le voile qui recouvrait une femme âgée magnétiquement endormie sur un fauteuil,
non loin de la table de marbre noir ; ses traits, qui avaient pu être
beaux, étaient flétris, et les ravages du temps se lisaient sur les contours
amaigris de ses bras, de ses épaules et de sa poitrine. Le docteur fixa sur
elle pendant quelques minutes, avec une intensité opiniâtre, les regards de ses
prunelles bleues ; les lignes altérées se raffermirent, le galbe du sein
reprit sa pureté virginale, une chair blanche et satinée remplit les maigreurs
du col ; les joues s’arrondirent et se veloutèrent, comme des pêches, de
toute la fraîcheur de la jeunesse ; les yeux s’ouvrirent scintillants dans
un fluide vivace ; le masque de vieillesse, enlevé comme par magie,
laissait voir la belle jeune femme disparue depuis longtemps.
« Croyez-vous que la fontaine de Jouvence ait
versé quelque part ses eaux miraculeuses ? dit le docteur au comte
stupéfait de cette transformation. Je le crois, moi, car l’homme n’invente
rien, et chacun de ses rêves est une divination ou un souvenir. – Mais
abandonnons cette forme un instant repétrie par ma volonté, et consultons cette
jeune fille qui dort tranquillement dans ce coin. Interrogez-la, elle en sait
plus long que les pythies et
les sibylles. Vous pouvez l’envoyer dans un de vos sept châteaux de Bohême, lui
demander ce que renferme le plus secret de vos tiroirs, elle vous le dira, car
il ne faudra pas à son âme plus d’une seconde pour faire le voyage, chose,
après tout, peu surprenante, puisque l’électricité parcourt soixante-dix mille
lieues dans le même espace de temps, et l’électricité est à la pensée ce qu’est
le fiacre au wagon. Donnez-lui la main pour vous mettre en rapport avec
elle ; vous n’aurez pas besoin de formuler votre question, elle la lira
dans votre esprit. »
La jeune fille, d’une voix atone comme celle d’une
ombre, répondit à l’interrogation mentale du comte :
« Dans le coffret de cèdre il y a un morceau de
terre saupoudrée de sable fin sur lequel se voit l’empreinte d’un petit
pied.
– A-t-elle deviné juste ? » dit le docteur
négligemment et comme sûr de l’infaillibilité de sa somnambule.
Une éclatante rougeur couvrit les joues du comte. Il
avait, en effet, au premier temps de leurs amours, enlevé dans une allée d’un
parc l’empreinte d’un pas de Prascovie, et il la gardait comme une relique au
fond d’une boîte incrustée de nacre et d’argent, du plus précieux travail, dont
il portait la clef microscopique suspendue à son cou par un jaseron de
Venise.
M. Balthazar Cherbonneau, qui était un homme de bonne
compagnie, voyant l’embarras du comte, n’insista pas et le conduisit à une
table sur laquelle était posée une eau aussi claire que le diamant.
« Vous avez sans doute entendu parler du miroir
magique où Méphistophélès fait voir à Faust l’image d’Hélène ; sans avoir
un pied de cheval dans mon bas de soie et deux plumes de coq à mon chapeau, je
puis vous régaler de cet innocent prodige. Penchez-vous sur cette coupe et
pensez fixement à la personne que vous désirez faire apparaître ; vivante
ou morte, lointaine ou rapprochée, elle viendra à votre appel, du bout du monde
ou des profondeurs de l’histoire. »
Le comte s’inclina sur la coupe, dont l’eau se
troubla bientôt sous son regard et prit des teintes opalines, comme si l’on y
eût versé une goutte d’essence ; un cercle irisé des couleurs du prisme
couronna les bords du vase, encadrant le tableau qui s’ébauchait déjà sous le
nuage blanchâtre.
Le brouillard se dissipa. – Une jeune femme en
peignoir de dentelles, aux yeux vert de mer, aux cheveux d’or crespelés,
laissant errer comme des papillons blancs ses belles mains distraites sur
l’ivoire du clavier, se dessina ainsi que sous une glace au fond de l’eau
redevenue transparente, avec une perfection si merveilleuse qu’elle
eût fait mourir tous les
peintres de désespoir : – c’était Prascovie Labinska, qui, sans le savoir,
obéissait à l’évocation passionnée du comte.
« Et maintenant passons à quelque chose de plus
curieux, » dit le docteur en prenant la main du comte et en la posant sur
une des tiges de fer du baquet mesmérique. Olaf n’eut pas plutôt touché le
métal chargé d’un magnétisme fulgurant, qu’il tomba comme foudroyé.
Le docteur le prit dans ses bras, l’enleva comme une
plume, le posa sur un divan, sonna, et dit au domestique qui parut au seuil de
la porte :
« Allez chercher M. Octave de
Saville. »