VILe roulement d’un coupé se fit entendre dans la cour
silencieuse de l’hôtel, et presque aussitôt Octave se présenta devant le
docteur ; il resta stupéfait lorsque M. Cherbonneau lui montra le
comte Olaf Labinski étendu sur un divan avec les apparences de la mort. Il crut
d’abord à un assassinat et resta quelques instants muet d’horreur ; mais,
après un examen plus attentif, il
s’aperçut qu’une respiration
presque imperceptible abaissait et soulevait la poitrine du jeune dormeur.
« Voilà, dit le docteur, votre déguisement tout
préparé ; il est un peu plus difficile à mettre qu’un domino loué chez
Babin ; mais Roméo, en montant au balcon de Vérone, ne s’inquiète pas du
danger qu’il y a de se casser le cou ; il sait que Juliette l’attend
là-haut dans la chambre sous ses voiles de nuit ; et la comtesse Prascovie
Labinska vaut bien la fille des Capulets. »
Octave, troublé par l’étrangeté de la situation, ne
répondait rien ; il regardait toujours le comte, dont la tête légèrement
rejetée en arrière posait sur un coussin, et qui ressemblait à ces effigies de
chevaliers couchés au-dessus de leurs tombeaux dans les cloîtres gothiques,
ayant sous leur nuque roidie un oreiller de marbre sculpté. Cette belle et
noble figure qu’il allait déposséder de son âme lui inspirait malgré lui
quelques remords.
Le docteur prit la rêverie d’Octave pour de
l’hésitation : un vague sourire de dédain erra sur le pli de ses lèvres,
et il lui dit :
« Si vous n’êtes pas décidé, je puis réveiller
le comte, qui s’en retournera comme il est venu, émerveillé de mon pouvoir
magnétique ; mais, pensez-y bien, une telle occasion peut ne jamais se
retrouver. Pourtant, quelque intérêt que je porte à votre amour, quelque désir
que j’aie de faire une
expérience qui n’a jamais été tentée en Europe, je ne dois pas vous cacher que
cet échange d’âmes a ses périls. Frappez votre poitrine, interrogez votre cœur.
– Risquez-vous franchement votre vie sur cette carte suprême ? L’amour est
fort comme la mort, dit la Bible.
– Je suis prêt, répondit simplement Octave.
– Bien, jeune homme, s’écria le docteur en frottant
ses mains brunes et sèches avec une rapidité extraordinaire, comme s’il eût
voulu allumer du feu à la manière des sauvages. – Cette passion qui ne recule
devant rien me plaît. Il n’y a que deux choses au monde : la passion et la
volonté. Si vous n’êtes pas heureux, ce ne sera pas certes de ma faute.
Ah ! mon vieux Brahma-Logum, tu vas voir du fond du ciel d’Indra où les
apsaras t’entourent de leurs chœurs voluptueux, si j’ai oublié la formule
irrésistible que tu m’as râlée à l’oreille en abandonnant ta carcasse momifiée.
Les mots et les gestes, j’ai tout retenu. – À l’œuvre ! à l’œuvre !
Nous allons faire dans notre chaudron une étrange cuisine, comme les sorcières
de Macbeth, mais sans l’ignoble sorcellerie du Nord. – Placez-vous devant moi,
assis dans ce fauteuil ; abandonnez-vous en toute confiance à mon pouvoir.
Bien ! les yeux sur les yeux, les mains contre les mains. – Déjà le charme
agit. Les notions de temps et d’espace se perdent, la conscience du moi
s’efface, les paupières s’abaissent ; les muscles, ne
recevant plus d’ordres du
cerveau, se détendent ; la pensée s’assoupit, tous les fils délicats qui
retiennent l’âme au corps sont dénoués. Brahma, dans l’œuf d’or où il rêva dix
mille ans, n’était pas plus séparé des choses extérieures ; saturons-le
d’effluves, baignons-le de rayons. »
Le docteur, tout en marmottant ces phrases
entrecoupées, ne discontinuait pas un seul instant ses passes : de ses
mains tendues jaillissaient des jets lumineux qui allaient frapper le front ou
le cœur du patient, autour duquel se formait peu à peu une sorte d’atmosphère
visible, phosphorescente comme une auréole.
« Très bien ! fit M. Balthazar
Cherbonneau, s’applaudissant lui-même de son ouvrage. Le voilà comme je le
veux. Voyons, voyons, qu’est-ce qui résiste encore par-là ? s’écria-t-il
après une pause, comme s’il lisait à travers le crâne d’Octave le dernier
effort de la personnalité près de s’anéantir. Quelle est cette idée mutine qui,
chassée des circonvolutions de la cervelle, tâche de se soustraire à mon
influence en se pelotonnant sur la monade primitive, sur le point central de la
vie ? Je saurai bien la rattraper et la mater. »
Pour vaincre cette involontaire rébellion, le
docteur rechargea plus puissamment encore la batterie magnétique de son regard,
et atteignit la pensée en révolte entre la base du cervelet et l’insertion de
la moelle épinière, le sanctuaire
le plus caché, le tabernacle
le plus mystérieux de l’âme. Son triomphe était complet.
Alors il se prépara avec une solennité majestueuse à
l’expérience inouïe qu’il allait tenter ; il se revêtit comme un mage
d’une robe de lin, il lava ses mains dans une eau parfumée, il tira de diverses
boîtes des poudres dont il se fit aux joues et au front des tatouages
hiératiques ; il ceignit son bras du cordon des brahmes, lut deux ou trois
Slocas des poèmes sacrés, et n’omit aucun des rites minutieux recommandés par
le sannyâsi des grottes d’Éléphanta.
Ces cérémonies terminées, il ouvrit toutes grandes
les bouches de chaleur, et bientôt la salle fut remplie d’une atmosphère
embrasée qui eût fait se pâmer les tigres dans les jungles, se craqueler leur
cuirasse de vase sur le cuir rugueux des buffles, et s’épanouir avec une
détonation la large fleur de l’aloès.
« Il ne faut pas que ces deux étincelles du feu
divin, qui vont se trouver nues tout à l’heure et dépouillées pendant quelques
secondes de leur enveloppe mortelle, pâlissent ou s’éteignent dans notre air
glacial, » dit le docteur en regardant le thermomètre, qui marquait alors
120 degrés Fahrenheit.
Le docteur Balthazar Cherbonneau, entre ces deux
corps inertes, avait l’air, dans ses blancs vêtements, du sacrificateur d’une
de ces religions sanguinaires qui jetaient des cadavres
d’hommes sur l’autel de
leurs dieux. Il rappelait ce prêtre de Vitziliputzili, la farouche idole
mexicaine dont parle Henri Heine dans une de ses ballades, mais ses intentions
étaient à coup sûr plus pacifiques.
Il s’approcha du comte Olaf Labinski toujours
immobile, et prononça l’ineffable syllabe, qu’il alla rapidement répéter sur
Octave profondément endormi. La figure ordinairement bizarre de
M. Cherbonneau avait pris en ce moment une majesté singulière ; la
grandeur du pouvoir dont il disposait ennoblissait ses traits désordonnés, et
si quelqu’un l’eût vu accomplissant ces rites mystérieux avec une gravité
sacerdotale, il n’eût pas reconnu en lui le docteur hoffmannique qui appelait,
en le défiant, le crayon de la caricature.
Il se passa alors des choses bien étranges :
Octave de Saville et le comte Olaf Labinski parurent agités simultanément comme
d’une convulsion d’agonie, leur visage se décomposa, une légère écume leur
monta aux lèvres ; la pâleur de la mort décolora leur peau ;
cependant deux petites lueurs bleuâtres et tremblotantes scintillaient
incertaines au-dessus de leurs têtes.
À un geste fulgurant du docteur qui semblait leur
tracer leur route dans l’air, les deux points phosphoriques se mirent en
mouvement et, laissant derrière eux un sillage de lumière, se rendirent à leur
demeure nouvelle : l’âme d’Octave
occupa le corps du comte
Labinski, l’âme du comte celui d’Octave ; l’avatar était accompli.
Une légère rougeur des pommettes indiquait que la
vie venait de rentrer dans ces argiles humaines restées sans âme pendant
quelques secondes, et dont l’Ange noir eût fait sa proie sans la puissance du
docteur.
La joie du triomphe faisait flamboyer les prunelles
bleues de Cherbonneau, qui se disait en marchant à grands pas dans la
chambre : « Que les médecins les plus vantés en fassent autant, eux
si fiers de raccommoder tant bien que mal l’horloge humaine lorsqu’elle se
détraque : Hippocrate, Galien, Paracelse, Van Helmont, Boerhaave,Tronchin,
Hahnemann, Rasori, le moindre fakir indien, accroupi sur l’escalier d’une
pagode, en sait mille fois plus long que vous ! Qu’importe le cadavre
quand on commande à l’esprit ! »
En finissant sa période, le docteur Balthazar
Cherbonneau fit plusieurs cabrioles d’exultation, et dansa comme les montagnes
dans le Schirhasch-Schirim du roi Salomon ; il faillit même tomber sur le
nez, s’étant pris le pied aux plis de sa robe brahminique, petit accident qui
le rappela à lui-même et lui rendit tout son sang-froid.
« Réveillons nos dormeurs, » dit
M. Cherbonneau après avoir essuyé les raies de poudre colorées dont il
s’était strié la figure et dépouillé son costume de brahme, – et, se plaçant
devant le corps du comte
Labinski habité par l’âme d’Octave, il fit les passes nécessaires pour le tirer
de l’état somnambulique, secouant à chaque geste ses doigts chargés du fluide
qu’il enlevait.
Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski
(désormais nous le désignerons de la sorte pour la clarté du récit) se redressa
sur son séant, passa ses mains sur ses yeux et promena autour de lui un regard
étonné que la conscience du moi n’illuminait pas encore. Quand la perception
nette des objets lui fut revenue, la première chose qu’il aperçut, ce fut sa
forme placée en dehors de lui sur un divan. Il se voyait ! non pas
réfléchi par un miroir, mais en réalité. Il poussa un cri, – ce cri ne résonna
pas avec le timbre de sa voix et lui causa une sorte d’épouvante ; –
l’échange d’âmes ayant eu lieu pendant le sommeil magnétique, il n’en avait pas
gardé mémoire et éprouvait un malaise singulier. Sa pensée, servie par de
nouveaux organes, était comme un ouvrier à qui l’on a retiré ses outils
habituels pour lui en donner d’autres. Psyché dépaysée battait de ses ailes
inquiètes la voûte de ce crâne inconnu, et se perdait dans les méandres de
cette cervelle où restaient encore quelques traces d’idées étrangères.
« Eh bien, dit le docteur lorsqu’il eut
suffisamment joui de la surprise d’Octave-Labinski, que vous semble de votre
nouvelle habitation ? Votre âme se trouve-t-elle bien installée dans le
corps de ce charmant
cavalier, hetman, hospodar ou magnat, mari de la plus belle femme du
monde ? Vous n’avez plus envie de vous laisser mourir comme c’était votre
projet la première fois que je vous ai vu dans votre triste appartement de la
rue Saint-Lazare, maintenant que les portes de l’hôtel Labinski vous sont
toutes grandes ouvertes et que vous n’avez plus peur que Prascovie ne vous
mette la main devant la bouche, comme à la villa Salviati, lorsque vous voudrez
lui parler d’amour ! Vous voyez bien que le vieux Balthazar Cherbonneau,
avec sa figure de macaque, qu’il ne tiendrait qu’à lui de changer pour une
autre, possède encore dans son sac à malices d’assez bonnes recettes.
– Docteur, répondit Octave-Labinski, vous avez le
pouvoir d’un dieu, ou, tout au moins, d’un démon.
– Oh ! oh ! n’ayez pas peur, il n’y a pas
la moindre diablerie là-dedans. Votre salut ne périclite pas : je ne vais
pas vous faire signer un pacte avec un parafe rouge. Rien n’est plus simple que
ce qui vient de se passer. Le Verbe qui a créé la lumière peut bien déplacer
une âme. Si les hommes voulaient écouter Dieu à travers le temps et l’infini,
ils en feraient, ma foi, bien d’autres.
– Par quelle reconnaissance, par quel dévouement
reconnaître cet inestimable service ?
– Vous ne me devez rien ; vous
m’intéressiez, et pour un
vieux lascar comme moi, tanné à tous les soleils, bronzé à tous les évènements,
une émotion est une chose rare. Vous m’avez révélé l’amour, et vous savez que
nous autres rêveurs un peu alchimistes, un peu magiciens, un peu philosophes,
nous cherchons tous plus ou moins l’absolu. Mais levez-vous donc, remuez-vous,
marchez, et voyez si votre peau neuve ne vous gêne pas aux
entournures. »
Octave-Labinski obéit au docteur et fit quelques
tours par la chambre ; il était déjà moins embarrassé ; quoique
habité par une autre âme, le corps du comte conservait l’impulsion de ses
anciennes habitudes, et l’hôte récent se confia à ses souvenirs physiques, car
il lui importait de prendre la démarche, l’allure, le geste du propriétaire
expulsé.
« Si je n’avais opéré moi-même tout à l’heure
le déménagement de vos âmes, je croirais, dit en riant le docteur Balthazar
Cherbonneau, qu’il ne s’est rien passé que d’ordinaire pendant cette soirée, et
je vous prendrais pour le véritable, légitime et authentique comte lithuanien
Olaf Labinski, dont le moi sommeille encore là-bas dans la chrysalide que vous
avez dédaigneusement laissée. Mais minuit va sonner bientôt ; partez pour
que Prascovie ne vous gronde pas et ne vous accuse pas de lui préférer le
lansquenet ou le baccara. Il ne faut pas commencer votre vie d’époux par une
querelle, ce serait de mauvais augure. Pendant ce temps, je m’occuperai de réveiller
votre ancienne enveloppe avec toutes les précautions et les égards qu’elle
mérite. »
Reconnaissant la justesse des observations du
docteur, Octave-Labinski se hâta de sortir. Au bas du perron piaffaient
d’impatience les magnifiques chevaux bais du comte, qui, en mâchant leurs mors,
avaient devant eux couvert le pavé d’écume. – Au bruit de pas du jeune homme,
un superbe chasseur vert, de la race perdue des heiduques, se précipita vers le
marchepied, qu’il abattit avec fracas. Octave, qui s’était d’abord dirigé
machinalement vers son modeste brougham, s’installa dans le haut et splendide
coupé, et dit au chasseur, qui jeta le mot au cocher : « A
l’hôtel ! » La portière à peine fermée, les chevaux partirent en
faisant des courbettes, et le digne successeur des Almanzor et des Azolan se
suspendit aux larges cordons de passementerie avec une prestesse que n’aurait
pas laissé supposer sa grande taille.
Pour des chevaux de cette allure la course n’est pas
longue de la rue du Regard au faubourg Saint-Honoré ; l’espace fut dévoré
en quelques minutes, et le cocher cria de sa voix de Stentor : « La
porte ! »
Les deux immenses battants, poussés par le suisse,
livrèrent passage à la voiture, qui tourna dans une grande cour sablée et vint
s’arrêter avec une précision
remarquable sous une marquise rayée de blanc et de rose.
La cour, qu’Octave-Labinski détailla avec cette
rapidité de vision que l’âme acquiert en certaines occasions solennelles, était
vaste, entourée de bâtiments symétriques, éclairée par des lampadaires de
bronze dont le gaz dardait ses langues blanches dans des fanaux de cristal
semblables à ceux qui ornaient autrefois le Bucentaure, et sentait le palais
plus que l’hôtel ; des caisses d’orangers dignes de la terrasse de
Versailles étaient posées de distance en distance sur la marge d’asphalte qui
encadrait comme une bordure le tapis de sable formant le milieu.
Le pauvre amoureux transformé, en mettant le pied
sur le seuil, fut obligé de s’arrêter quelques secondes et de poser sa main sur
son cœur pour en comprimer les battements. Il avait bien le corps du comte Olaf
Labinski, mais il n’en possédait que l’apparence physique ; toutes les
notions que contenait cette cervelle s’étaient enfuies avec l’âme du premier
propriétaire, – la maison qui désormais devait être la sienne lui était
inconnue, il en ignorait les dispositions intérieures ; – un escalier se
présentait devant lui, il le suivit à tout hasard, sauf à mettre son erreur sur
le compte d’une distraction.
Les marches de pierre poncée éclataient de blancheur
et faisaient ressortir le rouge opulent de la large b***e de moquette retenue
par des baguettes de cuivre
doré qui dessinait au pied son moelleux chemin ; des jardinières remplies
des plus belles fleurs exotiques montaient chaque degré avec vous.
Une immense lanterne découpée et fenestrée,
suspendue à un gros câble de soie pourpre orné de houppes et de nœuds, faisait
courir des frissons d’or sur les murs revêtus d’un stuc blanc et poli comme le
marbre, et projetait une masse de lumière sur une répétition de la main de
l’auteur, d’un des plus célèbres groupes de Canova, l’Amour embrassant
Psyché.
Le palier de l’étage unique était pavé de mosaïques
d’un précieux travail, et aux parois, des cordes de soie suspendaient quatre
tableaux de Paris Bordone, de Bonifazzio, de Palma le Vieux et de Paul
Véronèse, dont le style architectural et pompeux s’harmonisait avec la
magnificence de l’escalier.
Sur ce palier s’ouvrait une haute porte de serge
relevée de clous dorés ; Octave-Libinski la poussa et se trouva dans une
vaste antichambre où sommeillaient quelques laquais en grande tenue, qui, à son
approche, se levèrent comme poussés par des ressorts et se rangèrent le long
des murs, avec l’impassibilité d’esclaves orientaux.
Il continua sa route. Un salon blanc et or, où il
n’y avait personne, suivait l’antichambre. Octave tira une sonnette. Une femme
de chambre parut.
« Madame peut-elle me recevoir ?
– Madame la comtesse est en train de se déshabiller,
mais tout à l’heure elle sera visible. »