1.15

1309 Words
Je rentrai dans ma chambre ce soir-là avec les bras douloureux, la gorge nouée. J’attendis que les pas dans le couloir s’éloignent. J’écoutai les rires étouffés derrière les murs. Et quand tout sembla calme, je me levai. Sous le lit, j’avais caché un sac de toile que j’avais cousu avec des chutes de tissu trouvées dans la buanderie. Dedans : deux pommes, une paire de chaussettes sèches, un petit couteau à beurre aiguisé sur la pierre de la cour arrière, ma robe et mon voile. Je n’avais pas trouvé mieux. Je notai sur un bout de tissu « Grille arrière. 03h40. Le 5e jour. » Je répétais le trajet en silence. Ma chambre. Escalier de service. Porte de la cuisine. Couloir des souterrains. Sortie dans le jardin. Puis la grille. Si tout se passait bien, je serais dehors en moins de dix minutes. Si le jour J je tombais sur Karl… je ne savais pas. Et si je tombais sur lui… Je refermai le sac, le cachet à nouveau sous le lit, et me rallongeai. Les paupières lourdes, le ventre vide, mais le cœur rempli d’un feu fragile. Le lendemain, il y eut une alerte. Apparemment un prisonnier avait essayé de s’échapper, je m’étais bien douté que leur sous-sol contenait des cellules. La maison était sens dessus dessous Karl m’a simplement dit qu’il s’agissait d’une femme, et j’eus de la peine pour elle. Je me suis placé à la cuisine avec madame Dreia, la chef et j’ai regardé par la fenêtre pour voir une rousse. Elle avait l’air jeune, pas aussi jeune que moi, mais n’empêche, il kidnappe des femmes et les gardes dans son sous-sol. Sont-elles nourries ? sont-elles punies ? mon Dieu y a-t-il des enfants ? qu’est-ce qu’il leur fait subir ? à quoi ressemble ces fameuses cellules ? Ils l’ont rattrapée près de l’oranger. Elle hurlait, disait qu’elle voulait revoir son fils, qu’elle avait tout oublié de son visage. Le Diable n’était pas là. Mais Karl, lui, l’était. Il n’a rien dit. Il l’a simplement traînée à l’intérieur par les cheveux, comme un chien blessé. J’ai eu la haine en le regardant le fait que je n’ai subi aucune violence ici et aucun abus m’avait presque fait oublier qui m’avait enlevé et quelle espèce de personne constituait mon entourage. Qu’avait-elle pu faire pour mériter un tel sort mon Dieu et son fils, ou était-il ? cherchait-il sa mère ? alors que la mort s’acharnait à séparer les famille le diable lui aussi avait rejoint le troupeau sèment délibérément le chaos dans les cœurs des gens. Mon cœur m’a fait si mal que mes yeux se sont embués, mais je n’ai pu pleurer, j'ai vu Dreia m’observer du coin de l’œil alors que mes poings eux se serraient autour de la vaisselle que je classais. « Encore une autre qui verra sa tête rouler sur le sol » a-t-elle murmurée. Et là, je suis sorti de la cuisine sans demander mon reste. C’était une femme qui parlait de la mort d’une autre femme avec tant d’indifférence. Encore une, combien étaient-elles ? pourquoi n’étais-je pas dans un cachos comme les autres ? pourquoi à la place étais-je ici ? en train de jouer les boniches ? tant de question sans réponse. Mais j’étais motivé aujourd’hui comme jamais, je devais m’enfuir d’ici et surtout faire venir les forces armées ici pour qu’ils libèrent toutes ces prisonnières et envoie le diable pourrir dans le fond d’une cellule, là où était sa vraie place. Avec tout son personnel aussi démoniaque que lui Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Et contrairement à mes rêves érotiques cette nuit-là à la place du diable, j'ai revu la rousse dans mes cauchemars. Elle me tendait la main à travers les barreaux. Et moi, je détournais les yeux. Je n’étais pas comme elle. Moi, j’allais réussir. Il le fallait pour tous les autres, ceux passés, présents et ceux à venir. Le jour suivant, je suis allée nettoyer les vitres de la salle de musique. C’est là que je l’ai revu. Assis au piano, seul. Il jouait lentement, des airs tristes, des accords brisés, presque dissonants. Il ne m’avait pas vue. Je restai immobile, balai à la main. Fascinée malgré moi. Il n’était pas beau, il était beaucoup plus que tout ça. Il n’avait rien d’humain, même dans ses gestes les plus banals. Une bête qui avait appris à se tenir droit. Mais il jouait comme quelqu’un qui souffrait. Une faille, peut-être. Une brèche. Mais je ne voulais pas la voir, il ne méritait pas que je le voie que j’essaie de voir en lui quelque chose de bon, car c’était inutile. Il devait payer et je devais le haïr pour le monstre qu’il est. Il s’arrêta de jouer brusquement. - Qu’est-ce que tu fais là à me regarder ? Je sursautai. Il ne s’était même pas retourné pourtant il avait parlé comme s’il savait que c’était moi. - Non, dis-je. Non à quoi d'ailleurs ? - Si. Tu l’as toujours fait. Tu ne peux t’en empêcher, des regards de terreur d’admiration et de désir. De quel désir parlait-il ? je ne connaissais pas de désir, je ne ressentais pas du désir pour lui, j’ai fait vœux de chasteté. Je voulais fuir, mais mes jambes refusaient de bouger. Il se leva, s’approcha de moi. Je sentis son ombre sur mon visage. Tu changes petite Candice, très lentement, mais tu changes. Peut-être, il avait raison, je ressentais plus de rancœur, mon cœur était plus souvent troublé, je ressentais aussi de moins en moins l’envie de me taire, l’air qui m’entourait était nocif pour mon corps mon être et mon âme. T’es-tu déjà demandé si je ne t’ai pas rendu un service à t’enlevant ta robe noire ? je sais ce que je vois dans tes yeux et je sais de sources sûres que tu seras parfaite pour ce qui t’attend. Il glissa ses doigts sur ma joue, sans douceur. Que voulait-il dire par ce qui m’attend ? s’agissait-il de la raison pour laquelle il m’avait enlevé ? qu’était-ce ? - Je…je dois finir le couloir, dis-je. Il haussa les épaules, se détourna, et reprit le piano. Je sortis sans me retourner. Il reste trois jours. Ce soir, j’ai réussi à subtiliser une pince dans l’atelier de maintenance. Elle est fine, presque invisible. Je pourrais peut-être ouvrir un des petits cadenas du souterrain. Je l’ai glissée dans la doublure de ma manche. Chaque nuit, je repasse le plan dans ma tête. Chaque jour, je souris à Karl, comme si de rien n’était pourtant sa tête m’écœure tout autant que celle de Dreia. Voilà ce que je devenais dans ces mûrs. Un être hypocrite, j'aurais tellement de pénitence à faire à ma sortie d’ici pour enfin obtenir l’absolution, tellement le péché m’envahit. J’ai de moins en moins l’impression de savoir faire la différence entre le bien et le mal. Chaque matin, je marque un nouveau chiffre sur l’escalier. 3…2…1… Le Diable ne m’a pas appelée depuis deux jours. Je crois qu’il attend, car il sait... Qu’il me teste. Qu’il me laisse croire que j’ai une chance. Il veut que je fuie. Il veut me briser dans l’élan. Me broyer dans la tentative. Mais je ne suis pas stupide. Je ne laisserai aucune trace. Ces derniers jours, il quitte de moins en moins le manoir, et il apparait derrière moi à des moments. Je ne fuis pas pour vivre. Je fuis pour ne pas mourir ici. Et s’il me rattrape… alors je mourrai debout. Le jour J était arrivé, je ne respirais plus. J’étais tout entière tendue vers ce que mes mains touchaient : le loquet de la fenêtre du couloir du deuxième étage, là où la pierre de la façade s’effritait un peu. Depuis des jours, je l’avais observée, cette faiblesse. Cette faille. Et ce soir, elle m’appartenait.
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