II. L’ENVERS D’UN GRAND HOMME-1

2001 Words
II. L’ENVERS D’UN GRAND HOMME Numa Roumestan avait vingt-deux ans quand il vint terminer à Paris son droit commencé à Aix. C’était à cette époque un bon garçon, réjoui, bruyant, tout le sang à la peau, avec de beaux yeux de batracien, dorés, à fleur de tête, et une crinière noire toute frisée qui lui mangeait la moitié du front comme un bonnet de loutre sans visière. Pas l’ombre d’une idée, d’une ambition, sous cette fourrure envahissante. Un véritable étudiant d’Aix, très fort au billard et au misti, sans pareil pour boire une bouteille de champagne à la régalade, pour chasser le chat aux flambeaux jusqu’à trois heures du matin dans les larges rues de la vieille ville aristocratique et parlementaire, mais ne s’intéressant à rien, n’ouvrant jamais un journal ni un livre, encrassé de cette sottise provinciale qui hausse les épaules à toute chose et pare son ignorance d’un renom de gros bon sens. Le quartier Latin l’émoustilla un peu ; il n’y avait pourtant pas de quoi. Comme tous ses compatriotes, Numa s’installait, en arrivant, au café Malmus, haute et tumultueuse baraque, développant ses trois étages de vitres, larges comme celles d’un magasin de nouveautés, au coin de la rue du Four-Saint-Germain, qu’elle remplissait du fracas de ses billards et des vociférations d’une clientèle de cannibales. Tout le Midi français s’épanouissait là, dans ses nuances diverses : Midi gascon, Midi provençal, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, Midi périgourdin, auvergnat, ariégeois, ardéchois, pyrénéen, des noms en as, en us, en ac, éclatants, ronflants et barbares, Etcheverry, Terminarias, Bentaboulech, Laboulbène, des noms qui semblaient jaillir de la gueule d’une escopette ou partaient comme un coup de mine, dans une accentuation féroce. Et quels éclats de voix, rien que pour demander une demi-tasse, quel fracas de gros rires pareils à l’écroulement d’un tombereau de pierres, quelles barbes gigantesques, trop drues, trop noires, à reflets bleus, des barbes qui déconcertaient le rasoir, montaient jusqu’aux yeux, rejoignaient les sourcils, sortaient en frisons de bourre du nez chevalin large ouvert et des oreilles, mais ne parvenaient pas à dissimuler la jeunesse, l’innocence des bonnes faces naïves blotties sous ces végétations. En dehors des cours qu’ils suivaient assidûment, tous ces étudiants passaient leur vie chez Malmus, se groupant par provinces, par clochers, autour de tables désignées de longue date et qui devaient garder l’accent du cru dans l’écho de leur marbre, comme les pupitres gardent les signatures au couteau des collégiens. Peu de femmes dans cette horde. À peine deux ou trois par étage, pauvres filles que leurs amants amenaient là d’un air honteux, et qui passaient la soirée à côté d’eux devant un bock, penchées sur les grands caftons des journaux à images, muettes et dépaysées parmi cette jeunesse du Midi, élevée dans le mépris dou fémélan. Des maîtresses, té ! pardi, ils savaient où en prendre, à la nuit ou à l’heure, mais jamais pour longtemps. Bullier, les beuglants, les soupers de la rôtisseuse ne les tentaient pas. Ils aimaient bien mieux rester chez Malmus, parler patois, boulotter entre le café, l’école et la table d’hôte. S’ils passaient les ponts, c’était pour aller au Théâtre-Français un soir de répertoire, Car la race est classique dans le sang ; ils s’y rendaient par b****s, criant très fort dans la rue, au fond un peu intimidés, et revenaient mornes, ahuris, les yeux brouillés de poussière tragique, faire encore une partie à demi-gaz, derrière les volets clos. De temps en temps, à l’occasion d’un examen, une ripaille improvisée répandait dans le café des odeurs de fricots à l’ail, de fromages de montagne puants et décomposés sur leurs papiers bleuis. Là-dessus le nouveau diplômé décrochait du ratelier sa pipe à initiales et s’en allait, notaire ou substitut, dans quelque trou lointain d’outre-Loîre, raconter Paris à la province, ce Paris qu’il croyait connaître et où il n’était jamais entré. Dans ce milieu racorni, Numa fut aisément un aigle. D’abord, il criait plus fort que les autres ; puis une supériorité, du moins une originalité lui vint de son goût très vif pour la musique. Deux ou trois fois par semaine, il se payait un parterre à l’Opéra ou aux Italiens, en revenait la bouche pleine de récitatifs, de grands airs qu’il chantait d’une assez jolie voix de gorge rebelle à toute discipline. Quand il arrivait chez Malmus, qu’il s’avançait théâtralement au milieu des tables en roulant quelque finale italien, des hurlements de joie l’accueillaient de tous les étages, on criait « Hé ! l’artiste !… » et comme dans les milieux bourgeois, ce mot amenait une curiosité caressante dans le regard des femmes, sur la lèvre des hommes une intention d’envieuse ironie. Cette réputation d’art le servit par la suite, au pouvoir, dans les affaires. Encore aujourd’hui, il n’y a pas à la Chambre une commission artistique, un projet d’opéra populaire, de réformes aux expositions de peinture où le nom de Roumestan ne figure en première ligne. Cela tient à ces soirées passées dans les théâtres de chant. Il y prit l’aplomb, le genre acteur, une certaine façon de se poser de trois quarts pour parler à la dame de comptoir, qui faisait dire à ses camarades émerveillés « Oh ! de ce Numa, pas moins 1 ! » À l’école même il apportait la même aisance ; à demi préparé, car il était paresseux, craignait le travail et la solitude, il passait des examens assez brillants, grâce à son audace, sa subtilité méridionale, qui savait toujours découvrir l’endroit chatouilleux d’une vanité de professeur. Puis sa physionomie, si franche, si aimable, le servait, et cette étoile de bonheur éclairait la route devant lui. Dès qu’il fut avocat, ses parents le rappelèrent, la modeste pension qu’ils lui faisaient leur coûtant de trop dures privations. Mais la perspective d’aller s’enfermer à Aps, dans cette ville morte qui tombait en poussière sur ses ruines antiques, la vie sous la forme d’un éternel tour de ville et de quelques plaidoyers de murs mitoyens, n’avait pas de quoi tenter l’ambition indéfinie que sentait le provençal au fond de son goût pour le mouvement et l’intelligence de Paris. À grand’peine, il obtint encore deux ans pour préparer son doctorat, et, ces deux ans passés, au moment où l’ordre de rentrer au pays lui arrivait irrévocable, il rencontrait chez la duchesse de San-Donnino, à une de ces fêtes musicales où le portaient sa jolie voix et ses relations lyriques, Sagnier, le grand Sagnier, l’avocat légitimiste, frère de la duchesse et mélomane enragé, qu’il avait séduit par sa verve éclatant dans la monotonie mondaine, et par son enthousiasme pour Mozart. Sagnier lui offrit de le prendre comme quatrième secrétaire. Les appointements étaient nuls ; mais il entrait dans le premier cabinet d’affaires de Paris avec des relations au faubourg Saint-Germain, à la Chambre. Malheureusement, le père Roumestan s’entêtait à lui couper les vivres, tâchant de ramener, par la famine, le fils unique, l’avocat de vingt-six ans, en âge de gagner sa vie. C’est alors que le cafetier Malmus intervint. Un type, ce Malmus, gros homme asthmatique et blafard, qui, de simple garçon de café, était devenu propriétaire d’un des plus grands établissements de Paris, par le crédit et par l’usure. Jadis, il avançait aux étudiants l’argent de leur mois, qu’il se faisait rendre au triple, dès que les galions étaient arrivés. Lisant à peine, n’écrivant pas, marquant les sous qu’il prêtait avec des coches, dans du bois, comme il avait vu faire aux garçons boulangers de Lyon, ses compatriotes, jamais il ne s’embrouillait dans ses comptes, et, surtout, ne plaçait pas son argent mal à propos. Plus tard, devenu riche, à la tête de la maison où quinze ans durant il avait porté le tablier, il perfectionna son trafic, le mit tout entier dans le crédit, un crédit illimité qui laissait vides, à la fin de la journée, les trois comptoirs du café, mais alignait d’interminables colonnes de bocks, de cafés, de petits verres, sur les livres fantastiquement tenus, avec ces fameuses plumes à cinq becs, si en honneur dans le commerce parisien. La combinaison du bonhomme était simple : il abandonnait à l’étudiant son argent de poche, toute sa pension, et lui faisait crédit des repas, des consommations, même, à quelques privilégiés, d’une chambre dans la maison. Pendant tout le temps des études, il ne demandait pas un sou, laissait accumuler les intérêts pour des sommes considérables ; mais cela ne se faisait pas étourdiment, sans surveillance. Malmus passait deux mois de l’année, les mois de vacances, à courir la province, s’assurant de la santé des parents, de la situation des familles. Son asthme s’essoufflait à grimper les pics cévenols, à dégringoler les combes languedociennes. On le voyait errer, podagre et mystérieux, l’œil méfiant sous ses paupières lourdes d’ancien garçon de nuit, à travers des bourgades perdues ; il restait deux jours, visitait le notaire et l’huissier, inspectait par-dessus les murs le petit domaine ou l’usine du client, puis on n’entendait plus parler de lui. Ce qu’il apprit à Aps lui donna pleine confiance en Roumestan. Le père, ancien filateur, ruiné par des rêves de fortune et d’inventions malheureuses, vivait modestement d’une inspection d’assurances ; mais sa sœur, madame Portal, veuve sans enfants d’un riche magistrat, devait laisser tous ses biens à son neveu. Aussi, Malmus tenait-il à le garder à Paris : « Entrez chez Sagnier… Je vous aiderai. » Le secrétaire d’un homme considérable ne pouvant habiter un garni d’étudiants, il lui meubla un appartement de garçon quai Voltaire, sur la cour, se chargea du loyer, de la pension ; et c’est ainsi que le futur leader entra en campagne, avec tous les dehors d’une existence facile, au fond terriblement besogneux, manquant de lest, d’argent de poche. L’amitié de Sagnier lui valait des relations superbes. Le faubourg l’accueillait. Seulement ces succès mondains, les invitations, à Paris, en villégiature d’été, où il fallait arriver tenu, sanglé, ne faisaient qu’accroître ses dépenses. La tante Portal, sur ses demandes réitérées, lui venait bien un peu en aide, mais avec précaution, parcimonie, accompagnant son envoi de longues et cocasses mercuriales, de menaces bibliques contre ce Paris si ruineux. La situation n’était pas tenable. Au bout d’un an, Numa chercha autre chose ; d’ailleurs, il fallait à Sagnier des piocheurs, des abatteurs de besogne, et celui-ci n’était pas son homme. Il y avait, dans le Méridional, une indolence invincible, et surtout l’horreur du bureau, du travail assidu et posé. Cette faculté, tout en profondeur, l’attention, lui manquait radicalement. Cela tenait à la vivacité de son imagination, au perpétuel moutonnement des idées sous son front, à cette mobilité d’esprit visible jusque dans son écriture, qui ne se ressemblait jamais. Il était tout extérieur, en voix et en gestes comme un ténor. « Quand je ne parle pas, je ne pense pas, » disait-il très naïvement, et c’était vrai. La parole ne jaillissait pas chez lui par la force de la pensée, elle la devançait au contraire, l’éveillait à son bruit tout machinal. Il s’étonnait lui-même, s’amusait de ces rencontres de mots, d’idées perdues dans un coin de sa mémoire et que la parole retrouvait, ramassait, mettait en faisceau d’arguments. En parlant, il se découvrait une sensibilité qu’il ne se savait pas, s’émouvait au vibrement de sa propre voix, à de certaines intonations qui lui prenaient le cœur, lui remplissaient les yeux de larmes. C’était là, certainement, des qualités d’orateur ; mais il les ignorait en lui, n’ayant guère eu chez Sagnier l’occasion de s’en servir. Pourtant, ce stage d’un an auprès du grand avocat légitimiste fut décisif dans sa vie. Il y gagna des convictions, un parti, le goût de la politique, des velléités de fortune et de gloire. C’est la gloire qui vient la première. Quelques mois après sa sortie de chez le patron, ce titre de secrétaire de Sagnier, qu’il portait comme ces acteurs qui s’intitulent « de la Comédie-Française » pour y avoir figuré deux fois, lui valut de défendre un petit journal légitimiste, le Furet, très répandu dans le monde bien. Il le fit avec beaucoup de succès et de bonheur. Venu là sans préparation, les mains dans les poches, il parla pendant deux heures, avec une verve insolente et tant de belle humeur qu’il força les juges à l’écouter jusqu’au bout. Son accent, ce terrible grasseyement dont sa paresse l’avait toujours empêché de se défaire, donnait du mordant à son ironie. C’était une force, le rythme de cette éloquence bien méridionale, théâtrale et familière, ayant surtout la lucidité, la lumière large qu’on trouve dans les œuvres des gens de là-bas comme dans leurs paysages limpides jusqu’au fond. Naturellement le journal fut condamné, et paya en amendes et en prison le grand succès de l’avocat. Ainsi dans certaines pièces qui croulent, menant auteur et directeur à la ruine, un acteur se taille une réputation. Le vieux Sagnier, qui était venu l’entendre, l’embrassa en pleine audience. « Laissez-vous passer grand homme, mon cher Numa, » lui dit-il, un peu surpris d’avoir couvé cet œuf de gerfaut. Mais le plus étonné fut encore Roumestan, sortant de là comme d’un rêve, sa parole en écho dans ses oreilles bourdonnantes, pendant qu’il descendait tout étourdi le vaste escalier sans rampes du Palais.
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