Chapitre 2

1518 Words
Chapitre 2 M. Valdés mangeait sur son lit d’hôpital. Après le repas, une infirmière arriva. Le malade soupira en apercevant « l’antipathique » entrer dans la chambre. — Elena n’est pas là ? — Elle travaille pas le lundi après-midi, je vous l’ai déjà dit une cinquantaine de fois, répondit sèchement la vieille infirmière. — Oui, c’est vrai, je perds la tête. L’homme regarda son crâne rasé dans le miroir. Sa tumeur au cerveau avait fait des ravages. « Il faut que je m’en sorte ! Pour ma fille !». M. Valdés sortit une photo et la caressa tendrement. « Ma petite Aurora, j’ai peur pour toi... mais lorsque je me rétablirai, je te promets de venir te chercher et on partira loin de ce village maudit ! » Au même moment, la jeune fille venait de s’endormir sur le canapé. Elle comprit assez rapidement que le danger se trouvait juste derrière son dos, ce qui la paralysa. Tout à coup, elle entendit une voix lointaine qui l’appelait. Elle se retourna machinalement. Le cercueil, ouvert et vide. A l’intérieur, un oreiller et un drap blanc d’une clarté aveuglante... *** — Aujourd’hui, on va conjuguer quelques verbes au passé-composé. Première personne du singulier du verbe « dormir » ? — Je dors. — Et au passé-composé, ça donne hier... — J’ai dormi. — T’as bien dormi cette semaine ? — Non, je fais toujours des cauchemars... — Le verbe « rêver ».Toujours à la première personne. — J’ai rêvé. — Très bien. T’as rêvé de quoi ? — J’étais à un enterrement... il y avait Maman... il faisait tout noir et comme j’ai peur du noir, j’ai cherché la lumière et... — Et ... ? — Une lumière est sortie du cercueil, alors, je me suis approchée... La petite s’arrêta, les larmes aux yeux. Le cours fut écourté. En raccompagnant Aurora, Mme Combes aperçut la voisine d’en face agenouillée dans son jardin. Elle sanglotait. Mme Combes s’approcha. — Il est mort, déclara la jeune dame. — Je suis désolée pour ton chien. Mme Combes serra sa voisine en signe de réconfort. Cette peine n’arrivait pas au bon moment car ces dernières semaines, Mlle Soledad semblait avoir retrouvé le sourire et la joie de vivre. — Je t’invite à boire un café Emilie? — Avec plaisir. — Les choses ont changé depuis que « l’autre » est arrivé. Par l’autre, Mlle Soledad désignait le curé. — Il a endoctriné presque tout le monde. Il a une sacrée influence ! fit remarquer Mme Combes. — Enfin, parlons d’autre chose. J’ai une confession à te faire. Mais tu dois me promettre que tu le répéteras à personne ! — Je serai muette comme une tombe. Elle ignorait, à ce moment-là, qu’il lui faudrait plus tard révéler cette confidence ahurissante. — Alors voilà... Mme Combes écouta sa voisine attentivement, les yeux grands ouverts. Elle mit la main devant la bouche, surprise par ce genre de confession. *** Le grondement du tonnerre printanier réveilla Aurora. Les éclairs qui illuminaient toute la pièce lui rappelèrent une scène d’épouvante. Mais avant que celle-ci ne commence, elle se leva précipitamment et se rendit dans la chambre de sa mère. Elle était vide. Elle se dirigea alors vers la cuisine, puis vers la salle à manger, la véranda, la salle de bain en allumant dans toutes les pièces. Elle descendit vers le garage. La voiture de sa mère n’était plus là. Aurora se souvint alors de la discussion de la veille. — Je pars quelques jours, pour le travail. Je t’appelle dès que j’arrive. Tous les six mois, Maria Valdés se rendait à une destination inconnue. — Tu pourras dormir chez Mme Combes. Ou alors, elle viendra à la maison. C’est comme tu veux ma chérie. Mme Combes, en chemise de nuit, fut étonnée de voir Aurora venir si tôt. Il n’était que 6h00. — Entre. T’es bien matinale. Mais, qu’est-ce que t’amènes avec toi ? La vieille dame sourit en voyant le sac à dos rempli de la petite, sa trousse de toilette ainsi que sa poupée à la main. — Alors, comme ça, il paraît que tu viens t’installer quelques jours chez moi ! Pour les affaires, t’avais pas besoin d’en emmener autant, t’habites pas très loin. — Je veux pas retourner à la maison... Ici, j’ai moins peur... — D’accord. Tu es la bienvenue. *** La jeune infirmière Elena remarqua l’air triste de son patient. — Ça va Téo ? — Ma fille me manque. — J’ai laissé le mot dans la boîte aux lettres. — J’espère au moins qu’elle a pu le lire. — Que voulez-vous dire ? — Ma femme contrôle tout, les sorties de ma fille, les personnes avec qui elle discute, les sujets dont elle parle. — Elle s’inquiète pour sa fille, comme toutes les mamans. M. Valdés fit un sourire crispé. — A partir de la semaine prochaine, vous commencez la rééducation. — Oui, je sais. — Vous allez bientôt pouvoir remarcher. *** En dormant chez sa voisine, aucun cauchemar ne vint perturber ses nuits. En peu de temps, Aurora avait mûri et avait acquis plus de confiance en elle. Emilie Combes avait ce don rare pour transmettre la vie. Les après-midi, toutes deux allaient se promener au milieu de la campagne. Ce jour-là, la petite posa de nombreuses questions à Mme Combes qu’elle surnommait « Mamie ». — Dis Mamie, elle est où ta famille à toi ? La vieille dame dirigea son regard vers le ciel. Il y eut un silence. — J’ai perdu mon mari il y a huit ans maintenant. — Et t’as des enfants ? — J’ai deux filles. — Et elles sont où ? — Elles habitent pas très loin. — Et elles viennent te voir ? — Non. — Pourquoi ? — Histoire de famille, soupira Mme Combes. Le souvenir de ses filles était douloureux. — Eh oh... On se réveille Mamie. La vieille dame regarda d’un air amusé la petite fille qui agitait sa main droite. — A quoi tu penses ? — Au dessert que je vais te faire ce soir. — C’est quoi ? — C’est une surprise. Au retour de la promenade, Mme Combes prépara une tarte au chocolat. La bonne odeur attira la petite à la cuisine. Durant le dîner, Aurora regarda le calendrier suspendu sur le frigo. Sa mère rentrait le lendemain. Plus tard dans la soirée, quand Mme Combes vint souhaiter une bonne nuit à la petite, elle lui chuchota à l’oreille : — Et surtout n’oublie pas ce que je t’ai dit pour bien dormir. Quand elle éteignit, Aurora se rappela la discussion qu’elle avait eue quelques jours plus tôt avec Emilie. — Maman veut pas que j’en parle. — De quoi ? Je te promets que ça restera notre petit secret. — Du fantôme. — T’es une grande fille maintenant, tu sais que les fantômes n’existent pas. — Presque tous les soirs, il vient me voir... — Dans ta chambre, il n’y a que toi, le reste, ce n’est que le fruit de ton imagination. — Je comprends pas. — En fait, tu vois ou entends des bruits bizarres. Mais en réalité, tu ne crains rien. T’es en sécurité dans ta chambre et personne ne veut te faire du mal. — Pourtant, je sens bien qu’il est là ! Il me regarde. Des fois il me parle même ! — Tu dois le chasser de ta tête. — J’ai déjà essayé mais ça marche pas. Je sais pas quoi faire... — Montre-lui que t’as pas peur. *** La mère d’Aurora arriva à 17 heures. Chez Mme Combes, Maria fut étonnée de voir le nouvel épanouissement de sa fille. Ses yeux n’étaient plus cernés et son sourire était réapparu. Les deux femmes discutèrent dans la cuisine pendant que la petite jouait à la poupée à la salle à manger. — Aurora a bien dormi durant ces cinq jours, l’informa la vieille dame. — Elle a en effet bonne mine, fit remarquer Mme Valdés. — C’est parce qu’elle ne fait plus de cauchemars la nuit... — Quels cauchemars ? — Un en particulier, celui où elle assiste à un enterrement... — Oui, je sais, je le connais par cœur, coupa Maria, le sourire légèrement crispé. Elle vous a parlé d’autre chose ? — Ne vous inquiétez pas Maria, tout ce qui a été dit dans cette maison ne sortira pas d’ici. — C’est pas que j’ai pas confiance en vous... C’est juste que je m’inquiète pour ma petite fille... — Je comprends. Elle m’a parlé du fantôme qui apparaissait dans sa chambre tous les soirs. — J’avais peur que si ça se savait, on la prenne pour une folle... — Votre fille n’est pas folle, elle a juste subi un traumatisme durant son enfance qui, jusqu’à présent, l’a empêchée de dormir. Mais, j’ai une bonne nouvelle, ses hallucinations ont disparu et elle a enfin retrouvé le sommeil. — Elle a fait des crises de somnambulisme ? — Une fois ou deux. Rien de bien méchant. Elle m’a juste demandé de fermer les volets. Mme Valdés réfléchit un instant avant d’ajouter : — Je préfère pas me réjouir trop vite, il y a des périodes plus calmes que d’autres. Mais ses angoisses finissent toujours par réapparaître. En tout cas, merci de vous être occupée si bien de ma fille. Aurora, range tes affaires, on rentre à la maison. — Si vous voulez manger ici ce soir, c’est avec plaisir. — Oh oui ! s’écria Aurora. Allez Maman, dis oui ! — Merci mais j’ai besoin de me reposer... — Raison de plus pour rester, vous n’aurez qu’à mettre les pieds sous la table. — Je veux pas vous déranger... — Vous me dérangez pas du tout. — Je préfère rentrer, répondit sèchement Maria. *** Durant le petit déjeuner, la jeune fille regardait par la fenêtre les premiers rayons du soleil. Cela faisait bien longtemps qu’Aurora n’avait vu un seul éclaircissement dans le ciel. Jusqu’à ce jour, elle n’avait aperçu que de gros nuages menaçants. En réalité il avait fait beau une bonne partie de l’année et elle était la seule à avoir vu tant de fois cet obscurcissement du ciel. Les conseils de Mme Combes fonctionnèrent également dans sa maison. La veille, elle avait à nouveau affronté le fantôme en le provoquant. Après la menace de mort prononcée par la silhouette au visage caché, elle lui avait rétorqué : « Viens, je t’attends ! ». Voyant peu à peu que le fantôme n’agissait pas, sa peur disparut. La voisine se réjouit de cet affrontement mais elle savait aussi qu’elle n’était pas encore complètement guérie.
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