Chapitre 4

3374 Words
Chapitre 4 Mlle Soledad n’avait donné aucun signe de vie depuis plusieurs jours. Les volets de la maison étaient restés fermés. Mme Combes s’inquiéta d’abord puis elle se rassura ensuite « Pourquoi toujours penser au pire ? » Le soir, la vieille dame s’endormit et rêva qu’Erika s’enfuyait avec son amant caché. Sa joie de vivre se lisait dans son sourire et dans ses yeux écarquillés. Cependant, cette fin heureuse digne d’un livre à l’eau de rose était loin de la réalité. Ce matin-là, le vent soufflait très fort mais Emilie Combes fut réveillée par un tout autre bruit. Surprise d’entendre un tel brouhaha dans ce lotissement d’ordinaire si paisible, la vieille dame sortit. Debout dans son jardin, elle sentit ses jambes trembler et des bouffées de chaleur. Elle fut sur le point de s’évanouir quand elle aperçut l’attroupement de personnes, l’ambulance garée devant la maison de Mlle Soledad mais surtout le corps recouvert d’un drap. En quelques secondes, le brancard embarqua la voisine. Soudain, alors que Mme Combes tentait de se remettre de ses émotions, elle se rendit compte que tous les regards étaient tournés vers sa direction. La police vint aussitôt à elle. Des voix lointaines emportées par le vent lui murmuraient tout près de son oreille C’est elle... — Bonjour Madame, nous pouvons entrer un instant ? Nous avons quelques questions à vous poser. — Oui... Bien sûr... Je vous en prie. L’interrogatoire commença dans la salle à manger. Mais Mme Combes n’entendit pas les questions des policiers. Choquée par l’annonce brutale du décès de son amie, aucun mot ne put sortir de sa bouche et les minutes qui suivirent lui parurent interminables. La vieille dame alla chercher un verre d’eau. — L’une de vos voisines a affirmé que Mlle Soledad et vous étiez de bonnes amies et que vous possédiez le double de ses clés. Est-ce exact ? — Oui, en effet, répondit Emilie, tremblotante. — Pouvez-vous nous les montrer ? — Oui... Bien sûr, dit-elle décontenancée car elle ne se souvenait pas l’avoir dit à quelqu’un. Je les pends toujours au même endroit. Mais Mme Combes ne fut pas au bout de ses surprises. La clé ne s’y trouvait plus. — Où sont-elles ? demanda le policier Lopez. — Je comprends pas... Je les pose toujours au même endroit... — C’est possible qu’on vous l’ait volée ? demanda le policier. — Je suis pas sortie de chez moi de tout le week-end... réfléchit-elle. — Comment expliquez-vous alors leur disparition ? demanda l’inspecteur d’un ton sec. — Je sais pas... — Excusez-nous un instant. Les deux hommes s’éloignèrent légèrement. L’inspecteur fit part de ses premières impressions : — Elle nous cache quelque chose. Si ça se trouve, elle s’est tout simplement débarrassée de la clé... — Quel intérêt aurait une vieille de soixante dix ans à liquider une voisine ? — Je savais pas qu’il y avait un âge pour tuer, répondit l’inspecteur sur un ton ironique. — Moi, je pense pas qu’elle mente. Si elle avait réellement voulu trouver un élément qui la déculpabilise, elle aurait déclaré qu’on lui avait volé la clé. Et puis, pour l’instant, rien ne nous garantit qu’il s’agisse d’un crime. La conversation fut interrompue par la sonnerie du portable. Il s’agissait du légiste. — Nous allons tout de suite en savoir plus, déclara l’inspecteur. J’ai un appel de Roberto. — Oui, c’est moi. Voici mon compte rendu : le poignet gauche de la victime présente un hématome. La dame est décédée suite à un étouffement. La marque sur son poignet prouve qu’elle a tenté de se débattre. Un autre hématome apparaît au niveau de son abdomen et indique qu’on a posé un genou sur elle pour la maintenir en position allongée. — Donc, il s’agit pas d’une mort naturelle, j’en étais sûr ! Merci pour les renseignements. Les deux hommes rejoignirent Mme Combes. Ils la retrouvèrent affalée sur le canapé, les yeux fermés, la bouche ouverte et la main droite sur le cœur. — Mme Combes, vous m’entendez ? Le policier vérifia aussitôt son pouls. — Ne me dis pas qu’elle est morte ! — Non, je sens son pouls. Au bout de quelques secondes, la vieille dame retrouva ses esprits. Les deux hommes la laissèrent se reposer. Mais l’inspecteur avait du mal à croire à un véritable évanouissement. — C’est rien, dit-elle. C’est juste une baisse de tension. J’ai pas pris mon petit déjeuner ce matin. — Nous passerons un autre jour. *** L’inspecteur Mendez n’avait pas avancé dans son enquête. Le témoignage des habitants semblait être calqué les uns sur les autres. Les informations étaient les suivantes : la victime avait une cousine à qui elle ne parlait plus depuis des années, l’héritage était revenu au fils de celle-ci. La somme importante déclarée dans le testament rendait le garçon suspect. Plusieurs pistes s’ouvraient aux investigateurs. Mais aucune preuve réelle à l’appui ne permettait d’accuser avec certitude un Tel ou un Tel. En ce qui concernait la cousine de la victime, Cristina Sanchez, on la décrivait comme étant l’incarnation du Bien. Cristina était une femme fort respectée dans le village. Elle ne vivait que pour servir le Seigneur, son mari et son fils adoré. En revanche, Mme Combes était désignée comme étant une femme farouche et inhospitalière qui ne participait pas à la vie du village. Lors des interrogatoires, les habitants n’avaient pas cessé de spéculer autour de la mort douteuse de son deuxième mari. Dix ans plus tôt, Mme Combes l’avait soi-disant retrouvé dans la cuisine, un soir, la tête dans le plat. On avait alors pronostiqué une intoxication. Mais pour les gens, il s’agissait plutôt d’un empoisonnement. Un mystère s’était alors créé autour du personnage de Mme Combes. Seule Aurora était convaincue de son innocence. Pour la petite fille, elle était incapable de faire du mal. Mais la mère d’Aurora la mit en garde en lui expliquant que derrière un visage d’ange pouvait se cacher un véritable démon. — Tu penses à moi Maman quand tu dis ça ?! avait rétorqué la petite fille, les yeux rouges. — Bien sûr que non ma chérie... Qui a bien pu te mettre des idées pareilles dans la tête ?! s’offusqua-t-elle. Toi, c’est pas pareil... *** Aucune effraction n’avait eu lieu. N’importe qui aurait pu entrer dans la maison de Mlle Soledad ce soir-là. Ou alors l’assassin connaissait bien la victime. Il y avait plusieurs possibilités : soit le double des clés de Mme Combes avait été volé, soit la victime avait tout simplement oublié de fermer la porte ou alors elle l’avait laissée ouverte intentionnellement parce qu’elle attendait quelqu’un. Ou bien encore, un individu avait pu pénétrer dans la maison dans l’après-midi sans qu’elle ne s’en rende compte et attendre le soir pour agir. Au début de l’enquête, on pensa à un cambriolage à cause des quelques bijoux volés : une montre et un collier en grenat. Cependant, aucun réel objet de valeur n’avait été emporté. Depuis l’annonce de la mort de Mlle Soledad, certains habitants ne vivaient plus qu’avec la seule hantise d’avoir oublié de fermer la porte à clé. Seule l’épouse du maire, Mme Brie, ne semblait pas contrariée « A quoi bon vivre dans la peur ? se disait-elle. Si quelqu’un veut rentrer chez moi, il lui suffit de forcer la poignée de la porte ou de casser une fenêtre. » Selon les dires des villageois qui avaient embrassé la foi catholique, le démon pouvait pénétrer dans n’importe quelle maison sans faire de bruit. Mais en ce qui concernait les âmes chrétiennes, elles pouvaient dormir en paix car elles étaient convaincues d’être protégées par le Divin Seigneur. Au milieu de l’après-midi, Aurora fut réveillée par la sonnerie. En se levant, sa nuque était si tendue qu’elle avait l’impression de porter un sac de sable sur la tête. Elle se frotta les yeux et se rendit à la cuisine en bâillant et en traînant les pieds. Elle regarda par la fenêtre et aperçut une silhouette. Comme Aurora voyait légèrement trouble, elle s’approcha davantage. Ses yeux faisaient office de caméra en zoomant sur le visage de l’individu qui se tenait debout devant son portail. — Oh, mon Dieu ! Elle fit aussitôt un pas en arrière tout en restant assez près de la fenêtre pour continuer à la regarder. Mme Combes fixait la fenêtre de la cuisine. Aurora comprit, par l’insistance de son regard, qu’elle se doutait de sa présence. La vieille dame la voyait-elle de là où elle se trouvait ? La petite fille se sentit hypnotisée. Comme par enchantement, le corps de Mme Combes semblait se rapprocher. Elle ferma aussitôt les yeux pour la chasser de son esprit : C’est qu’un mauvais rêve... Quand je me réveillerai, elle sera partie... Mais quand elle rouvrit les yeux, quelle ne fut sa surprise d’apercevoir sa voisine à présent juste derrière la fenêtre, sur le balcon à moins d’un mètre d’elle ! Elle se retourna et voulut courir le plus vite possible. Mais sa tentative fut stoppée par l’ombre de sa voisine qui prenait forme sur le mur de la cuisine. Aurora mit un certain temps avant de se convaincre que cette scène n’était que le pur fruit de son imagination. La vieille dame finit par disparaître. Pour en avoir le cœur net, la fillette vérifia à plusieurs reprises par la fenêtre et dans chaque recoin de la cuisine avant de rejoindre sa chambre. Une fois sur son lit, un détail qu’elle jugeait important l’empêcha de fermer l’œil : la porte d’entrée n’était pas fermée à clé ! Toc, toc, toc. On frappait à la porte. Aurora se précipita vers le couloir et se pencha sur la rampe en regardant les escaliers qu’elle aurait aimés pouvoir détruire. Elle fixait la porte. Les coups donnés contre celle-ci résonnaient dans toute la maison. A ce même instant, la pendule sonna les sept heures. A chaque vibration forte, Aurora avait l’impression qu’on lui plantait un couteau dans la poitrine. Les pulsations du balancier ressemblaient aux battements de cœur d’une personne qui peine à retrouver une respiration normale. Au fil des secondes, l’angoisse augmentait. Prise de panique, la petite fille pénétra dans une pièce puis dans une autre à en avoir le tournis. Par pitié, que ce bruit s’arrête ! Epuisée, elle s’agenouilla contre le mur de la chambre de sa mère en se bouchant les oreilles : — Laisse-moi tranquille ! Elle se sentait comme un petit agneau sans défense dont le prédateur attendait qu’il sortît de sa cachette pour l’attraper. Lorsque le silence revint dans la maison, Aurora essuya ses larmes et se rendit à la salle à manger. Elle ouvrit légèrement les rideaux pour faire entrer la lumière et regarda dehors. Il n’y avait plus personne et la nuit n’allait pas tarder à tomber. Pourtant, à chacun de ses déplacements, elle sentait une présence derrière elle qui la suivait pas à pas. Une pensée terrifiante lui vint alors à l’esprit : Emilie n’est plus dehors... elle est certainement quelque part dans la maison ! La petite fille vérifia dans toutes les pièces, la peur au ventre. Personne. Elle était toute seule... Elle alla manger un morceau dans la cuisine. Mais rien de ce qu’elle avala n’eut réellement de goût. En revanche, son sens olfactif s’était développé. Cette odeur lui rappelait quelqu’un. Je crains rien... De toute façon, Emilie est innocente... et puis pourquoi elle voudrait me faire du mal... ? J’ai aucune raison d’avoir peur... Je me suis toujours très bien comportée avec elle... Mais une autre voix vint faire irruption, il s’agissait de sa mère qui lui disait : Il faut toujours se méfier des apparences... L’être qui semble le plus gentil au monde peut être capable des pires atrocités lorsqu’il se dévie du chemin du Seigneur. Sa mère était parvenue à semer le doute dans sa tête. Aurora avait de plus en plus chaud. Elle se dirigea vers la salle de bain pour se rafraîchir le visage. L’odeur du shampoing antipelliculaire qu’utilisait Mme Combes ainsi que son parfum envahirent toute la pièce. Elle ouvrit le robinet et se mit un peu d’eau sur les joues, la nuque puis le front. Quand elle voulut s’essuyer, ce que son bras attrapa était bien plus ferme qu’une serviette. Elle lâcha aussitôt prise comprenant qu’elle venait de toucher un bras. Terrifiée, elle ouvrit les yeux et aperçut dans le miroir la silhouette de Mme Combes qui se trouvait dans la même pièce, juste derrière elle. — Bonjour Aurora. Comment vas-tu ? T’as l’air surprise de me voir ici. La petite fille resta bouche bée et hésita à toucher la vieille dame pour vérifier si tout cela était réel. — J’ai sonné plusieurs fois. Tu m’as pas entendue ? Comme j’ai vu la porte ouverte, je suis entrée. Je me suis inquiétée, tu sais ? J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose. C’est qu’on est à l’abri de rien maintenant, depuis ce qui s’est passé ! Pour Aurora, cette dernière phrase prenait tout son sens car elle se sentait réellement en danger. Si les policiers ne l’ont pas arrêtée, c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé les preuves suffisantes pour l’accuser... En même temps, rien ne prouve son innocence pensa la petite fille qui sentait peu à peu que sa dernière heure était arrivée. — Pourquoi tu me regardes comme ça ? On dirait que t’as vu le diable ! — Je suis un peu fatiguée, je vais aller me reposer... On se verra un autre jour. Aurora vit une flamme traverser le regard de la vieille dame et comprit que le démon s’était emparé de son âme. Mme Combes avait caché ses mains derrière son dos. Aurora recula et chercha une solution pour s’enfuir quand tout à coup, la porte de la salle de bain se referma comme à la suite d’un courant d’air. — Tu pensais t’en tirer comme ça vilaine petite fille ?! s’exclama la voisine qui serrait un coussin dans ses mains. C’est à ton tour maintenant de comprendre combien il est douloureux de mourir étouffée... C’est une mort lente, très lente... — Aaaaaahhhhh ! Le réveil fut mouvementé. Encore un cauchemar. Décidément, elle ne pourrait jamais s’endormir en paix. Encore une fois, ce mauvais rêve avait paru si réel ! Elle avait la sensation d’avoir déjà vécu cette scène. Mais dans sa tête, le vague l’empêchait de réfléchir ou de se souvenir de quelque chose de précis. Ses cachets faisaient effet, sa mémoire s’effaçait petit à petit. Pourtant, elle continuait à avoir peur et elle en ignorait la véritable raison. Avant de se lever, Aurora se souvint de la dernière image qui était apparue dans son cauchemar. Elle fut curieuse de savoir quelle en était la signification. Pourquoi le visage de Mme Combes avait-il pris soudain la forme de celui de Mlle Soledad ? *** Des talons de chaussure résonnèrent dans l’église. La démarche saccadée de la chrétienne traduisait son mal-être. Une fois arrivée devant l’autel, elle s’agenouilla puis fit le signe de croix. Elle se recueillit auprès de la Vierge Marie et de son fils Jésus-Christ avant d’aller se confesser. Après sa prière, elle se rendit au confessionnal. — Bénissez-moi, mon père, car j’ai péché. — Je vous écoute, répondit le prêtre sur un ton solennel. — J’ai porté atteinte à la vie d’une femme parce que son sang était impur. Mais je n’ai agi que par la volonté de Dieu. — Seul Dieu a le droit de décider de celui qui doit vivre et de celui qui doit mourir. Regrettez-vous votre faute ? — Enormément ! Je n’en dors plus la nuit ! La mauvaise conscience me ronge à l’intérieur... — A présent, il faut que vous accomplissiez une pénitence. La femme sortit du confessionnal, lavée de ses péchés. Pourtant, au fond d’elle, elle savait que si l’occasion se représentait, elle n’hésiterait pas à commettre à nouveau l’irréparable. *** Assis à son bureau, l’inspecteur Mendez faisait un récapitulatif. Le travail sur le terrain n’avait pas donné grand-chose. Armé d’une loupe et d’une torche électrique, à la manière de Sherlock Holmes, l’homme avait recherché les indices susceptibles de faire identifier le coupable. Mais rien n’était apparu, ni empreintes de pas, ni empreintes digitales, ce qui signifiait que le meurtrier avait porté des gants. Sentant la fatigue le gagner, l’inspecteur finit par sourire en pensant à l’éventualité que cela puisse relever du paranormal. Le criminel serait un fantôme. Son début de délire fut coupé par la sonnerie du téléphone. — Oh merde ! s’exclama-t-il en voyant le numéro s’afficher. Oui allo ? — Le repas est près depuis une heure ! annonça une voix féminine sur un ton irrité. — Excuse-moi, j’arrive dans cinq minutes, j’étais... Sa femme lui raccrocha au nez. Dans sa voiture, M. Mendez repensa à son mariage. Le couple s’était rencontré à une soirée organisée par un ami en commun trente-cinq ans plus tôt. Dès le premier regard et le premier échange, ils avaient su qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Laura suivait alors des cours à la faculté de droit pour devenir avocate mais sa prometteuse carrière fut mise entre parenthèses après la naissance de leur premier enfant puis celle des deux autres. Le couple se fit alors la promesse de faire passer la famille avant tout. Mais l’assassinat jamais résolu de Belinda, leur petite nièce qu’ils aimaient comme leur propre fille, avait poussé l’oncle à devenir inspecteur pour trouver le meurtrier et rendre justice à cette pauvre innocente. — Mais que je suis bête ! Comment j’ai pas fait le rapprochement ! La petite Belinda était décédée vingt ans plus tôt. On l’avait également retrouvée dans les mêmes circonstances, sur un lit, étouffée. Mais pourquoi le meurtrier referait-il son apparition vingt ans plus tard ? Non, ce n’était pas plausible se répétait l’inspecteur qui refusait de revivre ce cauchemar. Mais le souvenir de la petite qui jouait à la poupée dans sa salle à manger le hantait. Pour tenter de l’oublier, il préféra se convaincre qu’il n’y avait aucun lien entre ces deux victimes, laissant ainsi stagner l’affaire. Quand M. Mendez arriva chez lui, il s’attendit à l’habituelle dispute avec sa femme. Durant les cinq dernières années, le couple se comportait comme deux véritables étrangers et ne s’adressait la parole que pour se contredire. Pourtant, ils s’aimaient encore. — Je suis là ma chérie ; je suis désolé... — ... d’arriver en retard, le coupa son épouse qui connaissait la phrase par cœur. — T’as mangé ? — Non. Ce soir je sors. — Tu me reproches de ne pas être assez présent ou à ton écoute et quand on a l’occasion de passer du temps ensemble, tu préfères sortir, fit remarquer l’inspecteur en accusant le coup. — Je sature, je ne supporte ni ton absence, ni ta présence. — Ecoute, dans deux ans, je prends ma retraite... Dans deux ans, je serai peut-être plus là, pensa Mme Mendez. — Bon, j’y vais. Si tu t’ennuies, tu n’as qu’à appeler ton amie catholique nymphomane Viviane ! Mme Mendez claqua la porte derrière elle. L’inspecteur s’assit sur le canapé, dépité. Il avait toujours donné l’impression d’être un homme dur, confiant, peu compatissant. Pourtant, au fond de lui, cela faisait longtemps que la sensation d’être un mauvais mari et un inspecteur raté le rongeait. Curieusement, il n’avait jamais réussi à séparer sa vie privée de sa vie professionnelle et pour avancer dans son enquête et rester concentré, il savait pertinemment qu’il avait besoin de l’aide de sa femme. Alors qu’il réfléchissait à la façon dont il pourrait arranger les choses, son portable sonna. Il s’agissait de la fameuse femme. — Oh non, il manquait plus que celle-là maintenant ! souffla M. Mendez bien décidé à répondre pour mettre les choses au clair. — C’est moi, je pensais à toi, je voulais savoir comment tu allais. — Je vais très bien et ça irait encore mieux si t’arrêtais de me harceler au téléphone ! annonça-t-il en raccrochant aussitôt. Mais Viviane n’avait pas dit son dernier mot. Elle était prête à faire n’importe quoi pour conquérir le cœur de l’inspecteur. Cet amour démesuré s’était transformé en une véritable obsession. La jeune femme était convaincue qu’elle finirait par le faire tomber dans ses filets car elle était de celles qui obtenaient toujours ce qu’elles voulaient. Cette femme est complètement folle ! pensa l’inspecteur. *** Laura Mendez passa la soirée à réfléchir sur la décision qu’elle allait prendre. Deux jours plus tôt, le docteur lui avait annoncé une hépatite B et une chimiothérapie de six mois. Ce jour-là, elle avait insisté au téléphone pour que son mari ne tarde pas trop, elle devait lui apprendre une nouvelle importante. Mais la ponctualité ne fut pas au rendez-vous. Mme Mendez décida alors de ne rien lui dire. Au milieu de la soirée, le professeur de gymnastique lui proposa d’aller boire un verre chez lui. Elle accepta. Depuis plusieurs mois, celui-ci n’avait cessé de lui faire des avances qu’elle avait jusqu’à présent repoussées. Mais depuis l’annonce de son hépatite B, Laura se sentait fragilisée et avait besoin de quelqu’un qui la soutienne davantage. Joaquim avait une quinzaine d’années de moins que Mme Mendez et un corps musclé qui en faisait craquer plus d’une. Ses cheveux mi-longs bouclés lui donnaient un charme particulier et un côté sauvage. Ce soir-là, Laura se dit qu’une simple aventure ne serait pas des plus malvenues pour oublier ses problèmes de santé et de couple. Après tout, son mari ne la touchait plus depuis des semaines. Et puis, en présence de son professeur, elle se sentait rajeunir. Il lui prouvait qu’à 55 ans, elle restait une femme aux charmes renversants. — Nous sommes arrivés. Vous êtes magnifique ce soir Laura. — Vous me l’avez déjà dit il n’y a pas moins de cinq minutes. — On ne vous le dit jamais assez. Allez-y, je vous en prie. Mon appartement est au deuxième étage. Le passage dans l’ascenseur fut silencieux ainsi que l’entrée dans l’appartement. Mme Mendez sentait peu à peu une montée d’adrénaline. Elle se laissa embrasser une première fois dans le cou tout en regardant quelques objets qui lui rappelaient son mari. Ils s’assirent sur le canapé et le jeune professeur l’entoura de ses gros bras musclés avant de l’embrasser avec fougue. Lorsqu’il posa sa main sur le dos puis sous le débardeur de Laura, un frissonnement provoqua un geste brusque qui fit tomber son sac par terre. En le ramassant, elle aperçut le portefeuille ouvert avec les photos de son mari et de ses trois enfants. Elle le rangea aussitôt et déposa un doux b****r sur les lèvres du jeune professeur. — Je suis désolée mais il vaut mieux que je m’en aille. Après mûre réflexion, pour Mme Mendez, gâcher vingt-cinq ans de mariage pour quelques minutes de plaisir n'en valait pas la peine.
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