Chapitre I-1

2034 Words
Chapitre IDonotalos ouvrit les yeux. La nuit dans la chambre était noire, aucun rayon de lune ne venait souligner l’écartement des tentures de la petite fenêtre au ras du plancher. Le jour restait loin encore. –Quoi ? Quelque chose l’avait réveillé. Immobile, couché sur le côté dans la tiédeur des couvertures de laine, il attendit. Un lambeau de vent fit mollement battre le rideau, puis le feu crépita derrière lui dans la grande pièce en contrebas, et de nouveau le silence. Il se retourna, se dressant sur le coude. Par-dessus la rambarde de l’étage où il avait installé son lit sous le chaume, il dominait le vaste rez-de-chaussée de l’habitation. Juste à côté de l’âtre contre le mur du pignon opposé, il devina la couche de son fils Lutullus à peine éclairée par les tisons rougeoyants. Forme vague sous les fourrures, l’enfant dormait paisiblement. Ce qui l’avait alerté lui parvint de nouveau, bref. Il referma les yeux pour mieux écouter, retenant sa respiration. Au-delà des petits craquements de la maison, du souffle lent et irrégulier du vent, du bruissement des frondaisons proches, revint un frottement sourd, ou un grognement. Un animal, assez gros, à peut-être trois cents pas, guère plus, vers les champs, donc à l’opposé des enclos où les bêtes d’élevage étaient parquées. Sans doute des sangliers attirés par la terre meuble du labour, venus fouiller et ravager les jeunes pousses. Mais quelque chose n’allait pas. Souple et nu, il se glissa hors du lit, descendit prestement l’escalier raide et traversa furtivement le rez-de-chaussée, évitant adroitement à la lueur des braises les étagères encombrées fixées au mur jusqu’au couloir d’entrée. Dans le noir, il tendit la main droite pour empoigner l’un des épieux qu’il savait rangés là contre la paroi, écarta doucement le volet de la porte qui pivota docilement sur ses gonds bien graissés, et fut dehors. Une bouffée d’air l’accueillit, rafraîchissant sa peau. Il s’immobilisa un instant, balayant d’un regard aigu l’esplanade haute de Cauanoialon plongée dans la pénombre. À gauche de l’ombre plus claire du cellier, à une trentaine de pas, il distingua une silhouette trapue, penchée au-dessus de la balustrade de bois qui limitait la cour en haut du talus : Artopennos. À côté de lui, tout aussi figés et silencieux, étaient assis deux chiens. L’écuyer ne se retourna pas quand Donotalos le rejoignit, gardant la tête tournée vers les champs en contrebas. Sous une nuque large et brève, ses épaules massives tendaient son habituelle tunique de cuir brut. Il était tout équipé, dague longue dans un fourreau attaché de côté au ceinturon, braies nouées sur des bottes hautes, ses cheveux roux et gris tirés en arrière en une tresse serrée. –Il a dû dormir en tenue, pensa Donotalos, et contenir les chiens. C’est pour ça qu’ils n’ont pas aboyé. Il sourit dans l’obscurité, comprenant qu’il venait de perturber le projet du chasseur. Un interstice de lune entre des nuages opaques balayés par un vent du couchant éclaircit brièvement le paysage. Au-dessous du tertre où se dressaient les bâtiments de la propriété s’étendait de ce côté un vaste champ, retourné et semé de blé à l’automne, puis un petit bois contigu à main gauche à la forêt. Plus bas débutaient sur la droite les pâturages de la vallée, vers le village de Dergobrogilos. L’origine du bruit, qui venait de se répéter, se situait au fond du labour, ou peut-être derrière dans le bosquet, étrangement plus éloigné qu’il n’avait cru. –Des sangliers ? interrogea-t-il dans un murmure. Artopennos toujours immobile grogna en réponse : –Plus gros, mais ça fouille. Trop loin de la forêt pour un ours en cette saison. Je ne sais pas. Artopennos « tête d’ours » tenait son surnom tant de son physique, presque aussi large que haut, que d’une réputation de traqueur acharné, établie dans tout le territoire des Carnutes. Et, manifestement, cet animal était sa prochaine proie, d’autant plus passionnante qu’inconnue, probablement dangereuse, et parce qu’elle venait défier le chasseur lui-même près de sa propre tanière. Pour être prêt comme cela, il devait le guetter depuis plusieurs nuits, et avait bien l’intention de s’en occuper à sa manière. Mais l’irruption de son jeune seigneur compliquait les choses. Après un moment, il ajouta du coin des lèvres : –Bon, je vais voir. –Pas seul, Arto, lui répondit Donotalos en le gratifiant d’une tape sur l’épaule, puisqu’on ne sait pas ce que c’est ! C’est toi qui m’as appris ça. Va réveiller les deux frères, je m’équipe et je vous rejoins. Et tournant les talons, il retourna vers la maison principale, laissant derrière lui Artopennos grommeler à propos de « gamin casse-pieds », ou quelque chose d’approchant. Les quatre hommes se dirigèrent vers le bois en descendant le sentier qui longeait par l’extérieur la haie à droite du champ. Les jeunes feuilles de printemps dont se garnissaient les branches des noisetiers et des aubépines masquaient la vue vers le contrebas tandis qu’un léger vent opportunément un peu de face éloignait odeurs et bruits de leur cible. Se glissant dans une éclaircie, une grosse lune blafarde vint illuminer la scène. Artopennos allait en tête, le corps et les jambes semi-fléchis, un solide épieu ferré au bout du bras droit, la main gauche serrant la poignée de sa dague. Il avançait vite, à longue foulée, aussi silencieux que les nuages, le regard fixé devant lui. Donotalos le suivait à cinq pas, vêtu de laine, sa courte épée favorite bien sanglée au côté, tenant une lance à bout de bras. Il marchait souplement comme à son habitude, parfaitement détendu, humant avec plaisir les odeurs de bois et de terre humide. Cette petite équipée nocturne le ravissait, elle lui rappelait ses premières chasses, presque au même endroit, à un jet de pierre des maisons, quand grives et merles faisaient les frais de son apprentissage à la fronde. Il revoyait le sourire de son père lui offrant cette première fronde qu’il avait tressée lui-même. Elle possédait un balancier parfait… Bon, ce n’était pas le moment de rêver, il ne manquerait plus qu’il aille buter sur Artopennos ! Revenant au moment présent, il jeta un bref coup d’œil pour vérifier la position des deux frères, placés en appui un peu en arrière et à l’écart du chemin. À la vérité, pensa-t-il, il n’avait pas besoin de les voir pour s’assurer de la présence des inséparables : chargés des troupeaux de bœufs du domaine, ils dormaient habituellement près de leurs bêtes et en partageaient les effluves. Cintus, l’aîné et le plus vif, mince et noueux, s’était lui aussi armé d’un lourd épieu de chasse. Il s’absorbait à régler son pas sur celui d’Artopennos et à n’émettre aucun bruit, guettant tout signal de l’homme de tête auquel il vouait une confiance absolue. Quel que soit l’animal qu’ils allaient trouver au bout du chemin, il allait bientôt fournir peau et viande. Le cadet Allos suivait son frère comme toujours, fermant le groupe. C’était un garçon court, brun et rond, à la face inexpressive. Mais cette apparence engourdie cachait une musculature puissante, capable de coucher une bête en l’attrapant par les cornes, et le don d’un génie de la forêt facétieux à ce balourd : Allos tirait à l’arc d’instinct, à la vitesse de la foudre et avec une précision implacable. Les deux chiens, invisibles, couraient quelque part dans l’ombre. Au bout de la haie à l’angle du champ, le chemin obliquait sur la droite vers la vallée. Dans le virage, une ouverture dans la broussaille menait au bois, totalement noir dans la nuit. Artopennos interrompit sa progression à cinq pas de cette entrée, arrêtant ses compagnons d’un mouvement du bras. Un silence complet régnait dans le taillis, même le vent y retenait son souffle. Les narines dilatées, il inspira profondément. Rien : l’air immobile et froid, une odeur fade de souche moisie, vraiment trop de silence. Où était passé l’animal ? Les nuits précédentes, il s’était tenu longtemps à proximité de cet endroit, bruyant et sûr de lui, mais ne laissant aucune trace, une véritable provocation ! De là, il n’avait pu ni voir, ni sentir, ni entendre venir le groupe de chasseurs. Il était tout proche, Artopennos en était certain : il avait attentivement écouté en descendant, et perçu des grattements et des reniflements. Il fallait le localiser avant d’être repéré soi-même, donc vite. À main gauche, de l’autre côté de la haie, dans le champ ? Trop à découvert. Alors devant, dans le bois. Mais s’il n’émettait aucun bruit, c’est qu’il se tenait immobile, aux aguets, scrutant comme lui l’obscurité, tout aussi aveugle, mais avec un avantage pour le flair d’autant que le vent rabattait un peu vers lui maintenant. S’avancer dans le noir était s’exposer à une charge imprévisible et beaucoup trop dangereuse. Finalement, s’aventurer seul n’était peut-être pas le bon choix, et c’était mieux d’être quatre, pensa-t-il avec un mince sourire. Il devrait tenir compte plus souvent de ses propres leçons, Donotalos n’avait pas tort. Il attendit sans bouger un cil, relaxant ses muscles et contrôlant sa respiration, prêt à frapper au moindre mouvement perçu, espérant qu’une éclaircie vienne lui révéler l’adversaire. Mais la déesse Lune n’était pas favorable aux chasseurs cette nuit-là, et un nouveau banc de nuages opaque défila brièvement, épaississant encore les ténèbres du bois. Bon, on ne pouvait compter que sur soi. Il éleva le bras, assura l’épieu dans son poing, et jugeant que ses compagnons verraient son geste avança lentement jusqu’aux premiers troncs. Les deux jambes bien en appui sur le sol, il rompit brusquement le silence d’un hurlement rauque : –Hiyaa, hiyaa ! Dans un grand battement d’ailes, un oiseau jaillit de l’obscurité, filant droit vers les arbres, rasant sa tête au point qu’il en sentit le souffle. Par réflexe, il pivota les épaules pour l’éviter, et n’eut pas le temps d’autre chose : un choc brutal à la hanche le souleva de terre comme une brindille et le propulsa les pieds en l’air deux toises en arrière dans les ronces de la haie. Étourdi, il perçut un galop sourd, puis le claquement d’une arme, suivi des deux coups secs rapprochés bien reconnaissables de la frappe de deux flèches, et un cri aigu de douleur. –Bren ! Ça avait chargé droit sur eux ! Il n’avait rien vu ! Pas possible ! Bren ! Donotalos… Devinant dans l’ombre qu’Artopennos s’arrêtait à l’angle du bois, Donotalos s’était encore avancé de quelques pas avant de s’immobiliser à son tour. Il remarqua le bras levé du chasseur et relaya le geste vers les deux autres. –Par les cornes d’Esus ! pensa-t-il, si on se tient bien alignés comme ça, seul Arto peut tenter quelque chose. C’est sans doute ce qu’il veut, le connaissant. Au moins, qu’on ne reste pas dans la ligne de tir d’Allos ! Il adressa un nouveau signe de la main aux deux frères pour qu’ils se déploient plus en avant. Si l’animal débusquait vers le champ en longeant la lisière comme c’était probable, cela placerait une lance puis un épieu sur son flanc droit et l’arc presque dans l’axe. Artopennos leva le bras de nouveau, et disparut dans la nuit du bois. Donotalos vérifia d’un dernier coup d’œil la position de ses deux compagnons, et fit un pas prudent. Le cri d’attaque du chasseur le figea, précédant le battement rapide et lourd du vol d’un gros oiseau. Alors, quelque chose d’opaque et d’énorme fonça vers lui dans un fracas de sabots martelant le sol et de branches froissées. Par réflexe, il plongea sur sa gauche, projetant sa lance droit vers ce qui jaillissait de la nuit, puis boula dans l’herbe, roulant le plus loin possible, pour se retrouver sur les genoux à dix pas de là. Il entendit le sifflement de deux flèches, deux impacts, puis le cri de Cintus. Il se redressa d’un coup de rein, la dague déjà en main. Il vit juste devant lui une gigantesque masse noire et indistincte qui sembla s’ébrouer avec un grognement rauque, puis s’élança avec une vitesse surprenante pour sa taille jusqu’à la lisière proche où elle fit d’un coup demi-tour. La bête et le chasseur, immobiles, se firent face à vingt pas l’un de l’autre le temps de quelques violents battements de cœur. Par les dieux infernaux, qu’est-ce que c’était que ça ? Donotalos sentit un voile glacé descendre sur sa poitrine, tétanisant ses muscles, et dents serrées accomplit sur lui-même un énorme effort pour vaincre la panique qui l’envahissait et maintenir ferme le poing qui tendait sa dague en avant. Il crut deviner deux yeux jaunes le fixant calmement un infime instant, avant qu’un nouveau grognement, plus prolongé et dédaigneux, vienne lui signifier que tout combat serait inutile. En un dernier froissement de branchage, le monstre se retourna et disparut dans la forêt. –Cintus est blessé ! Le hurlement d’Allos le sortit de sa stupeur. Distinguant une forme claire allongée au sol, Donotalos courut vers elle. Accroupi près de son frère dont il soutenait la tête dans ses mains, Allos leva vers lui un visage rond et égaré : –Ça saigne ! Les braies de Cintus étaient arrachées sur tout le côté de la cuisse droite, dévoilant une longue plaie d’où coulait un flot pulsant de liquide sombre. Artopennos survint, jeta un bref coup d’œil au membre blessé, et retrouvant ses réflexes de champ de bataille dénoua la ceinture du bouvier, la passa à la racine de la cuisse puis serra le garrot avec le manche de son couteau jusqu’à ce que le flux de sang s’interrompe.
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