II

1455 Words
IIVoici comment s’était fait son mariage, Bien qu’il fût fils d’un général qui devait tout à l’Empire et à l’empereur, ou plutôt justement parce qu’il était le fils de ce général, M. de Condrieu-Revel avait salué la Restauration avec un bruyant enthousiasme, et il avait été récompensé de ce beau zèle par une des meilleures sous-préfectures du Midi. Là il s’était marié et, tout gauche, tout lourdaud qu’il fût, il avait eu l’habileté de prendre pour femme une belle, très belle jeune fille, d’excellente maison et fort riche. À la vérité, ce n’était point à la jeune fille qu’il avait plu ; se connaissant bien, il s’était contenté de séduire son beau-père. Après avoir donné un enfant, un fils, à son mari, madame de Condrieu-Revel s’était éloignée de celui-ci et l’avait pris en aversion. Aussi douce, tendre, affectueuse, aussi sensible que son mari était dur et sec, elle avait voulu ne vivre que pour son enfant. Mais M. de Condrieu-Revel, toujours occupé à pousser sa fortune, avait de grandes ambitions pour ce fils, en qui, par un étrange hasard, il se retrouvait tout entier ; aussi, dès que l’enfant était arrivé à sept ans, l’avait-il enlevé à sa mère, pour le faire élever en vue des hautes destinées qu’il visait déjà pour lui. Sans mari, sans enfant, madame de Condrieu, qu’on courtisait autant pour sa grâce que pour sa beauté, avait accepté l’amour d’un de ceux qui s’empressaient autour d’elle. M. de Condrieu-Revel était en ce moment préfet en Provence, et le personnage le plus considérable de son département était le marquis de Varages. Jeune encore, chevaleresque, romanesque, en vue par ses aventures aussi bien que par l’influence dont il disposait, intéressant par sa mine pâle, sa distinction, sa générosité, ses beaux yeux brûlants de poitrinaire, les histoires qu’on faisait ou qu’on racontait sur son compte, le marquis de Varages s’était attaché à madame de Condrieu et il en avait été aimé. Une fille était née de cette liaison : Éléonore-Simonne-Gaëtane de Condrieu-Revel. Pour un mari séparé depuis plusieurs années d’une femme fière, incapable de recourir à certaines manœuvres au moyen desquelles elle eût pu arriver tant bien que mal à légitimer cette grossesse intempestive, le cas eût pu être tragique. Mais M. de Condrieu-Revel, qui n’avait jamais été un caractère tragique, n’était pas un homme à oublier ses intérêts dans un accès de douleur ou de fureur. Or, son intérêt était d’éviter le scandale d’un éclat et aussi de ne pas se faire un ennemi déclaré du marquis de Varages, qui, par son influence et ses attaches, pouvait entraver sa carrière administrative. La situation était d’autant plus difficile que son honneur et son ambition n’étaient pas seuls en jeu : par la naissance de ce second enfant, la fortune de son fils aîné allait se trouver diminuée de moitié. On n’était plus au temps où l’aîné seul recueillait la fortune paternelle, et où cadets et filles, ne comptant pour rien, étaient jetés à Malte ou dans l’Église ; maintenant ce second enfant devait, avec la complicité de la loi, voler la part de son aîné. C’était là, à ses yeux, une abomination plus horrible que la faute même de sa femme ; car, si grande que fût son ambition, elle était plus grande encore, plus âpre, plus dévorante pour son fils que pour lui. Lui n’était qu’un fils de parvenu ; mais son fils aurait des ancêtres et il pourrait fonder une maison solidement établie sur de grands biens. C’était là le but de sa vie, et ce but il l’avait poursuivi par tous les moyens, même les plus chimériques, arrangeant tout, disposant tout : mariages, héritages, naissances, morts, pour qu’à un moment donné les diverses fortunes auxquelles il pouvait avoir un droit se réunissent en un seul bloc sur la tête de ce fils unique. C’était chez lui une idée fixe, une manie à laquelle il croyait si fermement, qu’il était convaincu que tous les membres de sa famille, comme tous ceux de la famille de sa femme, devaient mourir un jour exprès et à point pour que son fils en héritât. Comment sa femme, qui connaissait ses combinaisons, se permettait-elle d’avoir un second enfant ? Qu’elle aimât le marquis de Varages, cela était de peu d’importance ; mais comment osait-elle être enceinte ? Un soir il s’était enfermé avec elle et, de sa voix lente, en répétant ses mots selon sa prudente habitude, il lui avait adressé ce petit discours : – Je pourrais vous tuer, oui, je le pourrais, je le devrais peut-être. Rassurez-vous, je n’en ferai rien ; mais c’est à une condition, condition formelle, condition expresse, qui est que vous vous arrangerez pour que la naissance de l’enfant dont vous êtes enceinte ne nuise en rien à mon fils. Quant à votre amant, que je pourrais aussi tuer, je le pourrais, je laisse ce soin à sa maladie, qui s’en acquittera sûrement avant peu, avant peu, je l’espère. Mais, de ce côté, je pose aussi ma condition, qui est que vous preniez vos dispositions pour qu’il lègue sa fortune à votre enfant. C’est le seul moyen d’empêcher cet enfant d’être dans la misère, qui serait son lot, je vous le jure. Né d’un père poitrinaire, cet enfant aura de grandes chances pour mourir jeune, très jeune, et dans ce cas, ce sera son frère aîné qui héritera de lui, – ce qui sera justice… justice de Dieu pour le père et pour l’enfant. La justice de Dieu avait réalisé les espérances de M. de Condrieu-Revel ; à quatre ans, mademoiselle Éléonore-Gaëtane de Condrieu s’était trouvée légataire pour cent mille francs de rente de son parrain, le marquis de Varages. Mais où M. de Condrieu-Revel avait mal spéculé, ç’avait été en comptant que cette fille de poitrinaire devait mourir très jeune ; elle avait vécu au contraire, se développant chaque année en beauté, ayant pris à son père et à sa mère, si charmants l’un et l’autre, ce qu’ils avaient de mieux. Cette beauté avait exaspéré M. de Condrieu et il ne s’était un peu calmé qu’en se disant que, si elle n’était pas encore morte, tuée par la maladie de son père dont elle portait le germe, elle pouvait au moins mourir pour tout le monde en entrant au couvent, après avoir abandonné à son frère une fortune dont elle n’avait pas besoin. La mort de la comtesse de Condrieu ayant facilité la mise à exécution de ce plan, on avait entouré la jeune fille, restée sans appui et sans affection, de gens pieux qui avaient incliné son esprit vers les choses de la religion : mais elle avait résisté à tous, et, en édifiant chacun par sa piété, elle avait persisté fermement dans sa résolution de ne pas entrer au couvent. Évidemment c’était sa beauté dont elle tirait vanité qui la fortifiait dans cette obstination, et M. de Condrieu, à l’exemple d’un duc de Mazarin qui ne voulait pas que ses filles fussent trop belles, avait pensé à lui faire arracher ses dents de devant. Faudrait-il donc la marier ou la laisser se marier, car elle était de caractère à trouver et à prendre un mari sans attendre qu’on lui en donnât un. Heureusement un esprit fertile en ressources comme le sien ne restait jamais à court, et un dessein avorté était aussitôt chez lui remplacé par un autre : s’il fallait subir ce mariage, on devait au moins s’arranger pour qu’il fût stérile ; si elle n’était pas morte à quinze ans, elle mourrait à vingt-cinq, et alors ce serait toujours son frère qui hériterait d’elle. Au moment où elle allait atteindre l’âge légal où une fille peut forcer son père de consentir à son mariage, un jeune pair de France, pair par voie d’hérédité, le duc de Naurouse, était venu occuper sa place dans le palais du Luxembourg, à côté de M. de Condrieu. Ce duc de Naurouse n’avait pour lui que sa naissance et sa fortune, qui, à la vérité, étaient l’une et l’autre des plus belles ; pour tout le reste, un véritable a*****n, dernier rejeton d’une race épuisée jusqu’à la moelle : petit, laid comme un singe, mal bâti, il semblait n’avoir que le souffle ; avec cela un tremblement général qui indiquait clairement la paralysie et le ramollissement. M. de Condrieu, en l’examinant, s’était dit qu’un pareil homme était bien certainement incapable d’avoir des enfants et qu’il était condamné à une mort prochaine, sans appel possible ; c’était donc le gendre qu’il lui fallait. – Plaisez au duc de Naurouse, avait-il dit à sa fille, faites sa conquête et je vous le donne pour mari, puisqu’il vous en faut un. Si malheureuse, si désespérée elle était, qu’elle avait accepté. De son côté, le duc de Naurouse était si peu habitué au sourire d’une femme, qu’il avait été fasciné par cette belle jeune fille qui ne se moquait pas de lui et ne lui tournait pas le dos avec mépris. Aimé ! il serait aimé ! Le mariage s’était accompli. Mais les prévisions du comte de Condrieu-Revel avaient reçu un démenti terrible : l’impossible s’était réalisé, la beauté de la jeune duchesse de Naurouse avait fait un miracle, un fils était né de ce mariage. Pour M. de Condrieu, quel effondrement ! Mais la justice – la justice de Dieu lui devait une consolation, une compensation : deux ans après la naissance de son fils, le duc de Naurouse était mort d’une attaque de paralysie, et, quatre ans après, la duchesse avait succombé à la maladie de poitrine qui la minait. Orphelin à six ans, le jeune duc Roger s’était trouvé placé sous la tutelle de son grand-père.
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