La journée semble ne jamais vouloir finir. Les écrans bleus, les dossiers numérisés, les procédures internes, les mots de passe absurdes que Raven retient uniquement en les insultant mentalement… oui, officiellement, c’est leur premier jour de travail, et pourtant elles ont l’impression d’avoir fait trois stages intensifs et une formation militaire.
À dix-huit heures passées, Raven fixe l’heure affichée sur son ordinateur comme si l’horloge elle-même essayait de la défier.
— Il est l’heure de partir, murmure-t-elle.
Maëlia relève la tête de son écran.
— On a le droit de partir, non ?
Lune plisse les yeux.
— Techniquement, oui. Moralement… j’ai peur qu’Aiden nous observe à travers les caméras.
Raven souffle.
— S’il le fait, qu’il admire à quel point je suis en train de mourir intérieurement !
Maëlia range ses affaires avec la précision de quelqu’un qui veut partir avant de céder aux nerfs.
— On fait quoi ce soir ?
Raven attrape son sac et ferme violemment la fermeture éclair.
— On fête. Je refuse qu’on rentre juste dormir. J’ai besoin de respirer quelque chose qui n’a pas l’odeur des imprimantes.
Lune sourit timidement.
— J’avoue… je pensais que j’aurais un moment catastrophique, mais finalement—
— Non, non, non, coupe Raven en levant un doigt. N’utilise pas le mot “catastrophique”, sinon ça va revenir demain juste pour t’humilier.
Lune rit.
Maëlia les observe avec un mélange de fatigue et de soulagement.
— On fête où ?
Raven fait mine de réfléchir, comme si elle avait une liste de lieux incroyables dans la tête.
Elle n’en a aucun.
— N’importe où sauf ici.
Les trois se regardent avec un silence complice. Puis Lune murmure :
— Même un café ça me va.
— Un café c’est pas une fête, proteste Raven. C’est de la survie.
Maëlia attrape son manteau.
— Alors un endroit cool. Mais où ?
Raven réfléchit une seconde, puis elle s’éclaire.
— J’ai vu un salon de thé un peu cosy en arrivant ce matin. Pas loin. Lumières chaleureuses, ambiance un peu rétro. C’est parfait.
Lune incline la tête.
— Toi… tu regardes même pas la route quand tu marches, mais tu vois les salons de thé.
— Priorités de vie, répond Raven.
Elles sortent ensemble, tentant de marcher d’un pas digne… mais la fatigue les transforme en pingouins décalés.
Dehors, la soirée est douce.
Les lumières de la ville s’allument progressivement, teintant les rues d’un reflet doré et un peu magique. Une petite brise vient effleurer leur visage, rappelant qu’elles sont vivantes… et qu’il n’y a plus de bruits de claviers.
Maëlia inspire profondément, comme si elle sortait d’une grotte.
— Je me sens libre.
— Moi aussi, ajoute Lune.
— Moi je me sens surtout affamée, répond Raven.
En avançant, elles croisent des gens pressés retournant chez eux, des taxis filant trop vite, des vitrines qui brillent. Une impression de “nouvelle vie” s’installe, discrète mais réelle.
Maëlia serre les poings d’enthousiasme.
— Nouvelle journée, nouvel environnement, nouveau job… c’est un début.
— Oui, murmure Lune, un vrai début.
Raven, elle, observe la rue comme si tout était un terrain de jeu curieux.
Le salon de thé
Il est exactement comme Raven l’avait décrit : chaleureux, un peu rétro, avec des fauteuils confortables et une odeur de pâtisserie. Une musique tranquille flotte dans l’air. Elles s’installent dans un coin et s’écroulent presque dessus.
— On devrait faire un toast, propose Maëlia.
— À quoi ? demande Lune.
Raven lève un doigt dramatique.
— À nous, trois futures salariées brillantes capables de survivre à un PDG qui ressemble à un frigo émotionnel.
Lune pouffe de rire.
Maëlia ajoute :
— À nos efforts, à notre courage, et à notre persévérance.
Raven prend une voix solennelle.
— Et au fait que j’ai survécu à une conversation entière avec Monsieur Glace sans mourir électrocutée.
— Arrête, Raven, rigole Maëlia, on va croire que tu le détestes vraiment.
Elle boit une gorgée.
Raven regarde le liquide fumant…
Puis murmure presque trop bas :
— Je sais pas si je le déteste ou si je veux juste le… pousser dans l’escalier.
Lune écarquille les yeux.
— Raven !
— Quoi ? C’est une façon polie de dire que je le trouve insupportable.
Maëlia secoue la tête.
— Tu as passé moins d’une journée là-bas et tu es déjà dans un combat psychologique avec lui.
Raven hausse les épaules, faussement innocente.
— Il l’a cherché.
— Comment ça, il a cherché ? demande Lune.
Raven semble hésiter.
— Il me regarde trop.
Maëlia cligne des yeux.
— Comment ça “trop” ?
— Trop, répond Raven simplement.
Silence.
Puis Lune, timidement :
— Peut-être qu’il analyse ton efficacité ?
Raven rit sans joie.
— Oui, bien sûr. Il analyse mes insultes créatives et mes soupirs exaspérés.
Maëlia sourit.
— Peut-être qu’il essaie juste de te comprendre.
— Eh bien qu’il arrête. C’est dérangeant.
Lune repose sa tasse, les yeux brillants.
— On a survécu. On a été embauchées. On a tenu bon. C’est ça qu’on doit fêter.
Raven finit par sourire.
— Oui. Et demain, on recommence.
Un léger moment sérieux
Au bout d’un instant, Maëlia observe ses amies avec sincérité.
— Je suis vraiment fière de nous.
Raven s’adoucit un peu.
— Moi aussi. Même si je fais semblant d’être blasée.
Lune ajoute doucement :
— On s’est battues. On s’est soutenues. On y est arrivées.
Raven hoche la tête, presque émue.
— Et je suis contente qu’on le vive ensemble.
Puis l’ironie revient
Raven lève son verre de thé.
— Et que le destin nous protège des patrons froids, des dossiers infinis et des imprimantes défectueuses.
Maëlia et Lune lèvent leur tasse en même temps.
— Santé.
Elle trinquent.
Pas de grandes lumières. Pas de musique intense. Juste trois filles, un rêve qui commence, et une soirée tranquille après un premier jour difficile.Et pourtant…
Même en parlant, même en plaisantant, Raven sent parfois un regard. Comme si quelqu’un, quelque part, réfléchissait à elle.
Elle secoue la tête.Impossible.Certainement pas lui.
Elle inspire, sourit, et continue de rire avec ses meilleures amies.Demain sera une autre journée.Une nouvelle bataille.
Un nouveau chapitre.
Et elle n’a visiblement aucune idée de l’ampleur de ce qui l’attend.