Saburô cherchait autour de lui des ennemis à combattre et, le sabre toujours à bout de bras, il se tenait prêt à faucher le moindre opposant. Mais alors qu’ils avaient pénétré dans les premiers quartiers du camp, il ne voyait que des cadavres au sol ou des blessés qui cherchaient à fuir. Une sorte de panique semblait s’être emparée des Imagawa, brusquement tirés de leur sommeil. Le sol était jonché d’armes et d’équipements abandonnés, augmentant le sentiment de débâcle générale.
Tokichirô commença à sentir un sentiment de frustration monter en lui. Arrivé parmi les derniers, il ne pouvait espérer prouver sa valeur de guerrier ni à ses hommes ni à son maître en se contentant des quelques guerriers ennemis survivants. Il lui fallait absolument trouver un moyen de se distinguer des autres officiers, sous peine de rester un simple capitaine de détachement. Suivre la horde des cavaliers du clan Oda en laissant la gloire à d’autres bushis n’était d’aucune utilité pour lui. Il devait trouver une solution en faisant appel à son instinct qui lui avait toujours fait choisir les voies originales.
D’un geste de la main gauche, le Singe donna l’ordre à ses troupes de s’arrêter. Saburô, aussi stupéfait que ses cavaliers, obéit néanmoins et stoppa son cheval lancé à vive allure. Les trois détachements s’arrêtèrent tant bien que mal, dans un entrechoc d’armures et de lances, en soulevant un immense nuage de poussière qui s’éleva autour d’eux.
— Seigneur, que se passe-t-il ? Êtes-vous blessé ?
Les trois officiers, dont Saburô, s’étaient rapprochés de leur commandant. Leurs regards trahissaient leur incrédulité devant cet arrêt en plein combat. Tokichirô ne répondit pas et, lançant son cheval au galop, entreprit de monter la colline par laquelle ils étaient arrivés afin de bénéficier d’une vue globale du champ de bataille. Sans attendre d’ordres, l’ensemble des cavaliers le suivit et bientôt leurs silhouettes se dessinèrent sur la crête dominant le camp. Saburô rejoignit son commandant pour tenter de comprendre ce qui se passait, inquiet à présent de ne pas pouvoir participer à la bataille.
— Seigneur, que faisons-nous ? Qu’arrive-t-il ?
Le Singe sentit bien l’angoisse dissimulée dans la voix de son officier, mais il ne détourna pas la tête. Il regardait au loin les combats se dérouler. Il avait du mal à distinguer les détails, mais, visiblement, la tête des cavaliers Oda avait atteint, au loin, le quartier général et plusieurs détachements se déployaient en éventail pour investir l’ensemble du camp. En plissant les yeux, il arriva à distinguer, entre les fumées d’incendies, les noboris18 de Nobunaga, à l’endroit où son maître devait combattre. À environ cent mètres de la tente du général ennemi, l’affrontement semblait terrible, car de plus en plus de troupes convergeaient dans cette direction pour prendre part au combat.
Mais c’est un détail plus au loin qui attira l’attention du Singe. D’un geste, il montra à Saburô un endroit situé au fond de la vallée. Surgissant des arrières du clan ennemi, plusieurs détachements de l’arrière-garde Imagawa s’étaient regroupés et se dirigeaient à vivre allure vers Nobunaga en plein combat.
— Regarde Saburô, ces hommes sont une menace pour le seigneur Oda ! Il est défendu par sa garde personnelle et ses hatamotos, mais il pourrait se trouver en difficulté sous le nombre croissant d’opposants. Voici notre chance de briller dans cette bataille. Il n’y a pas un instant à perdre !
Joignant le geste à la parole, Tokichirô lança son cheval au galop le long de la crête. Après deux secondes de surprise, les trois cents cavaliers le suivirent à bride abattue. Illuminés par la lueur des flammes en contrebas, ils semblaient flotter au-dessus de la mêlée bruyante. Leurs sashimonos qui claquaient dans le vent et les centaines de yaris19 qui brillaient dans la nuit donnaient une allure presque irréelle à la scène.
Au bout de plusieurs centaines de mètres, la troupe bifurqua brusquement sous l’impulsion de son commandant et dévala la colline à toute allure pour intercepter les régiments de l’arrière-garde des Imagawa qui approchaient dangereusement du lieu des combats. Sous la visière de son casque, Saburô vit se rapprocher rapidement la horde des cavaliers ennemis. Il sentit sa respiration s’accélérer et une montée d’adrénaline se propager en lui. Dans le brouhaha incessant, il serra ses genoux contre son cheval pour maintenir son assise, prit son katana à deux mains, le leva au-dessus de son épaule droite et se prépara pour le choc.
L’impact fut brutal. Les cavaliers Imagawa, concentrés sur leur charge, n’avaient pas vu cette masse qui avait surgi sur leur gauche et qui pulvérisait déjà leur avant-garde. Le choc des chevaux lancés les uns contre les autres et la vision de leurs cavaliers jetés à terre provoquèrent une vague de stupeur dans les rangs adverses. Profitant de la surprise, les trois détachements du Singe se déployèrent sur l’ensemble du flanc gauche de la colonne, stoppant net son avancée et fractionnant les cavaliers ennemis en petits groupes plus faciles à vaincre.
Saburô fut ébranlé par le contrecoup lorsqu’il percuta de plein fouet les deux cavaliers ennemis. Ceux-ci, jetés à terre étaient également à moitié assommés par le choc et mirent quelques secondes avant de se redresser, alourdis par leurs armures. L’un des deux gardes avait le visage en sang et semblait hébété. Saburô, malgré la douleur qu’il ressentait dans le bras droit, n’hésita pas une seconde et, poussant en avant son cheval, abattit, d’un seul coup, son sabre sur le cou du guerrier blessé, le tuant net. L’autre cavalier ennemi s’était relevé et cherchait à sortir son katana du fourreau. Mais, visiblement blessé à la jambe, il peinait à se maintenir debout. Du haut de son cheval, Saburô le regarda une seconde. Il devait avoir le même âge que lui et c’était peut-être aussi son premier combat. On pouvait lire dans ses yeux l’angoisse de la défaite devant ce cavalier ennemi qui le dominait du haut de son cheval et qui était prêt à le faucher. Les deux guerriers se dévisagèrent un court instant, puis le sabre de Saburô s’abattit, prenant la vie du jeune garçon.
Le Singe n’eut pas le temps de voir le premier combat de son jeune protégé. Il avait renversé l’officier de tête qui commandait la charge des cavaliers Imagawa et sauta lui-même à terre pour l’affronter à égalité. À peine eut-il touché le sol qu’il se rendit compte qu’il avait probablement commis une erreur. Il allait se battre contre un guerrier chevronné, alors que lui-même n’avait été que récemment formé. Descendre de cheval, c’était perdre un avantage qui aurait pu compenser sa faiblesse.
Au milieu des combats qui se déroulaient autour de lui, son adversaire s’était relevé. Tokichirô chercha à mieux voir son visage dans l’obscurité, traversée de temps à autre par la lueur des incendies. À son grand étonnement, il constata que l’officier était presque un vieillard. Son visage creusé et sa barbe blanche qui apparaissaient sous son casque étaient en accord avec sa silhouette malingre et fatiguée. Le Singe fut un peu dépité d’avoir à affronter cet homme pour son premier combat, mais il sentit rassuré, car cela rétablissait l’équilibre du combat. Néanmoins, un sentiment de gêne s’empara de lui à l’idée de profiter de la faiblesse du vieillard pour le mettre à mort. S’il n’avait reçu que peu d’éducation, on lui avait enseigné le respect des hommes âgés et cet affrontement lui parut tout à coup déshonorant.
— Je suis Kinoshita Tokichirô20, officier du clan Oda, et je viens prendre votre vie pour mon maître. Veuillez m’excuser pour mon audace.
Tokichirô avait récité comme on le lui avait appris les formules de combat des guerriers de l’époque Kamakura21, en signe de respect pour l’âge et la position de son adversaire. Celui-ci ne parut pas étonné de ce cérémonial, montrant ainsi qu’il devait faire partie des officiers supérieurs du clan Imagawa.
— Je suis Yamatake Nobuo, officier de cavalerie du seigneur Imagawa. Essayez de prendre ma tête si vous le pouvez et traitez-moi comme un bushi dans le combat.
Le Singe s’inclina et leva son katana tenu à deux mains à droite de son visage, se mettant en position de combat. Utilisant une garde défensive, son adversaire prit appui sur son pied droit et bascula son sabre en arrière, la lame tournée vers le sol, prêt à contrer le premier assaut. Tous deux restèrent ainsi figés quelques secondes, en silence, au milieu des combats qui continuaient. Saburô, qui s’était débarrassé des deux cavaliers, était venu se poster derrière son commandant, mais se gardait d’intervenir dans ce duel codifié.
Tokichirô fit preuve d’une ingéniosité remarquable. Il fit mine de frapper un premier coup, déclenchant ainsi la riposte de son opposant qui leva trop tôt son sabre pour stopper l’attaque. La lame du vieil homme ne rencontra pas d’autre résistance que l’air qui siffla intensément tout le long du tranchant. Malheureusement, il avait ainsi ouvert sa garde et présentait à présent son flanc droit au sabre adverse. En un instant, il comprit son erreur. Mais, déjà, le Singe faisait demi-tour sur lui-même en inclinant sa lame à l’horizontale et tranchait d’un coup sec le bras du vieil homme. Dans un cri de douleur, celui-ci lâcha son arme et dans un réflexe naturel, se recroquevilla pour se protéger. C’est le moment qu’attendait Tokichirô. Alors que la tête penchée du vieil homme laissait un mince intervalle entre l’armure et son shikoro22, il frappa de toute ses forces. La tête se décolla du corps du vieil homme et alla rouler devant lui.
Un silence s’installa au milieu des combattants. Le Singe lui-même recula de quelques pas et, regardant le corps de l’officier Imagawa, s’inclina profondément en signe de respect. Il ne savait trop que penser au fond de lui. Il avait arrêté la charge, et abattu son ennemi, mais il ne pouvait oublier le regard du vieil homme et n’éprouvait, du coup, aucune fierté d’avoir si facilement remporté son premier combat. La victoire avait un goût amer. Se reprenant au bout de quelques secondes, il regarda autour de lui. Saburô et plusieurs de ses cavaliers l’entouraient. On pouvait lire une certaine admiration dans leurs yeux, malgré ce qu’il pensait lui-même de ce combat. Derrière eux, il n’y avait presque plus d’affrontements, mais seulement de nombreux cavaliers et chevaux à terre dans la lumière des incendies.
— Seigneur Kinoshita, nous avons gagné ! L’ennemi a été désorganisé par votre action et les derniers soldats prennent la fuite en voyant la mort de leur chef. Votre combat singulier était très courageux !
Le visage de Saburô s’était transformé : il n’avait plus l’expression inquiète d’un enfant, mais celle d’un bushi confirmé qui avait frôlé la mort et qui l’avait dépassée. Le soulagement se mêlait à l’exultation de la victoire dans son regard et on pouvait lire à peu près la même chose dans celui de ses cavaliers.
— Parfait ! Saburô, ramasse la tête de l’officier avec soin et donne-la-moi, je vais la présenter au seigneur Oda comme gage de notre action. Rangez soigneusement son corps et inscrivez son nom, Yamatake Nobuo, sur son armure, et laissez un garde afin que les paysans ne le dépouillent pas demain. Quant à nous, allons vite au secours du seigneur Oda…
Le Singe remonta aussitôt sur son cheval et lança sa troupe en direction de l’endroit où il avait vu les grandes bannières Oda pour la dernière fois. Il ne tarda pas à rejoindre l’endroit où se trouvait son maître. Visiblement, la bataille était terminée et on n’entendait plus de combats. De nombreux cadavres avaient été entassés par les soldats du clan Oda afin de dégager un espace libre, au milieu duquel un seul cadavre restait allongé. Au vu du luxe de l’armure, le Singe comprit qu’il s’agissait probablement du daimyô vaincu, Imagawa Yoshimoto, qui avait décidé d’envahir la petite province de son maître dans sa conquête de la capitale impériale, Kyôto. Mais la tête ayant été enlevée du corps, il ne pouvait en être sûr.
Nobunaga se tenait un peu plus loin, entouré de ses généraux et de ses hatamotos. Voyant arriver le Singe, ceux-ci tirèrent leurs sabres, redoutant une attaque isolée, mais le seigneur Oda, reconnaissant son ancien serviteur, leur intima l’ordre de le laisser passer. Le Singe s’avança, tenant dans un tissu blanc la tête de l’officier ennemi, et s’inclina devant son seigneur.
— Tiens, le Singe… Il paraît que tu as fait des merveilles au combat !
Tokichirô marqua son étonnement, comprenant que son maître était déjà au courant de son initiative. Sachant que, chez les bushis, la désobéissance aux ordres était durement punie, il s’inclina encore plus profondément en signe de repentance.
— Je vous demande pardon, Seigneur Oda, d’avoir pris l’initiative personnelle d’attaquer cette charge de cavaliers, mais j’ai eu peur pour votre sécurité et le besoin de vous servir est passé en premier. J’attends votre punition pour cette désobéissance.
Nobunaga regardait son officier se morfondre avec modestie. Un grand sourire éclairait son visage. Il venait de sauver son domaine et sa tête et, de plus, avait battu une armée presque dix fois plus nombreuse que la sienne. Le succès était complet et il possédait à présent le respect complet de ses généraux.
— Relève-toi, je n’ai pas l’intention de te punir. Nous avions vu cette charge de cavaliers et j’allais envoyer ma garde personnelle quand je t’ai vu les percuter et les repousser. Je ne m’attendais pas à cela et j’avoue que j’ai bien fait de te donner ta petite troupe. Tu as frappé là où on ne l’attendait pas. Je vois que, toi aussi, tu aimes bien faire les choses hors des règles ! Ça me plaît… Ah ! tu m’as amené un cadeau en plus ?
— Il s’agit de la tête de l’officier Imagawa qui commandait le détachement de cavalerie, Seigneur Oda : Yamatake Nobuo sama23.
Nobunaga regarda le sac de toile dont la partie inférieure était tachée de sang. Il avait connu cet officier de nombreuses années auparavant et ressentit un instant un peu de regret pour cet homme si bien éduqué. Mais la guerre était la guerre, et le vieil homme avait eu une belle mort au combat, au lieu de mourir dans son lit comme n’importe quel paysan. Le Singe avait bien fait.
— Très bien. Tu seras récompensé pour ton exploit. Je te donne une armée complète avec des ashigarus en plus de tes cavaliers. Tu viens de gagner ton grade d’officier supérieur. Mais, à l’avenir, informe-moi de tes initiatives avant de les mettre en pratique. Rentre au château avec tes hommes et n’oublie pas de donner du saké aux survivants ni de t’occuper des familles des tués.
Le Singe sut que l’entretien était terminé. Il s’inclina profondément devant son maître qui reprit ses discussions avec ses généraux. Marchant à reculons, il s’éloigna de quelques pas, remit son trophée sanglant à un soldat de la garde de Nobunaga et repartit vers ses cavaliers qui l’attendaient. Son visage rayonnait de sa nouvelle nomination. Lui, le petit porte-sandales, devenait un officier supérieur. Il n’était certes pas encore un des généraux directs du seigneur Oda, mais c’était déjà inespéré.
Levant les yeux, il croisa le regard du jeune Saburô. Il put y lire une réelle admiration, ce qui lui plut beaucoup. Il aimait ce jeune homme qui avait fait preuve de courage malgré son inexpérience. Il lui adressa un sourire et remonta sur son cheval. Il se sentait fatigué à présent que la tension de la bataille était retombée, et c’était aussi le cas des hommes qu’il voyait autour de lui. Il donna le signal du départ et prit la route du retour. La pluie avait cessé et, au loin, les ténèbres commençaient à laisser la place aux premières couleurs de l’aube. Il repensa une dernière fois à cette nuit inoubliable. Comme pour le jeune Saburô, sa vie avait changé. Il était à présent entré dans le monde des bushis, avec ses règles, ses guerres et sa cruauté. Le temps de la vie facile avait pris fin dans cette plaine d’Okehazama et rien ne serait plus jamais pareil.