Chapter 3

3011 Words
CHAPITRE IILe premier bas-bleuLe caractère de miss Keeldar et celui de son oncle ne pouvaient s’harmonier, ne s’étaient jamais harmoniés. Il était irritable, et elle était spirituelle ; il était despotique, et elle aimait la liberté ; il était positif ; et elle était peut-être romantique. Ce n’était pas sans dessein qu’il était venu dans le Yorkshire : sa mission était claire, et il entendait s’en décharger consciencieusement. Il désirait avec anxiété marier sa nièce et lui faire un mariage convenable, la remettre à la charge d’un mari, et s’en laver les mains pour toujours. Le malheur était que, dès l’enfance, Shirley et lui avaient toujours été en désaccord sur la signification des mots convenable et propre. Elle n’avait jamais encore accepté sa définition, et il était douteux que, dans l’acte le plus important de la vie, elle voulût consentir à l’accepter. L’épreuve s’offrit bientôt. M. Wynne demanda en forme la main de Shirley pour son fils, Samuel Fawthrop Wynne. « Parfaitement convenable ! très avantageux ! dit M. Sympson. Un beau domaine libre de toutes charges ; fortune nette ; bonne famille. Il faut que ce mariage se fasse. » Il manda sa nièce au parloir, s’enferma avec elle, lui communiqua l’offre, donna son opinion et demanda son consentement. Elle le refusa. « Non : je n’épouserai pas M. Samuel Fawthrop Wynne. – Je vous demande pourquoi ? il me faut une raison. Sous tous les rapports, il est plus que digne de vous. » Elle se tenait debout devant le foyer ; elle était pâle comme la cheminée de marbre et la corniche qui étaient derrière elle ; ses yeux étincelaient, larges, dilatés, sévères. « Et je vous demande sous quel rapport ce jeune homme est digne de moi ? – Il a deux fois votre fortune, deux fois plus que vous de sens commun ; sa famille est aussi respectable que la vôtre. – Eût-il une fortune centuple de la mienne, que je ne ferais pas vœu de l’aimer. – Veuillez me faire connaître vos objections. – Il a eu des habitudes de méprisable et vulgaire dérèglement. Acceptez cela comme la première raison qui me le fait mépriser. – Miss Keeldar, vous me choquez ! – Cette conduite seule l’a plongé dans un gouffre d’incommensurable infériorité. Son intelligence n’atteint pas un niveau que je puisse estimer : voilà une seconde pierre d’achoppement. Ses vues sont étroites, ses sentiments blasés, ses goûts grossiers, ses manières vulgaires. – Cet homme est respectable et riche. Le refuser est de la présomption de votre part. – Je refuse net ! cessez de me tourmenter à ce sujet ; je vous le défends ! – Est-ce votre intention de vous marier un jour, ou préférez-vous le célibat ? – Je vous dénie le droit de m’adresser cette question. – Puis-je vous demander si vous espérez que quelque homme titré, quelque pair du royaume, demande votre main ? – Je doute que le titre de pair appartienne jamais à celui auquel je voudrais pouvoir le conférer. – S’il y avait jamais eu d’exemple d’insanité d’esprit dans la famille, je pourrais croire que vous êtes folle. Votre excentricité et votre entêtement touchent aux limites de la folie. – Peut-être, avant que j’aie fini, vous me les ferez franchir. – Je n’attends rien de moins. Folle et indomptable fille, prenez garde ! Je vous défie de souiller notre nom par une mésalliance ! – Notre nom ! Est-ce que je m’appelle Sympson ? – Dieu merci, non ! Mais tenez-vous sur vos gardes ! Je ne veux pas que l’on se joue de moi. – Au nom de la loi et du sens commun, que feriez-vous ou que pourriez-vous faire, si ma volonté me dirigeait vers un choix que vous désapprouveriez ? – Prenez garde ! prenez garde ! (Sa voix et sa main tremblaient également.) – Eh quoi ? Quelle ombre de puissance avez-vous sur moi ? Pourquoi vous craindrais-je ? – Prenez garde, madame ! – C’est ce que j’entends faire, monsieur Sympson, et scrupuleusement. Avant que de me marier je suis résolue à estimer, à admirer, à aimer. – Et si cet amour tombait sur un mendiant ? – Il ne tombera jamais sur un mendiant. La mendicité n’est pas estimable. – Sur un clerc de bas étage, un acteur, un auteur de comédies, sur un… – Courage, monsieur Sympson ! Sur qui ? – Sur quelque misérable écrivassier ; quelque… – Je n’ai aucun goût pour les écrivassiers ; mais j’en ai pour la littérature et les arts. Et, sous ce rapport, je me demande comment votre Fawthrop Wynne pourrait me convenir ! Il ne peut écrire une lettre sans faute d’orthographe, il ne lit qu’un journal de Sport. Il était le nigaud de l’école de Stilbro’ !… – Quel langage pour une lady ! Grand Dieu ! où en viendra-t-elle ? s’écria M. Sympson en levant les yeux et les mains au ciel. – Jamais je ne marcherai à l’autel de l’hymen avec Samuel Wynne. – Où en veut-elle venir ? Pourquoi nos lois ne sont-elles pas plus sévères, et ne me donnent-elles pas le droit de la forcer d’entendre raison ? – Consolez-vous, mon oncle. L’Angleterre fût-elle une terre d’esclavage et vous le czar, que vous ne pourriez me contraindre à cet acte. J’écrirai à M. Wynne. Ne vous tourmentez pas davantage à ce sujet. » ***Le proverbe dit que la fortune est changeante, et cependant on la voit souvent heurter avec ses chances heureuses plusieurs fois de suite à la même porte. Il paraît que miss Keeldar, ou sa fortune, avaient en ce temps-là fait sensation dans le district, et produit une impression en des endroits où elle ne s’y attendait pas. Rien moins que trois offres suivirent celle de M. Wynne, toutes plus ou moins acceptables. Toutes furent successivement appuyées par son oncle, et successivement refusées par elle. Cependant, parmi les poursuivants, il se trouvait plus d’un gentleman d’un caractère sans reproche et d’une ample fortune. Beaucoup, comme son oncle, se demandèrent qui elle entendait attraper, pour se montrer si insolemment dédaigneuse. À la fin, les badauds crurent avoir trouvé la clef de sa conduite. Son oncle lui-même s’en crut assuré, et, qui plus est, la découverte lui montra sa nièce sous un point de vue tout nouveau, et il changea en conséquence toute sa conduite vis-à-vis d’elle. Fieldbead, depuis peu, était devenu trop chaud pour les contenir tous deux : la douce tante ne pouvait plus les réconcilier ; les filles frissonnaient à la vue de leurs querelles : Gertrude et Isabelle murmuraient des heures ensemble dans leur chambre à coucher, et étaient glacées de crainte de se rencontrer seules avec leur audacieuse cousine. Mais, ainsi que je l’ai dit, un changement survint : M. Sympson s’apaisa, et sa famille fut tranquillisée. Il a été question déjà du village de Nunnely, de sa vieille église, de sa forêt, des ruines de son monastère. Le village possédait aussi son manoir, appelé le prieuré, résidence plus vieille, plus grande, plus seigneuriale que n’en possédait Briarfield ou Whinbury ; et, de plus, il avait aussi son homme titré, son baronnet, ce dont ni Briarfield ni Whinbury ne pouvaient se vanter. Cette possession était depuis bien des années purement nominale. Le baronnet actuel, jeune homme qui avait toujours résidé dans une province éloignée, était inconnu dans son domaine du Yorkshire. Pendant le séjour qu’avait fait miss Keeldar aux eaux à la mode de Cliffbridge, elle et ses amis avaient rencontré sir Philippe Nunnely et lui avaient été présentés. Ils l’avaient rencontré plusieurs fois ensuite sur les plages, les rochers, dans les différents lieux d’excursions, quelquefois aux bals publics de l’endroit. Il paraissait aimer la solitude ; ses manières étaient sans prétention, trop simples pour être appelées affables. Il était plutôt timide que fier : loin de paraître condescendre à leur société, il s’en montrait heureux. Avec un homme sans affectation, Shirley pouvait aisément et promptement lier connaissance. Elle causait et se promenait avec sir Philippe : elle, sa tante et ses cousines, acceptaient quelquefois une place dans son yacht. Elle aimait sa société parce qu’elle le trouvait aimable et modeste, et lui était charmé de remarquer qu’elle avait le pouvoir de le distraire. Il y avait bien quelques petits déboires : où serait l’amitié sans cela ? Sir Philippe avait des goûts littéraires : il écrivait des poésies, des sonnets, des stances, des ballades. Peut-être miss Keeldar le trouvait-elle un peu trop porté à lire et à réciter ses compositions : peut-être aurait-elle désiré que la rime eût plus de richesse, la mesure plus d’harmonie, les images plus de fraîcheur, l’inspiration plus de feu ; du moins elle se montrait rétive toutes les fois qu’il revenait sur le sujet de ses poèmes, et elle faisait tout son possible pour donner un autre cours à la conversation. Il lui arrivait souvent de lui faire faire une promenade sur le pont au clair de la lune, dans le seul but de lui réciter la plus longue de ses ballades ; de la conduire en des endroits écartés, d’où le bruit affaibli de la vague se brisant sur la plage paraissait doux et harmonieux ; et là, seul avec elle, ayant devant eux la mer, de chaque côté les ombrages odorants de magnifiques jardins, et derrière eux de hauts rochers leur servant d’abri, de tirer ses nouveaux sonnets, qu’il lisait jusqu’au dernier avec une voix tremblante d’émotion. Il n’avait pas l’air de se douter que ces rimes n’étaient rien moins que de la poésie. Mais on voyait aux yeux baissés et à la figure ennuyée de Shirley qu’elle le savait, elle, et qu’elle était vivement mortifiée par le seul faible de ce bon et aimable gentleman. Souvent elle essayait, avec autant de douceur qu’elle le pouvait, de le guérir de ce culte fanatique des muses : c’était sa monomanie. Mais sur tout autre objet il était suffisamment sensé, et elle aimait à engager la conversation avec lui sur des sujets ordinaires. Il la questionnait quelquefois sur son domaine de Nunnely ; elle n’était que trop heureuse de répondre longuement à ses questions : elle ne manquait jamais de décrire l’antique prieuré, le parc sauvage avec ses grands arbres, la vieille église et le hameau enveloppés de verdure, et de lui conseiller de venir habiter le manoir de ses ancêtres. Un peu à sa surprise, Philippe suivit son conseil à la lettre, et à l’époque où nous nous trouvons, vers la fin de septembre, il arriva au prieuré. Il fit bientôt une visite à Fieldhead, et cette première visite ne fut pas la dernière. Il dit, lorsqu’il eut achevé le tour du voisinage, que sous aucun toit il n’avait trouvé un aussi agréable abri que sous les plafonds de chêne du vieux manoir de Briarfield, habitation assez modeste et étroite comparée à la sienne, mais qu’il aimait cependant. Maintenant il ne lui suffisait plus de demeurer assis avec Shirley dans son parloir, où d’autres pouvaient aller et venir, et où il ne pouvait que rarement trouver l’occasion de lui montrer les dernières productions de sa muse féconde. Il avait besoin de la conduire à travers les riants pâturages et sur le bord des eaux tranquilles ; mais elle évitait ces errants tête-à-tête, et il organisa à son intention des parties sur ses propres terres, dans sa magnifique forêt, et dans des endroits plus éloignés, au milieu des bois coupés par la Æharfe et des vallées arrosées par l’Aire. De semblables assiduités couvrirent miss Keeldar de distinction. L’esprit prophétique de son oncle y voyait déjà un splendide avenir. Il pressentait déjà le temps peu éloigné où, d’un air nonchalant, sa jambe gauche croisée sur sa jambe droite, il pourrait se permettre de familières allusions à son neveu le baronnet. Sa nièce ne lui paraissait plus une folle jeune fille, mais une femme pleine de sens. Dans ses dialogues confidentiels avec mistress Sympson il en parlait toujours comme d’une femme véritablement supérieure, originale, mais très remarquable. Il la traitait avec une extrême déférence, se levait respectueusement pour ouvrir et fermer les portes pour elle ; se baissait si souvent pour ramasser un gant, un mouchoir, et autres objets que la négligence de Shirley laissait tomber, qu’il gagnait des maux de tête et devenait cramoisi. Il avait coupé court à toutes ses plaisanteries sur la supériorité d’esprit des femmes, et commencé d’obscures excuses sur les grossières erreurs dont il s’était rendu coupable à l’endroit de la tactique et de l’habileté d’un certain personnage qui « ne demeurait pas à cent milles de Fieldhead ; » enfin il se rengorgeait comme un coq sur des patins. Sa nièce voyait ses manœuvres et l’écoutait avec flegme. Apparemment elle ne voyait qu’à moitié le but où il tendait. Quand il lui fut dit clairement qu’elle était la préférée du baronnet, elle répondit qu’elle croyait ne pas lui être indifférente, et que pour sa part elle le voyait avec plaisir ; qu’elle n’aurait jamais pensé qu’un homme de son rang, le seul fils d’une mère fière et affectionnée, le seul frère de sœurs qui l’idolâtraient, pût avoir tant de bonté, et surtout tant de bon sens. La suite prouva effectivement qu’elle n’était point indifférente à Philippe. Peut-être avait-il trouvé en elle ce « charme curieux » remarqué par M. Hall. Il recherchait de plus en plus sa présence, au point qu’elle lui semblait être devenue indispensable. En ce temps, d’étranges idées habitaient Fieldhead ; d’impatientes espérances et de cruelles anxiétés hantaient quelques-uns de ses appartements. Une certaine agitation régnait autour du vieux manoir ; on était dans l’attente de quelque grand évènement. Une chose paraissait claire. Sir Philippe n’était pas un homme à dédaigner : il était aimable ; si ce n’était pas un esprit supérieur, il était du moins intelligent. Miss Keeldar ne pouvait dire de lui ce qu’elle avait dit amèrement de Sam Wynne, que ses sentiments étaient émoussés, ses goûts grossiers, ses manières vulgaires. Il y avait de la sensibilité dans sa nature ; il y avait un amour des arts très réel, sinon très éclairé. Il y avait du gentilhomme anglais dans toute sa conduite : quant à sa lignée et à sa fortune, elles étaient bien au-dessus des prétentions que pouvait avoir Shirley. Sa tournure avait d’abord excité quelques remarques plaisantes de la part de la rieuse Shirley ; il avait l’air enfantin ; ses traits étaient communs, ses cheveux roux, sa stature insignifiante. Mais elle réprima bientôt ses sarcasmes sur ce point. Elle se fâchait même lorsque quelqu’un se permettait quelque blessante allusion sur le baronnet. Il avait une contenance agréable, affirmait-elle, et son cœur possédait des qualités bien supérieures à un nez romain, aux cheveux d’Absalon ou aux proportions de Saül. Elle réservait cependant une légère flèche contre sa malheureuse propension à la poésie ; mais sur ce point elle n’eût pas toléré d’autre ironie que la sienne. Enfin, les affaires étaient arrivées à ce point de justifier pleinement l’observation suivante, que fit un jour M. Yorke au précepteur Louis. « Votre frère Robert me paraît être un fou ou un imbécile. Il y a deux mois, j’aurais pu jurer qu’il tenait le gibier dans sa main ; et le voilà qui court le pays, séjourne à Londres pendant plusieurs semaines, et à son retour il va se trouver supplanté. Louis, il y a dans les affaires humaines une marée qui, prise à temps, conduit à la fortune ; mais si vous la laissez échapper, elle ne revient plus. Si j’étais à votre place, je lui écrirais pour lui rappeler cela. – Robert avait des vues sur miss Keeldar ? demanda Louis, comme si l’idée était nouvelle pour lui. – Des vues que je lui ai suggérées moi-même, et qu’il n’eût tenu qu’à lui de réaliser, car elle l’aimait. – Comme un voisin. – Mieux que cela. Je l’ai vue changer de contenance et de couleur à la simple mention de son nom. Écrivez à ce garçon, je vous dis, et pressez-le de revenir. C’est un plus beau gentleman que ce bout de baronnet, après tout. – Ne pensez-vous pas, monsieur Yorke, qu’il est présomptueux et méprisable pour un pauvre aventurier sans le sou d’aspirer à la main d’une femme riche ? – Oh ! si vous poussez à ce point la délicatesse de sentiment, je n’ai rien à dire. Je suis un homme simple et pratique, moi ; et, si Robert est décidé à abandonner volontiers ce prix royal à un autre, cela m’est égal. À son âge, et dans sa position, j’aurais agi autrement que lui. Ni baronnet, ni duc, ni prince, ne m’eussent arraché ma bien-aimée sans combat. Mais vous autres précepteurs êtes de solennels camarades : autant vaudrait presque parler avec un curé que de raisonner avec vous. » Flattée et cajolée comme elle l’était alors, il paraît que Shirley n’avait pas été absolument gâtée, et que sa bonne nature ne l’avait point abandonnée. La rumeur universelle avait cessé d’accoupler son nom avec celui de M. Moore, et ce silence semblait sanctionné par son apparent oubli de l’absent ; mais ce qui prouva qu’elle ne l’avait point oublié tout à fait, qu’elle avait toujours pour lui sinon de l’amour, du moins de l’intérêt, c’est le redoublement d’attentions que l’attaque soudaine d’une maladie lui permit de montrer pour le frère de Robert, ce pauvre précepteur envers lequel elle se conduisait habituellement avec de si étranges alternatives de froide réserve et de respect docile ; tantôt passant devant lui dans toute la dignité de la riche héritière et de la future lady Nunnely, tantôt l’accostant comme une élève a l’habitude d’accoster son sévère professeur ; rengorgeant son col d’ivoire et contractant sa lèvre de carmin s’il soutenait son regard, puis l’instant suivant se soumettant à la grave réprimande de l’œil sévère du maître, avec autant de contrition que s’il eût eu le pouvoir de lui infliger des châtiments. Louis Moore avait peut-être pris la fièvre qui le tint pendant quelques jours très bas, dans un des pauvres cottages du district, qu’il avait coutume de visiter en compagnie de son boiteux élève et de M. Hall. Quoi qu’il en soit, il tomba malade, et, après avoir opposé au mal une résistance taciturne pendant un jour ou deux, il fut obligé de garder la chambre. Il s’agitait un soir sur son lit, ayant à côté de lui Henry, qui ne voulait jamais le quitter, lorsqu’un coup, trop léger pour venir de mistress Gill ou de la servante, appela le jeune Sympson à la porte. « Comment se trouve ce soir M. Moore ? demanda une voix basse venant de l’obscur corridor. – Entrez, et assurez-vous-en par vous-même. – Est-il endormi ? – Je voudrais qu’il pût dormir. Entrez, et venez lui parler, Shirley. – Il n’aimerait peut-être pas cela. » Cependant elle s’avança, et Henry, la voyant hésiter sur le seuil, la prit par la main et la conduisit auprès de la couche. La lumière douteuse qui n’éclairait que faiblement la personne de miss Keeldar laissait cependant voir son élégant costume. Il y avait ce soir-là à Fieldhead une réunion dans laquelle se trouvait sir Philippe Nunnely ; les dames étaient en ce moment au salon, d’où Shirley s’était esquivée pour visiter le précepteur d’Henry. Sa robe blanche, ses beaux bras, la chaîne d’or qui entourait son col blanc et retombait en tremblant sur sa poitrine, brillaient étrangement au milieu de l’obscurité de cette chambre de malade. Son air était sérieux et pensif : elle parla avec douceur. « Monsieur Moore, comment vous trouvez-vous ce soir ? – Je n’ai pas été bien malade, et maintenant je me trouve mieux. – J’ai appris que vous vous plaigniez de la soif ; je vous ai apporté quelques raisins. Pouvez-vous en goûter un ? – Non. Mais je vous remercie de vous être souvenue de moi. – Seulement un. » Et d’une magnifique grappe qui remplissait un petit panier qu’elle tenait à la main, elle détacha un grain qu’elle présenta aux lèvres du malade. Il secoua la tête, et tourna de côté son visage couvert de rougeur. « Mais que puis-je alors vous apporter à la place ? Vous ne voulez pas de fruit ; cependant je vois que vos lèvres sont desséchées. Quel est le breuvage que vous préférez ? – Mistress Gill me donne de la tisane et de l’eau ; c’est tout ce qu’il me faut. »
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