Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes...-2

1881 Words
Nous nous garons sur son parking. C'est une résidence neuve, une architecture qui se veut la copie d'une résidence romaine. Sans être architecte, je la sens vouée à une décrépitude rapide. L'eau des canalisations trace déjà ses sillons sur des murs couleur coquille d'œuf. Les balcons sont mignons, pas de doute, on a fait un effort de style. Cette résidence, ce n'est pas n'importe quoi. C'est un produit de la classe moyenne. Une classe moyenne âgée. Sa main serre la mienne, elle est très chaude. Je me détourne du chef d'œuvre pour regarder son visage. Il me sourit. Délicatement, il me fait pirouetter du côté où on voit le château qui domine le village. C'est ici que je t'ai emmenée, ma princesse. Dans un château... Il me prend la main pour m'escorter dans son « Antre ». Son appartement est d'une étonnante banalité. Un endroit pour poser ses valises sans vraiment les ouvrir, en attendant un départ prochain. Un endroit idéal pour quelqu’un qui fuit… Les meubles sont en pin jaune clair, de ceux qu'on trouve dans toutes les grandes surfaces de meubles. Des étagères sont chargées de livres, un buffet en pin est couvert d'objets utilitaires, un cendrier, une paire de ciseaux, des factures, un coin bar avec la fameuse bouteille de vodka, il y a aussi un coin cuisine basique, une grande table en pin couverte d'une nappe jaune en toile cirée, un petit bureau en pin où trône un gros ordinateur (avec lecteur de disquettes, excusez du peu) ; pas de télé. L’absence de télé et les livres sont les seuls points communs entre chez lui et chez moi. Chez moi les meubles ont presque tous été chinés aux puces ou dans des brocantes, parfois sur le trottoir. Chez lui, tout semble avoir été commandé en vrac, comme si monsieur n'avait pas trouvé le temps de faire autrement. Un bureau pour travailler, une table pour manger, un canapé (jaune) pour s'asseoir et éventuellement (?) se détendre, et c'est tout. Le reste n'est que littérature, disait l'autre. Pas de bibelots. Rien de personnel. Un fuyard... Et tandis qu'il prépare les verres, je pointe mon nez telle une souris qui guette une odeur de fromage, ou une odeur de chat. Quelque chose. Un indice, qui me permette à travers son antre de savoir qui il est... Tiens ? Caché derrière sa pile de factures, un coutelas recourbé façon arabe, au manche duquel pendouille un petit squelette. - Ceci, c'est un cadeau des élèves d'Azerbaïdjan, dit-il en me le prenant des mains. Le squelette est en os véritable. Ils me l'ont offert parce que parait-il, je les ai fait souffrir. Maintenant qu'il s'est mis en tenue plus conviviale (pantalon de toile et chemise large), on a du mal à s'imaginer qu'il ait pu faire peur à quelqu'un. Ses élèves devaient avoir un grand sens de l'humour... et il devait être un super prof, de ceux qui vous marquent. Il me parle de sa carrière, autour d’un kir à la châtaigne, délicieux. - J'ai commencé en Ukraine. J'étais VSN (Volontaire du Service National), et j'ai profité de l'opportunité d’un poste proposé par l'armée. Puis, j'ai enseigné en Russie. C'était curieux. Le rideau de fer existait encore et un jour, on m'a confié une vraie mission d'espionnage. Il s'échauffe, je ne lui pose aucune question. Plus tard, il me dira avoir été convié à visiter un centre de recherche en astrophysique sous le nom de Popov. - J'ai ensuite enseigné en Pologne, puis en Azerbaïdjan. Il s'est approché de moi. Son visage est encore tout sourire, mais ses grands yeux bruns aux longs cils expriment une certaine tristesse. Il a tenté de m'embrasser, bouche entrouverte et pointe de langue rose. Son pantalon frotte contre ma cuisse. - Attends, attends un peu. C'est trop tôt... Je jouais ma sainte-nitouche, je le sais, mais au fond de moi-même, je me savais sincère. Je ne voulais pas précipiter les choses. Pas avec lui. Car lui, il n'était pas comme les autres. Je l'aimais. - J'ai rien fait ! J'ai rien fait ! S'est-il défendu en levant les mains. Il nous a resservi un kir, puis il a débouché la bouteille de vodka, puis il s’est relancé dans l'explication de son travail. Comme si de rien n'était. - J'ai enseigné la linguistique. - Ah bon ? On enseigne la linguistique au collège ? - C'est ce que j'essaie de faire d’une façon détournée, mais la linguistique pure, non, je ne l'ai enseignée que dans les pays de l'Est, à l’Université. Mes étudiants adoraient. Ils étaient quasiment tous bilingues, et ça les passionnait d'étudier les mécanismes du langage d'une manière non normative, c'est-à-dire, à l'inverse de la grammaire. J'essaie de transposer cet enseignement à mes élèves de collège. Je leur enseigne la grammaire parce que c’est dans le programme obligatoire mais entre nous, la grammaire n'est qu'un méta langage. Ce qui compte, c'est de savoir utiliser la langue pour communiquer. Tu m'entends ? Communiquer. Le reste n'a d'importance que pour les professionnels. La langue parlée est Première, et la langue écrite n'en est que le reflet secondaire. La parole est universelle. Pas l'écriture. Il existe dans le cerveau un module du langage qu'il n'est possible de connaître qu'à travers la langue parlée. - Oui, je comprends. J'ai une amie professeure de langues qui a suivi une formation en Français Langue Étrangère. Elle m'a parlé de synchronie, de diachronie, de Derrida et de la grammatologie, elle me disait surtout que l'écriture n'est pas une science, mais une donation faite par une culture... Tout à fait ce que j'étais en train de faire. Étaler ma culture. On s'éloignait fortement des pétales roses et des fleurs terribles. Je me suis serrée contre lui. Puis, nous avons atterri dans sa chambre, comme ça, en douceur. Il s'est déshabillé, et j'ai découvert ses muscles petits mais fermes, sa poitrine qu'il gonfle comme un coq pour paraître le plus viril possible, et ses petites fesses rondes. Il s'est blotti contre moi. Ses lèvres se sont posées sur mon cou. Puis elles ont remonté jusqu'à mon oreille. Il m'a demandé, de son étrange voix de fausset, s'il pouvait entrer en moi. C'était la voix et les manières d'un petit garçon qui demanderait à une fille plus grande l'autorisation de lui toucher les seins. J'avais envie de lui. Mais je ne pouvais pas, pas maintenant. Je me suis contentée de lui répéter qu'il fallait attendre. Il m'a regardée d'un air penaud, attendrissant. - Que se passe-t-il ? (Petite voix inquiète... ) - Je t'aime. - Moi aussi je t'aime... Mon petit bout de chou... Et il m’a serrée dans ses bras, compulsivement, puis il s'est endormi, tout doucement, et tout contre moi. Comme un enfant blotti contre sa mère. Pendant des heures peut-être je l'ai caressé, bercé, sans savoir vraiment quoi faire… Le matin, il s’est réveillé de bonne heure (le réveil posé sur une petite table de nuit en pin marquait cinq heures trente et moi, j’avais à peine dormi... ). J'ai entendu le bruit de la douche, puis j'ai vu une ombre dégoulinante se glisser entre le lit en pin et son armoire en pin. Je distingue nettement ses ravissantes fesses rondes. Il fouillait dans un tas de cravates. Il s'est tourné vers moi, a remarqué que j'étais réveillée. - Ma petite Marmotte a ouvert ses jolis yeux. - Moi, une Marmotte ? - Tu as dormi comme une petite Marmotte. Et maintenant tu vas te rendormir et m'attendre... - Comme une Marmotte ? - Comme une ravissante petite rongeuse... - Eh bien soit. Et je me suis endormie, enfin, il me semble. Je ne crois pas avoir rêvé que j’étais une rongeuse ; je me suis plutôt étirée comme une pieuvre sereine. J'ai regardé l'heure sur son réveil. Onze heures. Puis j'ai regardé devant moi, et devant moi il y avait plusieurs étagères de livres. D’habitude les livres me rassurent, je suis moi-même une bibliophile. Mais cette fois, quelque chose m’a perturbée. Étant légèrement myope, je ne distinguais pas les détails de ce tapis de livres et pourtant il me mit mal à l'aise. C’était idiot. J’étais simplement stressée. C’est ce qui arrive souvent quand on ne se réveille pas chez soi, chez moi, petit appartement douillet plein de bric-à-brac comme ce grand batik Africain punaisé devant mon lit, avec des teintes ocre et grenat, dévidant comme une BD des scènes apaisantes et bucoliques de vie quotidienne, des gens en train de pêcher, de rêvasser, de piler le grain, de donner le sein... Bref. Tu n'es pas chez toi. Tu es chez un homme, un homme que tu aimes... Dans la cuisine, un café maintenu chaud m'attend, avec un message. « Bonne journée petite Marmotte. Je serai de retour vers seize heures trente. » Je bois le café. Puis je retourne dans la chambre. Je m’assieds sur le lit, devant la bibliothèque. Et je comprends pourquoi j’ai été troublée. La moitié des livres sont des ouvrages qui traitent du nazisme. En gros caractères sur les tranches : Auschwitz, Dachau, Ravensbrück, Bergen Belsen. Mémoires du directeur d'Auschwitz, un certain Höss. Je l'entrouvre. « Le camps était admirablement tenu. Un modèle de rigueur et de propreté. Tout le monde y était à sa place et travaillait au service de notre grande patrie. » Un peu plus loin : « Ma femme y était heureuse. Elle avait son petit paradis de fleurs... » J’ai senti dans ma gorge un mauvais goût de café. J’ai vite refermé le livre, je l’ai reposé où il était, à côté d’un essai sur le procès Eichmann, lui-même à côté d’une biographie de Heinrich, à côté de celle de Goëring, suivant plusieurs ouvrages sur Hitler. Plus haut dans les étagères il y a quand même autre chose : des essais sur les rois et reines de France, l’histoire des religions (une biographie de Calvin, un essai traitant de l’influence du protestantisme sur la révolution industrielle anglaise)… C’est une bibliothèque historique. Rien de plus. Bon, je tourne le dos à tout cela, j’ai envie de bouger, je me douche, m’habille et je sors ; Patrick a laissé pour moi une clé à côté de son mot. Clisson est un village vraiment agréable, avec sa rivière dodue ruisselant en petites cascades, son château et son grand parc à l'Italienne. J'y marche sans souci du temps, le long de la rivière et de ses rochers ronds comme des œufs, tout est en courbes, j’admire une statue de Vénus, je visite un petit musée installé dans l’ancienne Maison du Jardinier. Je m’installe devant le château du Connétable. Je rêve d’Histoire... Patrick est rentré presque en même temps que moi. Il a l'air très heureux de sa journée. - J'ai animé deux heures d'IDD. Les élèves ont été passionnés par toute la documentation que je leur ai ramenée de la Villette. Les poissons berthiques les ont particulièrement effrayés... Ils ont passé la séance au CDI pour faire des recherches sur leurs modes de vie. Tu te rends compte ? Des élèves qui se destinent aux métiers de charcutier, carreleur, maçon, électricien, se passionnent pour les abysses ! - Tu leur as appris à communiquer avec les abysses ? - Mon expérience de FLE ne va pas jusque- là... Qu'est-ce que je te sers ? - C'est un peu tôt pour... - Il n'est jamais trop tôt pour ma Marmotte. Il me sert une vodka, puis ouvre et vide dans un bol un paquet de pistaches. - Au fait, c'est quoi, tous ces bouquins que tu as dans ta chambre ? - Dans ma chambre ? C'est ma bibliothèque historique. - Il y a plein de livres sur les nazis. C'est horrible d'avoir ça devant son lit ! - Où pourrais-je les mettre ? L'appartement est petit. La salle à manger me sert à stocker les livres professionnels, les manuels, les ouvrages de littérature pour la jeunesse. Près de mon bureau, ça me paraît plus rationnel. - Mais pourquoi tant de livres sur les nazis ? - Eh bien... C'est une recherche personnelle. Je cherche à comprendre comment des êtres humains ont pu commettre des crimes aussi horribles. - Parce qu'il y a quelque chose à comprendre ? Ces types étaient cinglés, Patrick. Des psychopathes. Il n'y a rien à comprendre en dehors des explications socio-économiques et politiques bien connues de tous, qui ont conduit toute une nation à perdre la tête. Mais ces gens-là, ce... (comment s’appelle-t-il déjà ? Petit paradis de fleurs... ) - Ce n'est qu'une bibliothèque après tout. Que dirais-tu d'une deuxième vodka ?… Ce soir, au lit, il se blottit à nouveau contre moi, comme un enfant. Me demande de sa petite voix étrange si je consens à ce qu'il entre en moi. Je lui réponds, encore une fois, qu'il faut attendre.
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