Je mange, en silence, mais le goût se brouille. Plus je m’efforce de rester calme, plus mes pensées s’agitent. Il est là, devant moi, parfaitement silencieux. Trop silencieux. Il ne me presse pas, ne me parle pas, ne tente rien. Et c’est justement ce calme qui me dérange.
Mes doigts s’entrelacent sur mes genoux, sous la table. J’hésite. Mais quelque chose en moi refuse de rester passive. De continuer à jouer ce fichu rôle (que je n'ai pas choisi)
Je lève les yeux. Mes sourcils se froncent malgré moi.
- Qui es-tu ? je demande, ma voix plus basse que je ne l’aurais cru.
Il me regarde sans ciller. Il ne semble ni surpris, ni contrarié. Comme s’il s’y attendait.
- Je suis ton fiancé, dit-il, posément.
Je hoche la tête. Un petit rire nerveux m’échappe, sans joie.
- Tu m’as déjà dit ça, je murmure. Mais… toi, tu es qui exactement ?
- Je m'appelle Ethan... Ethan Lennox.
- Depuis combien de temps on est fiancés ?
Un silence s’installe. Je le fixe, comme si je pouvais deviner à travers ses yeux. Mais ils restent opaques, insondables. Ces foutus yeux verts.
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde. M’analyse, peut-être. Puis, il se redresse légèrement, ses mains toujours jointes.
- Mange. Je répondrai à toutes tes questions plus tard, promis.
Je serre les dents. Cette réponse m’irrite, sans que je sache pourquoi exactement.
Mais je n’ai rien pour contredire. Rien pour l’accuser. Juste ce vide dans ma mémoire. Et lui, qui semble y nager comme un poisson dans l’eau. Alors je me tais. Mais une chose est sûre : je ne le crois pas encore totalement.
Je me concentre sur les dernières bouchées, même si l’appétit s’est fait la malle. L’échange que nous venons d’avoir a laissé une tension étrange dans l’air, presque étouffante. Je mâche plus lentement. Je sens mes mâchoires raides, comme si elles n’avaient plus envie de collaborer. Le silence est devenu plus lourd qu’avant.
Il ne me parle pas. Il me regarde, encore. Mais plus discrètement. Il détourne parfois les yeux, comme s’il voulait me laisser de l’espace. Ou juste faire semblant de le faire. Je finis par poser ma fourchette sur le bord de l’assiette, doucement. Mes gestes sont lents, mes mains légèrement tremblantes.
- Merci, je murmure, presque par automatisme.
Je n’ai pas vraiment réfléchi à ces mots. Ils sont sortis d’eux-mêmes, comme si ce repas avait été normal. Comme si ce n’était pas le premier dont je me souviens depuis… je ne sais même pas quand.
Il incline la tête, brièvement avec un sourire. Je recule un peu ma chaise. Mon regard glisse vers la fenêtre, sans vraiment voir ce qu’il y a dehors. J’ai besoin d’air. J’ai besoin d’espace.
Et lui… il reste là, impassible.
Je me lève finalement, sans demander la permission. Je ne sais même pas où aller. Mais je ne veux plus rester assise face à lui. Pas maintenant. Je suis rassasiée, mais pas apaisée. Et j’ai de plus en plus de mal à respirer dans cette maison où rien ne semble familier.
Je reste debout quelques secondes, mes mains jointes devant moi, le regard un peu fuyant. Il ne bouge toujours pas. Il semble attendre que je dise quelque chose. Et Dieu sait que j’en ai des choses à dire. Des questions, en cascade, toutes entassées dans ma gorge. Mais je ne dis rien. Pas encore.
Parce que je sens, sans pouvoir l’expliquer, qu’il y a une prudence à avoir ici. Une forme de retenue nécessaire. Comme si parler trop vite pouvait fissurer quelque chose d’important. Alors je murmure simplement :
- Je… je crois que je vais remonter dans la chambre.
Il relève lentement la tête vers moi, son regard toujours égal.
- Tu es fatiguée, c’est normal, répond-il.
Il ne me propose pas de m’accompagner. Il ne me retient pas. Il ne sourit plus autant non plus. Il prend acte. Comme s’il avait prévu cette réponse. Comme s’il savait déjà que je ne me sentais pas encore prête à rester près de lui plus longtemps.
Je me détourne.
Et alors que je remonte les escaliers, je sens son regard dans mon dos. Pas pesant. Pas menaçant. Mais présent. Trop présent. Arrivée dans le couloir, je laisse échapper un souffle que je ne savais pas retenir. Il y a quelque chose chez lui… quelque chose que je ne parviens pas à nommer. Mais je sais une chose : je ne suis pas à l’aise. Et je suis encore loin de me sentir en sécurité
Je referme doucement la porte de la chambre derrière moi, comme si j’avais peur de déranger le silence. Il fait frais ici. Le lit est encore défait, empreint de ma silhouette.
Je reste un moment debout, sans bouger, puis mes pas me guident lentement. J’ai besoin de comprendre où je suis, même si je ne me souviens toujours de rien. Peut-être qu’en touchant les objets, en regardant autour… je déclencherai quelque chose.
Je longe le mur, effleure la surface lisse d’une commode en bois clair. Aucun objet personnel. Aucun bijou, aucun parfum, aucune trace de moi ici. Juste du mobilier haut de gamme, sans âme. Tout est élégant, oui… mais impersonnel.
J’avance jusqu’à la grande fenêtre. Les rideaux, légèrement entrouverts, laissent filtrer une lumière douce.
Je les écarte un peu plus. Et là, le monde change. Dehors… rien. Ou plutôt, rien de ce que j’attendais. Pas de voisin. Pas de route visible. Juste une étendue d’arbres. Des pins, des branches épaisses, du vert sombre à perte de vue. Une forêt dense. Sauvage. Vivante. Et aucun bruit, si ce n’est celui du vent qui agite doucement les feuillages.
Mon cœur ralentit. Puis s’accélère. La maison est dans les bois. Isolée. Complètement. Je recule d’un pas, instinctivement. Quelque chose se serre en moi. Je m’efforce de respirer calmement. Je m’accroche à la logique, au rationnel. Peut-être que c’est un simple chalet, leur maison de vacances. Peut-être que c’est normal. Peut-être que…Mais non. Rien ne l’est. Et je le sens de plus en plus.