Chapitre I-2

2034 Words
Près du fourgon des pompiers, un véhicule blanc de la gendarmerie souligne la présence des TIC. Un peu plus loin se tiennent trois gendarmes, parmi lesquels je reconnais le lieutenant Paul Le Franc. Nous avons eu l’occasion de nous rencontrer, il y a quelques années, lors d’une enquête conjointement menée2. Je lui dois d’ailleurs de m’avoir sauvé, alors que ma vie ne tenait qu’à un fil. M’apercevant, il marche dans notre direction. Il n’a pas changé, ou si peu. Il a toujours le cheveu court, et un regard dur que n’atténuent pas ses yeux très clairs. Sa voix non plus n’a pas changé, de même que sa manière calme et sereine de s’exprimer. — Bonjour capitaine Moreau, fait-il en montant la main à hauteur de son képi. — Bonjour Paul. Maxime, c’est bien plus facile que capitaine Moreau. Je te rappelle que notre dernière rencontre s’est déroulée dans un restaurant, pour fêter dignement notre succès dans une affaire compliquée, et que ce jour-là nous nous sommes tutoyés. Tu te souviens de Simon ? Il était avec nous, ce soir-là. — Bien sûr. Bonjour Simon. Je me souviens aussi du restaurant, nous y avions très bien mangé. Le juge d’instruction Desmant vient de m’aviser de notre destitution de cette enquête au profit de ton service. J’en ignore la raison, mais s’il a agi ainsi, c’est qu’il a ses raisons. Ce n’est pas la peine de discuter ici des mauvaises relations que Bernier avait avec la gendarmerie dans son ensemble. Autant éluder. — Crois bien que je n’y suis pour rien. Il se trouve que j’ai exercé sous les ordres de Daniel Bernier, et à ce titre je le connaissais. C’est pour cela que Desmant a pensé à moi. — J’ai appris tout à l’heure qu’il était policier. Je peux comprendre que tu sois affecté. Il n’y a pas de souci pour le dessaisissement, ne t’inquiète pas. Je sens qu’il pense réellement ce qu’il dit. Quand d’autres en prendraient ombrage, sa discipline militaire le conduit à ne pas s’offusquer d’une décision de la hiérarchie. C’est toujours agréable de travailler avec quelqu’un d’intelligent. — Comment se fait-il que ce n’est pas la gendarmerie de Bénodet qui gère ? — Il n’y a pas de gendarmerie à Bénodet, Maxime. Enfin, si, mais seulement en période estivale. Durant l’été, quelques gendarmes sont détachés, et leur brigade est située près de l’office de tourisme. — Ah bon, je croyais que c’était toute l’année. Tu peux nous résumer les faits. Ce que je sais tient en ce dossier qui, pour l’heure, est quasiment vide. Il ne contient que les coordonnées de la maison et le nom des propriétaires, Daniel et Céline Bernier. — Le feu aurait pris vers une heure du matin, ou un peu plus tôt. Le SDIS3 a reçu l’appel d’un homme qui circulait en voiture sur la corniche à une heure zéro quatre ce matin. Les pompiers de Bénodet sont arrivés sur zone à une heure dix-huit. Ils ont tout de suite estimé qu’il leur fallait des renforts, alors ceux de Fouesnant et ceux de Quimper ont rappliqué aussi vite qu’ils ont pu. Cependant, il était trop tard pour sauver l’essentiel. Le feu a été circonscrit vers 4 heures. Le responsable des pompiers sous-entend, au vu de la propagation du feu, et cela en raison de la grande superficie de la maison, qu’il y aurait peut-être une anomalie. — C’est pour cela que le procureur a fait appel à un juge d’instruction. De quel genre, cette anomalie ? — Il n’y a rien de définitif, car il faudra tenir compte de l’avis des TIC, mais la piste criminelle est une évidence. Il y a environ dix mètres entre la maison et le garage, et la piscine est à plus de vingt mètres. Et tout a cramé ! Ce n’est peut-être pas un hasard… — Soit ! Il faut admettre que c’est étrange, mais ce n’est peut-être pas impossible non plus. Le vent a pu faciliter la propagation. Tu as le nom du gars qui a appelé les pompiers ? — Oui. J’ai enregistré son témoignage tout à l’heure. Le procès-verbal d’audition est dans ma voiture. J’irai te le chercher tout à l’heure. — Merci Paul. Il n’a rien dit de particulier ? — Non. C’est le patron d’un bar situé sur le port. Après la fermeture, il a fait un peu de ménage. Il empruntait la corniche pour rentrer chez lui. Il n’a vu personne, n’a croisé aucune voiture. J’ai quand même vérifié son témoignage, et les trois derniers clients du bar confirment que le bar a fermé à minuit, et qu’ils étaient avec lui jusqu’à une heure du matin pour un petit verre entre amis. Les pompiers ayant été prévenus à une heure quatre, cela ne lui laissait pas le temps de jouer au pyromane. — Bon boulot ! Dans quelle pièce a-t-on trouvé le corps ? — Il était au rez-de-chaussée, mais à cela rien de surprenant puisqu’il n’y a plus d’étage. Les planchers et les escaliers étaient en bois. Tout a brûlé. On a trouvé le corps dans une pièce qui devait servir à ranger le matériel de bricolage, puisque parmi les décombres on a repéré des outils. Il était sous une plaque de zinc, ce qui fait qu’il n’est pas complètement carbonisé. La plaque a servi de rempart contre la puissance des flammes, même s’il est clair que le corps est méconnaissable. — Il est toujours sur place ? — Oui. Les spécialistes n’ont pas terminé leur travail. À mon avis, ils en ont pour un bout de temps. Il y a de la superficie, et au sol il y a une belle épaisseur de mobilier détruit, dont il ne reste que les parties métalliques. Sans compter les planchers qui se sont effondrés, avec le mobilier des pièces des étages. Ils progressent lentement, un peu comme des archéologues qui examinent les différentes strates. Ils sont à la recherche du deuxième corps, et veulent découvrir l’endroit où le feu a pris, et pour quel motif. — On est certain qu’il y a un deuxième corps ? — Non, mais il y a de fortes chances. — Ça risque de durer, alors. — Oh oui ! Dès lors qu’on a découvert le corps, on a décidé de procéder en faisant un zoom ; Sur mes indications, ils ont commencé par les abords, à la recherche d’un indice quant à la nature de l’incendie, et en se rapprochant progressivement vers la cible. Mais maintenant que vous êtes là, nous allons vous laisser la place. — J’imagine que tu as autre chose à faire. Par contre, est-ce que tu pourrais laisser les deux gendarmes à notre disposition pendant quelques heures, pour filtrer les accès ? — Oui, avec plaisir. — Merci Paul. Je peux me permettre de te téléphoner si j’ai un souci ? — Bien sûr ! Avant de partir, venez, que je vous présente les TIC. Les deux gendarmes avec qui il était précédemment nous rejoignent lorsque nous accédons à la dernière marche du perron. Une odeur âcre nous prend à la gorge, plus prégnante à chaque pas. Les TIC ont du mérite, à œuvrer sans relâche dans cette atmosphère étouffante. Ils sont trois, en combinaison blanche salie de suie, gantés et masqués, et portant une capuche. L’un prend des photos, tandis que les deux autres écartent avec précaution des gravats, des morceaux de bois calcinés, ou encore les ressorts d’un sommier, selon les recommandations des gendarmes qui dirigent les opérations. — Stanislas ! Oh, Stanislas ! S’arrêtant de prendre des clichés, qui plus tard enrichiront leur procès-verbal et donneront une parfaite image des lieux et de la violence de l’incendie, l’interpellé fait volte-face. — Comme vous avez commencé le boulot, l’Identité Judiciaire ne se déplace pas. C’est à ces messieurs de la Police Judiciaire que vous rendrez compte. Tu as une idée du temps qu’il vous faudra ? L’appareil photo pendant à son cou, le technicien observe la scène autour de lui, fait mentalement une estimation chiffrée, puis hausse les épaules avant d’écarter son masque pour émettre : — Ce n’est pas facile à déterminer, mais on en a pour une bonne partie de la journée. Au moins jusqu’à 4 ou 5 heures de l’après-midi. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. Un pouce tendu du lieutenant Le Franc indique que nous avons compris. Un dernier regard sur l’étendue du désastre, puis nous refluons vers une zone où nous pourrons respirer plus librement. Un petit moment de flottement s’ensuit. Qu’allons-nous faire durant ce laps de temps ? Autant réunir des renseignements sur les propriétaires. Certes, je connaissais Daniel Bernier, mais seulement sur le plan professionnel. Et encore, cela remonte à quatre années. Par contre, je ne sais rien de rien de son épouse. On peut imaginer qu’elle devait gagner plus que correctement sa vie, pour qu’ils aient pu acquérir cette immense bâtisse. Il y a là matière à creuser. — Dis, Paul, tu peux nous parler du couple Bernier ? Leurs habitudes, leur mode de vie, leurs sources de revenus, leurs amis, leurs familles respectives… enfin, tout le toutim ! Tu es dans le job, tu sais ce que j’attends de toi. — Je n’en sais pas grand-chose. Le maire de Bénodet est venu ce matin de bonne heure. Il connaissait très peu Daniel Bernier, et il était plus disert sur les parents et grands-parents de Céline que sur elle. Des gens très discrets, selon le maire. Si on allait à la brigade ? On pourrait tout aussi bien discuter autour d’un café plutôt que de rester ici à se les geler. — Ça me semble une excellente proposition ! Simon, tu réquisitionnes Justin. Vous ne serez pas trop de deux pour superviser les TIC et enregistrer les scellés, s’il y en a. Par contre, si jamais il y a une pause, tu fais le tour des voisins, s’il te plaît. Il y a peut-être des renseignements à glaner. Un acquiescement et il s’éloigne. Quelques recommandations aux deux gendarmes qui gardent l’accès, puis Le Franc et moi mettons le cap sur Fouesnant. * M’ayant remis le procès-verbal d’audition du patron de bar, Paul Le Franc traite quelques affaires courantes, se renseigne sur Céline et Daniel Bernier, avant de me rejoindre dans son bureau, nanti de tasses de café fumantes. — Bon, comme tu le sais mieux que moi, Daniel Bernier était retraité de la police, qu’il a quittée il y a quatre ans avec le grade de commandant. Céline Bernier, Dupontel de son nom de jeune fille, était plus jeune que lui de treize ans. Native de Rambouillet, dans les Yvelines, grosso modo à mi-chemin entre Paris et Chartres, elle est issue d’une riche famille qui a fait fortune dans la fabrication en série de matériel agricole. Ses grands-parents ont monté une boîte qui a vite connu une embellie, de sorte qu’ils ont embauché à tour de bras. Le père de Céline a fait prospérer plus encore l’entreprise, qui a été cédée à un grand groupe il y a une quinzaine d’années. Sans doute parce que la région leur plaisait, ils ont investi une partie de leurs bénéfices dans l’immense résidence de Bénodet. Le papa est décédé il y a douze ans, et la maman deux ans plus tard. Autant dire qu’ils n’ont pas vraiment profité de leur retraite. Céline, qui était leur seule enfant, a hérité de la totalité de leurs biens. Même après versement des taxes, il y en avait pour une petite fortune, de sorte qu’elle n’a jamais plus travaillé. Avant cela, elle a dû le faire dans l’entreprise familiale, à un poste élevé, mais elle a démissionné lors de la vente et a suivi ses parents à Bénodet. Il avale une gorgée de café, et j’en profite pour glisser : — Je n’ai jamais rencontré sa femme. Jamais il ne m’a confié sa situation aisée. — J’y arrive, tu vas voir. Voilà pour leur source de revenus. Pour ce qui est de leurs familles, on a pu établir qu’elle n’en avait plus. Daniel, quant à lui, a été marié, et a divorcé il y a quatre ans, sitôt en retraite. Sa femme a conservé leur maison, qui est localisée à Fouesnant, Descente de Bellevue, le long de la plage de Cap Coz. — Elle a été prévenue ? — Je n’ai pas jugé utile de le faire. Après tout, ils étaient séparés depuis plusieurs années. Par contre, maintenant que tu prends le relais, je te cède le soin d’entrer en relation avec leurs enfants, et avec son ex-femme si tu le juges utile. Ils ont une fille qui habite Londres, et un garçon qui vit du côté de Toulouse. Elle travaille dans le milieu de la finance, lui est ingénieur dans l’aéronautique. Céline Dupontel et Daniel Bernier se sont mariés devant le maire de Bénodet il y a près de trois ans. Une autre gorgée de café, puis il poursuit : — Ils étaient discrets. On ne leur connaît pas d’amis. On ignore ce qu’ils avaient comme loisirs, ou s’ils étaient inscrits dans une association. Son téléphone sonne juste quand il termine son exposé. — Allô ! Entendu. Le capitaine Moreau est avec moi. Je le lui dis tout de suite. Bon courage, à plus tard. Raccrochant, il ne tarde effectivement pas à livrer une dramatique information : — C’était Stanislas Le Pennec : ils viennent de trouver le deuxième corps. 1 Techniciens en identité criminelle, ils sont à la gendarmerie ce qu’est l’Identité Judiciaire à la police. 2 Voir Disparitions en Pays Fouesnantais, même auteur, même collection. 3 Service Départemental d’Incendie et de Secours.
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