Encore. Richard est d’une manière ou d’une autre venu à ma rescousse. Une fois, c’est un hasard. Deux fois, c’est une coïncidence. Mais cette fois, alors que l’eau glacée de la piscine me tirait vers le fond, son intervention avait un goût différent : celui d’un choix délibéré.
Tremblante comme une feuille d’automne, j’ai froid et je suis complètement trempée, mon visage enfoui contre son cou. Contre toute attente, la panique recule, remplacée par une conscience aiguë de son bras ferme autour de moi, de la chaleur qui irradie de son corps à travers nos vêtements mouillés. Il me porte si facilement. Quand je sens mon corps commencer à bouger, j’ouvre la bouche pour parler, ma voix n’étant qu’un souffle rauque.
“...Les livres.”
“Hein ?” Sa voix résonne dans sa poitrine, vibrante et proche.
“Mes livres… Dans le… sur la chaise.”
Il s’arrête net, et je sens le mouvement ralentir. Un silence s’installe, chargé d’une incrédulité palpable.
“...Tu es sérieusement préoccupée par tes livres en ce moment ?”
Je m’éloigne à regret de l’odeur agréable et réconfortante de pin – un parfum de forêt après l’orage – et je le regarde avec des yeux mi-clos, voilés de fatigue et d’eau chlorée. Il me regarde en retour, ses yeux gris scrutant mon visage pâle. Puis il soupire, secouant la tête, et un petit sourire presque involontaire effleure ses lèvres.
“Nerd.”
Le mot, lancé sans méchanceté, sonne presque comme un compliment dans le chaos ambiant. Il trouve mon sac à dos où je l’avais rangé et le prend, retournant d’un pas décidé dans la salle sombre de la piscine, qui semble soudain moins hostile avec sa présence. D’une manière ou d’une autre, il me berce d’un seul bras – et remplit mon sac à dos de livres avec l’autre. Une question obsédante tourne dans mon esprit engourdi : Toute sa force vient-elle vraiment du hockey ?
Tout à coup, il se fige, son corps devenant une statue tendue. Avant que je puisse demander pourquoi, le bruit fracassant d’une porte qu’on force résonne, suivi d’un piétinement précipité.
“Elle est ici ! Ici !” La voix perçante et triomphante de Tasha déchire l’air. “Je l’ai vue voler les clés de la piscine et— !!”
En surgissant telle une tempête, elle est suivie de trois de ses acolytes et de deux agents de sécurité au visage sévère. D’abord, son regard avide balaye immédiatement la surface de la piscine, cherchant désespérément le spectacle de ma noyade. En la voyant vide, une lueur de confusion assombrit son triomphe anticipé. Elle jette un coup d’œil autour. Nos regards se croisent, et sa confiance vantarde se transforme en une confusion totale.
Un des agents de sécurité, un homme d’âge mûr aux traits burinés, allume la lumière d’un geste sec, inondant la pièce d’une clarté crue qui révèle toute l’absurdité de la scène. L’autre nous cherche immédiatement, les sourcils froncés en un V sévère. Cependant, quand son regard se pose sur Richard, quelque chose chez l’homme se fige, et son irritation se transforme en… une résignation profonde, lasse.
“...Toi encore, hein, Perkins ?” grommelle-t-il, comme s’il retrouvait un fichu casse-pieds.
Richard affiche un sourire décontracté, un véritable défi à l’autorité. “Ça dépend de ce que tu m’accuses, Officier Charles.”
Je lève les yeux vers Richard, un nouveau morceau du puzzle s’emboîtant. Être en termes aussi familiers avec les agents de sécurité… Certaines rumeurs enfiévrées sur son comportement problématique n’étaient donc pas totalement inventées.
L’Officier Charles se frotte le nez, un geste qui semble ritualisé.
“D’accord. Allez-y, éclairez ma lanterne. Pourquoi étiez-vous ici tous les deux, après les heures, avec une porte fracturée ?”
“Ah, excellente question !” s’exclame Richard avec une fausse jovialité. “J’ai ‘emprunté’ les clés de l’équipe de hockey. Il pleut des cordes dehors, donc pas d’entraînement en extérieur. J’ai pensé que nager, c’était cardio aussi, non ? En fait, c’est même mieux, ça muscle différemment !”
“Tu ne peux pas juste squatter la piscine comme ça, Perkins… Et cette porte ?” L’agent pointe l’objet du délit d’un doigt accusateur.
“Ça ? Oh, cadeau du ciel !” Richard écarte les mains, l’innocence même. “Je l’ai trouvée comme ça. Je n’ai même pas eu besoin d’utiliser les clés !” Il rit, un son clair qui sonne faux dans la tension ambiante.
L’homme grogne, son regard se faisant perçant. “Trouvée comme ça, hein ? C’est bien pratique.”
“Le hasard fait bien les choses, parfois,” rétorque Richard, imperturbable.
L’agent le dévisage un long moment, semblant peser le désir d’enquêter contre la perspective d’un dossier interminable. Finalement, il agite la main d’un geste las. “Puisque la porte était déjà ouverte… et que je n’ai pas envie de paperasse jusqu’à minuit, très bien. Mais arrête de me causer des migraines, Perkins.”
“Je ne peux pas promettre l’impossible, mais je ferai de mon mieux,” sourit Richard, balançant la sangle de mon sac à dos sur son épaule avec une désinvolture étudiée.
La bouche de Tasha s’ouvre, l’indignation colorant son joli visage d’un rouge vil.
“Attends une minute ! Officier ! Vous n’allez pas les croire, quand même ?” Elle pointe un doigt tremblant vers nous. “Comment Richard peut-il ‘s’entraîner’ alors qu’il traîne cette… cette fille avec lui ? Et regardez-la ! Elle est trempée de la tête aux pieds ! On dirait qu’elle a nagé avec ses habits !”
Richard hausse simplement les épaules.
“Je l’ai invitée à venir superviser, histoire d’avoir un secouriste sous la main,” il répond avec un sarcasme velouté, ses yeux se plissant d’un mépris amusé. “Les consignes de sécurité, ça vous parle ? Elle s’est juste un peu trop approchée pendant que je faisais des longueurs. Les éclaboussures, ça va vite.”
Une des autres filles, une brune aux yeux perçants, sursaute comme si on venait de lui révéler un secret. “Ça ne ressemble pas à un entraînement,” lance-t-elle, victorieuse. “Ça ressemble à un rendez-vous clandestin !”
Un silence tombe, lourd de sous-entendus. J’attends, le cœur battant la chamade, pour voir ce que Richard va rétorquer. Cependant, je cligne des yeux, réalisant qu’il ne dit rien. Il les fixe simplement, un silence calculé, un sourire énigmatique aux lèvres. Ce silence en dit plus long qu’un torrent de paroles.
“Et alors ?” lâche-t-il enfin, d’une voix douce mais qui porte comme un coup. “Est-ce que ça aurait de l’importance ?”
J’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds trempés. Mon cœur fait un bond douloureux dans ma poitrine, et je suis sûre que mon visage vient de prendre la couleur d’une pivoine écarlate.
Immédiatement, les filles explosent. “Quoi ?!” “Tu sors avec ELLE ?!” Leurs protestations aigües se mélangent, et leurs regards, chargés d’une haine pure, se posent sur moi comme des griffes. Je peux presque sentir la brûlure. Ah. Une certitude glacée s’installe en moi : Je ne vais jamais connaître la paix de nouveau. Je viens d’être jetée en pâture.
Richard, impassible, hausse les épaules et s’approche pour sortir, les dépassant toutes alors que l’agent Charles et son collègue essaient de calmer les cris hystériques. Au moment où il passe près d’elle, Tasha, folle de rage, l’attrape par le bras avec force.
“Attends une minute, toi— Tu ne t’en tires pas comme ça !”
Richard, qui marchait très près du bord glissant de la piscine, ne résiste pas. Peut-être que c’est fait exprès – un accident si parfait qu’il en devient suspect – il se retourne soudainement sur ses talons. La gravité, le mouvement brusque et la prise de Tasha font le reste.
Un instant plus tard, il y a une éclaboussure monstre et un cri perçant.
“Agh !! Glurb—!” Tasha agite les bras, une sylphide surprise devenue gargouille chlorée.
“Oh mon dieu, Tasha !!” Ses amies se précipitent en hurlant, formant un chœur de drames.
“Ah, nom d’un chien,” grogne l’agent Charles à voix basse, se penchant avec résignation pour tenter d’attraper la jeune femme éclaboussée.
Pendant ce temps, Richard la fixe du haut de son nez pendant un moment, un arc de sourcil légèrement levé. Son expression est un chef-d’œuvre de neutralité feinte. Puis, sans un regard en arrière, avec moi toujours accrochée à lui comme un naufragé à une bouée, nous nous échappons de la situation dans un silence complice, laissant derrière nous les vagues de la discorde.