II-3

1682 Words
– C’est que... je suis mal habillée... J’ai bien compris ce que voulait dire Piotre... – Ne vous occupez pas des idées de cet imbécile, ma chère petite. Vous êtes très gentille ainsi. Mais demain, il faudra vous vêtir autrement, pour partir avec moi. – Je mettrai ma robe du dimanche. C’est tout ce que j’ai... et puis des bas et des souliers... Ici, un gros soupir... – ... Faudra-t-il que j’en porte toujours ? – Ah ! cela, oui, c’est indispensable ! Aniouta soupira encore, en jetant un coup d’œil de regret vers les petits pieds bruns, fins et charmants, qui s’agitaient librement dans les vieilles sandales. Boris dit en souriant : – Est-ce aussi « bonne amie » qui vous a donné l’habitude d’avoir les pieds nus ? – Oui, elle disait que cela me fortifierait. – C’est possible. Mais vous ne pouvez plus continuer ainsi, à votre âge, ma chère enfant. Vous verrez que vous vous ferez vite à bien des petits détails encore ignorés de vous. Aniouta secoua la tête. – J’ai peur que non... Et puis... la comtesse Vlavesky est-elle très sévère ? – Mais non, elle ne le sera pas ! Ne vous faites pas de tourments, Aniouta. Tout ira très bien, et vous deviendrez une petite comtesse accomplie. Elle murmura : – J’aimerais mieux rester ici ! Piotre apparut à ce moment. Très empressé, il mit le couvert d’Aniouta, puis servit le dîner, fort convenable, ainsi que l’avait prévu Boris. Mais la vaisselle était ébréchée, dépareillée, de même que la verrerie et les quelques couverts d’argent ; et la serviette que déplia le comte s’ornait de nombreuses reprises. Aniouta apprit à son cousin que les meilleurs meubles et tous les objets ayant quelque valeur avaient été vendus successivement par le comte Michel, au fur et à mesure de ses besoins d’argent. – C’est Piotre que grand-père chargeait de la vente, ajouta-t-elle. – Hum !... Il est à craindre qu’il lui en soit resté quelque chose entre les doigts. – Lioudmila le disait. – Le point difficile est de trouver des preuves... Je chargerai un homme d’affaires de voir clair là-dedans, si c’est possible... Encore un peu de ce poulet, Aniouta ? La fillette accepta, en tendant à Boris son assiette vide. Elle n’était pas accoutumée à des repas aussi confortables, surtout depuis que Lioudmila n’était plus là. Boris s’occupait d’elle, la servait avec des attentions fraternelles. En même temps, il notait, sans malveillance, les petites incorrections témoignant du dédain absolu qu’avait eu l’institutrice pour le code habituel de la bonne éducation. La comtesse Vlavesky trouverait à critiquer, chez la pupille de son fils. Il faudrait qu’il la prévînt d’agir avec douceur, pour ne pas froisser la pauvre enfant. Heureusement, il aurait cinq ou six jours à passer au château, et pendant ce temps il pourrait donner à la fillette quelques conseils, sous une forme moins sèche que ne le seraient ceux de sa mère. Car, vraiment, elle l’intéressait de plus en plus, cette petite cousine ! Tout à fait à l’aise maintenant, elle causait avec entrain, montrant un esprit vif, parfois légèrement malicieux, une charmante gaieté d’enfant et la plus candide simplicité. Boris se souvenait d’autres fillettes de son âge, rencontrées dans le monde, dans sa famille ou chez des amis, petites femmes déjà, hardies, coquettes, cherchant à ce qu’on leur fit la cour... Chez Aniouta, rien de cela. C’était l’enfant, dans toute sa fraîcheur, dans toute son innocence. Elle était visiblement aussi à l’aise près de ce jeune et beau cousin que s’il eût été son frère. Et lui, charmé par cette ingénuité, ne voyait en elle qu’une petite fille délicieuse, qui avait besoin de sa protection, et qui attendrissait étrangement son âme orgueilleuse, jusqu’alors trop accoutumée à l’indifférence égoïste. Le repas fini, il alla vers la porte vitrée, pour allumer une cigarette. Devant lui s’étendait le parterre, visible encore, car le jour venait à peine de disparaître, et la nuit n’avait pas fini de prendre possession de son domaine... Aniouta, qui avait suivi son cousin, dit à mi-voix : – C’est triste de quitter ce qu’on a toujours connu ! Il avait pu remarquer déjà qu’elle passait vite de la gaieté insouciante à la mélancolie, petite âme vibrante que tout émouvait... Doucement, il mit sa main sur l’épaule frêle. – Je ne puis malheureusement vous éviter ce chagrin, ma chère petite. Il faut être courageuse. Elle dit avec vivacité : – Oh ! je le serai ! Je sais l’être, vous verrez !... Et puis, partir avec vous, ce sera moins dur. Je vous connais déjà... je vous connais bien, mon cousin... Elle souriait à Boris, avec toute sa simplicité d’enfant – un si joli sourire, dont on eût difficilement trouvé le pareil ! – ... Vous êtes bon, très bon, et je suis sûre que je vous aimerai beaucoup. Je vais me figurer que mon frère n’est pas mort, qu’il est revenu pour me chercher. – Et moi que j’ai retrouvé ma petite sœur morte au berceau. Je m’en souviens ; elle était toute frêle et blanche, et elle avait des yeux foncés... presque aussi foncés que les vôtres, petite cousine. Dans la demi-obscurité, il distinguait les belles prunelles attentives, émues, levées sur lui. Aniouta dit pensivement : – Que c’est dommage !... Vous avez dû avoir bien du chagrin ? – Oui, sur le moment. Mais j’étais si jeune !... Pourtant, j’aurais beaucoup aimé Nadiège, si elle avait vécu. Il ajouta, en pensée : « Surtout si elle vous avait ressemblé. » Un vague rayon de lune apparaissait, jetant son pâle reflet sur la haute stature de Boris, sur la mince petite créature debout près de lui. Le jeune homme voyait presque distinctement le visage délicat, les yeux profonds, qui s’emplissaient de regret mélancolique... Aniouta dit en joignant les mains : – Quel malheur que ce ne soit pas Nadiège qui ait vécu, et moi qui sois morte. Vous auriez votre sœur, et elle aurait un frère, – un grand frère qui l’aimerait beaucoup. Tandis que moi, je suis seule... – Mais non, vous n’êtes pas seule ! Je suis là... et je serai votre grand frère, Aniouta. Il se penchait, très ému, vers l’enfant qui frissonnait de tendresse, l’enfant délaissée qui avait soif d’affection. Un sentiment nouveau s’agitait en son cœur : une tendresse toute fraternelle pour cette petite Aniouta si touchante, dont les beaux yeux pleins de larmes semblaient implorer qu’on l’aimât un peu. Son bras s’étendit, entoura les épaules de la fillette d’un geste doux et protecteur. En se penchant davantage encore, il demanda : – Veux-tu être ma petite sœur, Aniouta ?... Veux-tu que je sois ton grand frère ? Il devina, plus qu’il ne le vit, le rayon de bonheur qui éclairait soudainement le regard mouillé d’Aniouta. La fillette dit d’une voix étouffée par l’émotion joyeuse : – Oh ! si je le veux !... Que vous êtes bon ! Vous verrez comme je vous aimerai, comme je chercherai toujours à vous faire plaisir ! – Chère petite fille !... Tu m’appelleras Boris, et je te tutoierai, comme je l’aurais fait pour Nadiège. – Oui, Boris ! Et avec un soupir de bonheur, elle ajouta : – Maintenant, je n’aurai plus tant de peine à m’en aller d’ici ! Il dit, avec une affectueuse malice : – À condition d’emmener Rik ? – Certainement ! Mon pauvre Rik ! Vous m’avez promis, mon grand frère ? – Et je tiendrai, petite sœur. Je tiens toujours mes promesses, vois-tu. Aniouta dit gravement : – Moi aussi. Le chien, qui rôdait à travers le parterre, se rapprocha et vint s’asseoir à quelques pas des deux cousins. Pendant le dîner, il s’était tenu à distance respectueuse du comte Vlavesky, en dépit des encouragements de sa jeune maîtresse, et maintenant encore il semblait juger plus prudent de demeurer un peu loin d’un homme aussi prompt à la riposte. Boris, laissant retomber son bras, avait pris dans sa main celle d’Aniouta. Il se sentait singulièrement attendri, près de cette petite créature qui se confiait ingénument à sa force virile, à sa loyauté, à son affection. Vraiment oui, elle serait pour lui une jeune sœur très chère, et il ferait tout son possible pour qu’elle fût heureuse. Sur sa main, tout à coup, il sentit le contact de lèvres fraîches... C’était le silencieux remerciement d’Aniouta. Puis la petite tête aux cheveux fous se redressa, et à la pâle clarté de la lune, Boris vit de nouveau les grands yeux noirs qui le regardaient, tout brillants d’une reconnaissance dont l’intensité le frappa. Il dit en souriant, pour cacher son émotion : – Je crois que nous nous entendrons fort bien, petite sœur ? Elle riposta avec élan : – Oh ! oui ! Je vous obéirai toujours, à vous, n’importe ce que vous me direz de faire. – Il faudra obéir aussi à ma mère, Aniouta. Elle secoua la tête : – Je ne la connais pas... Cela dépend... Si elle vous ressemble, je veux bien. – Eh ! serais-tu capricieuse, enfant ? – Non... mais je ne peux obéir qu’à ceux que j’aime. – Hélas ! ma pauvre petite, ce n’est pas possible ! L’autorité, en ce monde, n’est pas toujours sympathique ; cependant, il faut l’accepter, par devoir. Tu apprendras cela, et je suis sûr que tu seras très raisonnable sur ce point-là comme sur d’autres. À ce moment, Piotre entra, apportant une lampe. Il venait prévenir Son Excellence que sa chambre était prête, quand il lui plairait de s’y retirer. Boris congédia d’un mot bref le personnage de plus en plus obséquieux. Quand la porte se fut refermée sur lui, Aniouta laissa échapper un léger éclat de rire : – Je ne l’ai jamais vu comme ça, Piotre !... Il doit avoir peur de vous, Boris ? – C’est qu’il n’a pas la conscience nette, et se doute que je ne me laisserai pas berner. Aniouta considéra un moment son cousin, et déclara gravement : – Il a raison de craindre, parce que vous ne devez pas être facile, quand vous vous fâchez ! Le comte dit en riant : – J’espère que tu n’en feras pas l’expérience, ma petite sœur... Mais je vais te dire bonsoir maintenant. Demain, je veux me lever de bonne heure, pour tout régler avec cet individu, avant notre départ. Toi-même, tu te prépareras, comme je t’ai dit, en mettant ta meilleure robe, des bas, des souliers, en arrangeant un peu tes cheveux. Puis, si tu as quelques objets, quelques souvenirs à emporter, range-les dans une petite caisse, qu’on chargera sur l’automobile. – Oui, je me lèverai à quatre heures pour tout préparer... Mais saurez-vous trouver votre chambre ? – Oui, oui, sois sans crainte, Piotre m’a dit qu’elle était en face de l’escalier. – C’est la seule où il y ait encore des meubles, en dehors de celle de grand-père. – Et la tienne, Aniouta ? – Elle est au rez-de-chaussée, sur le jardin, et elle contient un vieux lit, une table et une chaise qui boitent toutes les deux. Là-dessus, le joli rire clair éclata. Puis, philosophiquement, la fillette ajouta : – C’est bien suffisant pour dormir. – Sagesse !... Mais, dans un an, diras-tu encore cela ? Elle s’exclama, l’air surpris : – Pourquoi pas ? – Eh ! parce que tu connaîtras autre chose !... toutes nos superfluités de la vie... Allons, bonsoir, enfant ! Dors avec les anges, comme disait ma vieille gouvernante, quand j’étais petit garçon. – Bonsoir, mon grand frère ! Elle lui présentait son front. Il y mit un tendre b****r fraternel, et quitta la salle, tandis qu’Aniouta, suivie de Rik, disparaissait par une autre porte avec une célérité de furet.
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