Chapitre 7

2982 Words
On entendit une petite sonnerie claire, et presque en même temps l’ombre d’un corbillard, arrêté devant la fenêtre, prit la moitié du jour de la salle de garde. — Oui, dit un interne au docteur, c’est toujours à cette heure-ci comme de ton temps, et à la même place… station de la correspondance pour l’éternité ! — Passe-moi l’eau-de-vie. — Quelle pipe veux-tu ? la tête de mort, ou la colique de plomb ? — Non, l'autre. On frappa à la porte. — Entrez ! — M. Pichenat, dit une fille de salle, c’est pour une femme… le 14… à délivrer. — Bon! ça arrive toujours quand on allume une pipe… — Plains-toi ! C’est quand tu seras dans le service où j’étais il y a deux ans… En voilà un hôpital où on est dérangé les jours de garde… et les nuits donc ! J’ai calculé : c'est sept fois en moyenne qu’on vient vous réveiller… II y a ce diable de pas de l’infirmier qu’on entend marcher dans la cour, monter l’escalier… Et le matin, à six heures : Pan ! pan ! à la porte… Entrez ! C’est un décès à signer… Quand on pense qu’il y a un idiot d’interne qui a donné à l’administration l’idée d'exiger la vérification des décès… Je te demande un peu… des malades qui sont depuis deux mois à mourir dans une salle… Mais il y a longtemps qu’ils sont morts quand on s’en aperçoit ; seulement, ils s’obstinent à respirer… — Êtes-vous contents des opérations dans ce moment-ci ? demanda le docteur. — Heu ! heu ! — Non, ça ne réussit pas depuis quelque temps. — Il y a des veines comme ça… — Et ce qu’il y a de triste, c’est que ça ne dépend pas du chirurgien. L’opération peut être parfaitement faite ; mais c’est la chance… c’est comme une main au lansquenet… on passe ou on ne passe pas… Il y a des veines positivement… — Oui, c’est de la chance… Tiens ! l’année dernière, mon chef de service tombe malade… Il venait de faire vingt-cinq opérations de suite sans accident, et des opérations très graves… On envoie Harder le remplacer, tu sais qu’Harder est au moins aussi fort que lui, il fait cinq opérations, les cinq opérés claquent ! Ma foi ! à la sixième il a mis sa trousse dans sa poche, et bonsoir ! il n’est pas revenu… — II a bien fait ! qu’est-ce que tu veux ?… — On n’est pas encore si malheureux ici qu’à l’hôpital d’où je viens… Voilà deux ans qu’on y perd tous les opérés… C’est embêtant à la fin… Un moment, dans le pavillon des hommes, il y avait au troisième étage l’infection purulente, au second le tétanos, et au premier la pourriture d'hôpital… — Ça allait bien I — Ce qu’il y a de curieux c’est qu’on en perd beaucoup plus à Paris qu’en province… où souvent ils sont charcutés… — Allons ! il y a de très bons chirurgiens en province… Il ne faut pas les abrutir en masse… Pichenat, qui était rentré, s’était assis dans le fauteuil de garde et s’amusait à taquiner son voisin avec un des bâtons écorcés qui servaient aux internes à faire des assauts de canne. Tout à coup de sa chaise, le voisin sauta sur la nappe. — Qu’est-ce que tu fais, Malivoire ? tu montes sur la table ? — Non, je monte à la tribune, — dit gravement l’interne qui répondait au nom de Malivoire, — pour la discussion du budget… Messieurs, il y eut un temps, je devrais dire un âge d’or, où l'administration se faisait une joie de nous nourrir. Et telle était, d’après les légendes qui sont venues jusqu’à nous, la générosité de l'administration, en ce temps-là, qu'un interne pouvait tenir une table d'hôte avec ce que l'administration lui fournissait… Obligés de nous nourrir nous-mêmes, nous avons choisi parmi nous un caissier qui nous semblait digne de notre estime… — Je demande la parole ! cria Pichenat. — C'est sur la conduite de ce comptable investi de toute notre confiance, et qui fait danser l’anse du panier… — Très-bien ! — … que je veux appeler votre attention !… Pichenat, je l'ai nommé, messieurs, prend perpétuellement des voitures : il me les fait partager, c’est vrai, mais il les paye… Je l’ai vu aujourd’hui en conférence avec son bottier : il lui soldait une note… — Au contraire ! — fit Pichenat. —Il parle, messieurs, de louer une loge aux Italiens… Un seul mot pour finir, messieurs… A Bicêtre, nous vivions pour vingt-cinq francs par mois, Pichenat ose nous en demander quatre-vingts… — Pourquoi m’avez-vous nommé économe? — On t’a nommé économe… pour que tu fasses des économies ! — Malivoire ! tu marches dans mon gloria ! — Malivoire ! à bas ! — A-t-on de l'encre ici ?… et une plume quelconque ? demanda le docteur, et il se mit à écrire sur le coin de la table les dédicaces des exemplaires de ses thèses. — Ah ! dites donc, qu'est-ce qui veut un cœur très bien préparé ? Quelqu'un en a-t-il besoin ici ? — Ça me va. Je le retiens. — Vous avez une nouvelle novice à la salle SainteThérèse ? — Tu ne l'as pas encore vue ? — Non, ça m’est égal. A mon hôpital de l'an dernier, il y avait des sœurs de Sainte-Marthe… — Ah ! oui, des sœurs jansénistes… — Ne m’en parle pas de tes sœurs jansénistes… elles sont toutes grêlées… . — Et les plus jeunes ont connu nos professeurs du temps qu’ils étaient internes. — Comment s’appelle-t-elle déjà notre novice ? Elles ont des noms… je ne sais pas où elles vont les pêcher… — Est-ce qu’elle ne s’appelle pas sœur Ambroisine ? — Non, elle s’appelle sœur Philomène. — Elle est très-gentille… — Et puis elle a l’air bonne fille… Elle ne vous fait pas un nez comme il y en a… — C'est dommage seulement qu’elle l’ait un peu trop gros, son nez… — Oui, mais elle a des yeux bleus, et un regard d’une douceur… — Est-ce un r ou un x à la fin de Métivier ? demanda le docteur qui écrivait. — Un x. — Ce qu’elle a, c’est qu’elle a de la grâce… Elle n’a pas les mouvements bêtes. — Moi, je ne sais pas ce qu’elle a et ce qu’elle n’a pas… mais elle m’a semblé charmante… Qu’est-ce que tu en dis, toi, Barnier ? — Ah ! c’est vrai, elle est à la salle Sainte-Thérèse, c’est Barnier qui l’a dans son service. Eh! bien, Barnier ? — Mon cher, moi… qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?… je n’aime pas les jeunes sœurs, voilà mon principe… J’ai horreur du romanesque… ça m’ennuie de voir des petites filles qui se montent la tête et se font religieuses sans savoir pourquoi, ni ce que c’est… par idée de roman… comme elles se monteraient la tête pour un cousin qui vient aux vacances… Les vieilles, celles dont le cœur, ni la main ne tremblent plus… à la bonne heure, celles-là… — Mais mon cher, voyons, il faut bien qu’elles commencent… — C’est vrai… mais j’ai beau me dire ça… c’est plus fort que moi… Tiens ! hier au soir, elle a voulu m’aider à faire un pansement… j’ai eu peur qu’elle ne tournât de l'œil comme l’autre fois… et je n’ai pu me tenir de la rembarrer… La sœur Philomène était entrée à l’hôpital avec un grand trouble. Elle avait vécu longtemps à l’avance avec cette idée d’hôpital, espérant par l’habitude se familiariser avec elle ; mais cette idée était devenue une obsession qui l’avait remplie de terreurs. De jour en jour, elle s’était sentie moins forte contre ces pensées, ces images poignantes qui assaillent le cœur du passant devant un grand mur d’hôpital troué de petites fenêtres. Son imagination, travaillant dans l’inconnu, se grossissait à ellemême l'horreur qui devait être là. Elle pressentait avec les yeux je ne sais quoi de pareil à ces planches d’anatomie coloriées qu'elle avait vues, étant enfant, quelque part, dans le quartier latin. Et dans le vague des choses, elle se créait, malgré elle, un idéal d’épouvante. Un souffle lui passa sur les tempes et sur les pommettes en entrant pour la première fois dans la salle où elle devait faire son service de sœur. Elle aperçut sur les poêles les pointes de fer à attiser le feu : elle les prit pour des fers à cautériser. Elle croyait qu’elle allait voir des instruments d’acier tachés de taches épouvantables, des morceaux de vivants, tout ce qu’on rêve, en frissonnant, de la chirurgie à l’œuvre ! Elle ne vit rien de cela ; mais des lits blancs, des rideaux blancs, du linge blanc. Il y avait partout la propreté, charmante à l’œil, d’une chambre de jeune fille. Sous le pied nu du frotteur, le carreau luisait. Les malades avaient sur les oreillers des poses tranquilles. Un joli jour d’automne presque rose se balançait dans la blancheur matinale des lits et dans les transparences des fonds. Des lumières jouaient sur le cuivre rouge des plats brillants et nets, ou dormaient sur l’étain clair des brocs et des fontaines. Des rires d’internes mettaient dans la salle un écho de jeunesse. La convalescence babillait à demi-voix dans les lits murmurants. Et dans toute la salle, il y avait tant de clarté, tant de paix et tant d’ordre, le voile était si habilement jeté sur les misères et l'ordure de tous ces corps, sur le martyre de tant de douleurs, la toilette de l’horreur était si bien faite, la souffrance était si calme, l’agonie faisait si peu de bruit, que la sœur fut tout étonnée d'être rassurée et calmée par la réalité. Elle eut un sentiment de délivrance, de confiance, de joie : elle se crut sauvée des terreurs de son imagination, et elle fut presque fière de se trouver plus forte qu’elle ne l’avait espéré. Elle redoutait beaucoup de voir un mort. Elle en vit un qui venait de mourir. Il avait les deux mains étendues et posées à plat sur le lit. Un tricot brun mal boutonné s’ouvrait sur sa poitrine. Deux oreillers lui soulevaient le corps ; sa tête, un peu sur le côté, se renversait en arrière. On voyait le dessous de son cou, une barbe forte et noire, un nez pincé, des yeux creux. Autour de sa tête, ses cheveux plaquaient à l'oreille comme des cheveux en sueur. Sa bouche béante était restée toute grande ouverte, dans une aspiration suprême : la vie semblait l’avoir forcée pour en sortir. Il était là tout chaud, et déjà enveloppé et raidi dans le suaire invisible de la mort… La sœur regarda ; elle resta, pour s’éprouver, longtemps à regarder : elle ne sentit pas plus d’émotion devant ce cadavre que devant une cire. Elle se soutint pendant quelques jours dans cet état de fermeté naturelle et de courage sans effort. C’était une grande surprise et un grand contentement pour elle d'échapper si facilement à la lâcheté de ses sens, aux défaillances qu’elle avait redoutées. Elle commençait à se croire aguerrie déjà, lorsque regardant un soir une malade qui dormait toute pâle, le cœur lui manqua : elle fut obligée de se retenir à la colonnette du lit pour ne pas tomber. Jusque-là, par la volonté, par l’application de toutes ses forces à son rôle, à sa tâche de dévouement, elle s’était dérobée à l’impression et au contre-coup de ce qu’elle voyait. L’heure était venue où toutes les émotions, amassées en elle à son insu, éclataient sans motif. Elle cédait à un malaise indéfini, à l’ébranlement de toutes les secousses qu’elle n’avait pas perçues sur le moment. Ses nerfs, tenus par le spectacle de l’hôpital dans une irritation continue, avaient un jeu fébrile, une sensibilité agacée et maladive ; et certains bruits, comme la chute d’un gobelet d'étain, lui donnaient un tressaillement douloureux. Puis elle voyait tous les jours un peu plus de ce que l’hôpital cache si admirablement aux premiers regards. Les têtes des jeunes étudiants penchés à la visite sur un lit n’étaient pas quelquefois si rapprochées que son œil malgré elle, ne passât au travers, et ne touchât, sur un membre entrevu, une plaie nue et vive. La mort, elle la croisait à toute heure dans celte affreuse boîte brune, portée par deux infirmiers, qui voile le cadavre, et donne la terreur du mystère à l’horreur de la mort. Toutes sortes d’objets, dont le sens lui échappait aux premiers temps, prenaient pour elle une signification qui s’emparait de sa pensée au passage. Elle ne pouvait les rencontrer de l’œil, sans y trouver un souvenir qui lui faisait peur, une image qui lui faisait mal. Les choses évoquaient l’ombre des souffrances qu’elles avaient touchées. Elle revoyait sur le brancard de bois renversé en l’air dans l’antichambre, à l'entrée de la salle, ces femmes que presque chaque jour le brancard emportait pâles à la salle des opérations, et rapportait plus pâles. Tout alors lui parlant et allant jusqu’au fond de ses entrailles, elle éprouvait un serrement sous les côtes, et elle se sentait les jambes à la fois molles et légères, avec un froid dans les os, descendant de la rotule au bout de l’orteil. Au haut du large escalier tournant qu'elle montait et descendait si souvent pour aller à la salle Sainte-Thérèse et pour en sortir, il y avait un grand palier, et sur ce palier, un mur contre lequel il lui fallait passer. Quand sa robe le frôlait, elle était prise d’épouvante, comme un enfant la nuit. C’était pourtant un mur comme tous les autres, un mur qui n’avait même point, comme d’autres murs de l’hôpital, ces traces brunes, laissées par une main sanglante au passage : mais derrière, la sœur le savait, était l’amphithéâtre… L'hôpital, les salles, les lits devinrent bientôt pour elle pareils à ce mur ; ce que ses yeux ne voyaient pas, sa pensée croyait le voir. Son imagination passait derrière les rideaux, entrait sous les draps. On eût dit une seconde vue abominable que les voiles irritaient sans pouvoir l’arrêter. Il arrivait que sous le tourment de ces perceptions incessantes, des larmes tout à coup lui montaient aux yeux, des larmes qu’elle refoulait et qui lui revenaient un moment après, Des scènes banales, les incidents les plus vulgaires de la vie d'hôpital, des bruits, des spectacles sans le moindre effet dramatique, la faisaient tomber à l'improviste dans la demi-défaillance qui précède l'évanouissement. Un rien suffisait pour lui faire monter ces larmes aux yeux, ces faiblesses au cœur : dans sa sensibilité, à bout de courage et qui ne pouvait plus se contenir, c'était la goutte d’eau qui fait déborder le vase. L’émotion retombait sur son corps en une fatigue qui le brisait comme une nuit de jeu brise le corps d’un joueur. Ses sens avaient des instants de lassitude où ils se dérobaient sous elle ; et un tel accablement s’emparait de sa volonté physique, qu’il y avait des moments où elle était prête à crier : Assez ! assez pour aujourd’hui ! Mais aussitôt elle se mettait à remuer, à marcher, à aller, à agir. Elle s’agitait en se donnant un prétexte ; elle faisait quelque service qu'elle n’avait pas besoin de faire ; et ses forces ainsi reconquises recommençaient à lui obéir et à la servir. Le soir, quand elle n'était pas de garde la nuit à l’hôpital, elle rentrait à la communauté avec la tête vide, la pensée lourde, inerte, incapable d’application et de mouvement. Elle avait peine à suivre le sens de ses prières, à rassembler les mots qui les formaient, il ne lui venait au cerveau que des idées machinales, un reflet presque matériel de ses sensations physiques. Ce n’étaient point des souvenirs, c’étaient des images qui repassaient devant elle, et auxquelles elle s’abandonnait dans une contemplation paresseuse et absorbée ; images d’une illusion étrange qui rapportaient sans pitié devant son regard la réalité toute vivante ! Elle voulait ne plus rien revoir, elle priait… Mais il lui revenait l’odeur, l’insupportable odeur que boivent les vêtements, qu’aspirent les pores de la peau ; elle ne voyait plus l’hôpital, elle y était ! Elle fut longtemps à lutter, à souffrir ainsi, cherchant à se vaincre, élevant à Dieu ses souffrances et lui demandant chaque jour la constance de l’habitude. Il est à l'hôpital, le matin, vers les dix heures, une heure que le bruit, le mouvement des allées et des venues, l'animation des malades, la vie des salles font différentes des autres heures, presque gaie. C'est comme une trêve dans la journée. La visite, le pansement viennent de finir. La vue et la parole du médecin ont approché l'espérance de chaque lit ; la main habile et douce de l'interne a donné à la souffrance le soulagement de la b***e nouvelle et de l'onguent frais. La consolation à touché les corps comme les âmes. La fille de garde, penchée en avant, traîne et emporte le linge maculé dans !e grand drap auquel elle est attelée des deux mains par derrière. Entre chaque lit, la brosse met par terre des rayons clairs. Sur les oreillers renflés et blancs, les têtes reposent ; les visages s’apaisent et sourient, à demi ressuscités, avec un air de confiance, de calme, de coquetterie. Sur les chaises, à la tête des lits, les malades les plus valides s’habillent de côté, à demi tournées vers la fenêtre, heureuses et lasses comme à une première levée, lentes et s'arrêtant dans leur toilette, distraites et regardant vaguement devant elles. Et bientôt paraît à la porte de l'officine le grand panier plein de pains dorés et entiers où le couteau a marqué quatre parts ; et aussi le petit chariot portant sur une serviette blanche le déjeuner de la salle.
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