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2011 Words
L’extrémité du parterre finissait en terrasse. Une balustrade de pierre noire, effritée, la terminait, et un escalier aux marches brisées conduisait à un petit parterre inférieur décoré d’un bassin rond où l’eau croupissait à l’ombre des vieux arbres d’alentour. Boris s’accouda contre la balustrade, et aussitôt une lueur d’intérêt parut dans son regard. Presque au-dessous de lui, un peu à gauche, sur un banc de pierre, Aniouta était assise, caressant la tête hirsute que le chien appuyait sur ses genoux. Un reflet de soleil couchant arrivait jusqu’au petit visage penché, enveloppait la chevelure dont, à ce moment surtout, Boris remarquait la nuance étrange et superbe. La fillette restait immobile, les paupières mi-closes, ses longs cils foncés battant fébrilement sur la joue délicate… Et voilà que sur cette joue, le comte Vlavesky distinguait des larmes qui glissaient, lentement, Il se sentit ému de pitié. Pauvre petite créature, elle se demandait sans doute ce qu’elle allait devenir ? Sa première rencontre avec son cousin lui avait évidemment laissé une impression pénible… C’était à lui de l’effacer, le mieux possible. Vivement, il descendit les vieilles marches de pierre et s’avança vers Aniouta. Le chien se détourna, gronda… mais, se souvenant sans doute, il ne bougea pas. Quant à sa jeune maîtresse, elle s’était brusquement levée. Rouge d’indignation, elle attachait sur l’arrivant des yeux brillants à la fois de larmes et de colère. — Allez-vous-en !… Vous venez encore le battre ?… Allez-vous-en ! — Non, Aniouta, je ne toucherai pas à votre chien. Mais je veux vous parler, ma chère enfant. — Pourquoi m’appelez-vous comme cela ? Vous ne me connaissez pas ! — Mais je sais que vous êtes ma cousine, et je désire beaucoup vous mieux connaître. Les beaux yeux noirs ne s’adoucissaient pas. Aniouta avait saisi le chien par son collier, en un geste de protection, et continuait de regarder le jeune homme avec un ressentiment mêlé de méfiance. Boris s’approcha d’elle, en disant d’un ton d’autorité : — Allons, asseyez-vous, Aniouta, et écoutez-moi. Elle obéit machinalement, cédant à l’impérieuse injonction du regard de Boris. Il s’assit près d’elle et prit sa main — une fort jolie petite main, brunie par le grand air, comme l’étaient les bras charmants sortant des manches courtes, et aussi le délicat visage au teint mat, où les yeux sombres semblaient occuper la plus grande place. Aniouta eut un mouvement de recul. Mais Boris la retint, en disant avec un sourire. — Je ne vous laisserai pas échapper, petite cousine, je vous en avertis. Il faut m’écouter… Soyez raisonnable. Il me semble pourtant que je n’ai pas l’air si terrible ? La fillette, ingénument, plongea son regard dans celui du jeune homme. Elle y lut sans doute l’intérêt qu’elle inspirait, peut-être céda-t-elle aussi, inconsciemment, à l’attrait charmeur de ces yeux qui la considéraient avec une autoritaire bonté… Son petit visage crispé se détendit, sa main cessa de vouloir échapper à celle de Boris. D’un ton hésitant, elle répondit à la question du comte : — Non… Mais vous avez fait mal à mon pauvre Rik. — Il paraissait fort disposé à me mordre, Aniouta. — Oh ! il l’aurait fait certainement ! Boris ne put s’empêcher de rire à cet aveu ingénu. — Vous voyez donc que j’avais raison. Aniouta soupira, l’air perplexe : — Je ne sais pas… Certainement, j’aurais été bien désolée que Rik vous eût mordu… bien désolée, je vous assure… Elle levait sur Boris ses yeux d’où cette fois toute rancune, toute méfiance avaient disparu. Ils étaient merveilleusement beaux, ces yeux-là, veloutés, profonds, et reflétant une âme si jeune, si pure, délicieusement enfantine encore ! Boris, oubliant complètement son impression première, pensa : La charmante petite créature ! Il dit gaiement : — Je vous remercie de cette parole, Aniouta. Mais si j’avais su que ce chien vous fût si cher, je me serais peut-être laissé mordre… un peu, du moins. Elle s’exclama : — Oh ! non, par exemple non ! Vous avez bien fait. C’était ennuyeux pour Rik, et moi j’ai eu peur qu’il soit blessé. Mais non, il n’avait rien… dis, mon bon chien ? Sa main caressa lentement le museau velu de Rik, qui attachait sur elle des yeux affectueux. — C’est votre ami, Aniouta ? — Oui… Je n’ai plus que lui depuis que bonne amie est morte… Bonne amie, c’était Lioudmila, l’ancienne institutrice de maman. Elle est là-bas, dans le cimetière, depuis l’année dernière. Je prie beaucoup pour elle, comme elle me l’a recommandé. — Elle vous aimait bien ? — Oh ! oui ! Il n’y a qu’elle qui m’aimait. Grand-père ne s’occupait pas de moi. Il restait enfermé dans sa chambre, et je ne le voyais jamais. — Elle vous a donné un peu d’instruction ? — Oui, elle m’a appris beaucoup de choses. — Et Piotre, et sa femme, comment sont-ils pour vous ? Une flamme de colère méprisante s’alluma dans les yeux noirs, et Boris sentit se crisper entre ses doigts la petite main frémissante. — Eux ?… Ce sont des voleurs, des hypocrites ! — Oh ! oh ! petite fille, voilà de graves paroles ! — Elles sont vraies, pourtant ! Bonne amie s’en était aperçue, mais elle n’osait rien dire, parce que grand-père n’écoutait que ces gens-là. D’ailleurs, ils faisaient tout leur possible pour empêcher que nous allions près de lui, elle et moi, et dans ces dernières années, nous ne le voyions plus. — Mais c’est très sérieux, ce que vous me dites là, Aniouta ! Il y aurait eu séquestration, en ce cas… Si nous pouvions avoir des preuves, ces deux vilains personnages auraient maille à partir avec la justice. — Oh ! oui, de méchants êtres ! Ils me détestent, parce que je leur ai dit souvent que je savais bien qu’ils mentaient. Ils détestaient aussi Lioudmila, qui me défendait contre eux. — Comment, ils auraient osé vous maltraiter ? — Ils ont essayé quelquefois, surtout quand j’étais plus jeune. Un jour, Marpha m’a donné un coup sur le bras… Tenez, on en voit encore la marque. Elle souleva sa manche. Sur l’épiderme fin, on distinguait en effet une petite cicatrice blanche. Boris dit avec indignation : — Les misérables ! — Mais depuis que je suis plus grande, je ne me laisse pas faire. Et puis, Rik me défend. Aussi m’ont-ils menacée de le tuer, mon pauvre chien ! Et, se penchant, elle appuya sur la tête de Rik ses lèvres d’un beau rouge vif de fleur fraîche éclose. L’intérêt de Boris augmentait, avec la compassion que lui inspirait cette enfant, jusque-là si peu gâtée, de toute façon. Il n’était plus question, maintenant, de savoir s’il s’occuperait ou non de l’orpheline. Dès demain, il l’emmènerait pour la conduire à sa mère. Comme il allait en informer Aniouta, elle le prévint en demandant : — Est-ce vrai, comme le disent Piotre et Marpha, qu’il faudra que je parte d’ici, parce qu’on vendra tout, et que je n’ai pas d’argent, pas même de quoi manger ? Une anxiété douloureuse paraissait dans son regard, et faisait trembler sa voix. Boris, d’un geste de protection spontanée, prit les deux mains de la fillette et les serra entre les siennes. — Oui, ma petite Aniouta, votre grand-père ne s’étant jamais occupé de ses affaires, il ne vous reste aucune fortune. Mais n’ayez crainte, vous ne serez pas abandonnée. Je vous emmènerai chez moi, où ma mère vous recevra, où vous ne manquerez de rien. Un soupir gonfla la poitrine d’Aniouta, et des larmes montèrent à ses yeux. — Il faudra quitter Marniew… Je suis habituée ici… Et, saisie d’une pensée, elle s’écria, la voix anxieuse : — Mais je pourrai emmener Rik ? — Ah ! par exemple, non, c’est impossible ! Aniouta se mit debout, toute frémissante, en retirant ses mains d’entre celles du jeune homme. — Alors, je ne partirai pas !… Laisser Rik ici, avec ces méchantes gens ! Ils le feraient souffrir, ils le tueraient ! Non ! Non ! Je resterai, j’irai me loger dans une cabane, n’importe où… mais je garderai Rik ! — Voyons, ma chère enfant, il faut parler raisonnablement… Vous pourriez peut-être voir à laisser votre chien chez quelqu’un du village ? Je donnerais une rémunération suffisante pour qu’il soit bien soigné… Mais Aniouta secoua la tête : — Non. On dira qu’on le traitera bien, et puis, quand je serai partie, on le rendra malheureux… Et je ne le veux pas ! C’est mon seul ami. Si je lui parle, il me comprend… Tenez, en ce moment, voyez comme il a l’air triste ! De fait, les yeux que Rik attachait sur sa jeune maîtresse exprimaient l’inquiétude, en même temps que l’affection soumise. Boris eut un léger mouvement d’épaules, tout en souriant au petit visage anxieux, dont les belles prunelles sombres l’imploraient. — Eh bien nous l’emmènerons !… Je ne sais trop, par exemple, comment cela s’arrangera avec mes chiens ! — Vous avez des chiens ? — Oui, des chiens de chasse, un saint-bernard, et aussi deux lévriers. Mais ceux-ci me suivent à Pétersbourg, et ne sont à Klevna que lorsque je m’y trouve moi-même. Aniouta dit avec inquiétude : — Ils feront peut-être du mal à Rik ? — J’espère que non. Mais s’ils ne s’entendaient pas ensemble, nous verrions à les séparer… Voyons, maintenant, petite cousine, consentirez-vous à me suivre de bon cœur ? Elle lui tendit ses deux mains, en disant avec un délicieux sourire, qui creusa des fossettes à ses joues : — Oh ! oui !… Vous êtes bon, je le vois maintenant. J’irai volontiers avec vous, quoique j’aie beaucoup de peine de quitter Marniew. — Vous n’y avez cependant pas été bien heureuse, si j’en crois ce que vous m’avez dit ? — Non… mais je ne connais que cela… et puis j’étais libre… Il dit en souriant : — Un peu trop peut-être ? Vous avez poussé comme une petite plante sauvage. Mais je suis certain qu’il sera très facile de remédier à ces lacunes de votre éducation, dues au séjour dans cette campagne perdue. Un peu d’inquiétude passa dans les yeux expressifs d’Aniouta. Timidement, la fillette demanda : — Vous trouvez que je suis mal élevée ? Il pressa entre les siennes les mains un peu tremblantes. — Non, ma chère petite, vous êtes charmante. Mais jusqu’ici vous n’étiez qu’une enfant, et maintenant il va falloir songer à devenir une jeune fille accomplie, telle que le demande votre rang. Elle eut un mouvement d’effroi. — Oh ! je suis sûre que ce sera très difficile. — Mais non, vous verrez. Elle hocha la tête, non convaincue. Boris la fit asseoir de nouveau près de lui et là l’interrogea sur sa vie à Marniew. Toute confiante maintenant, elle lui racontait ses chagrins, ses petites joies, la tristesse qui parfois l’envahissait quand elle pensait à ses parents, à peine connus, à son frère aîné, Fedor, mort à huit ans. Et Boris, secrètement ému et charmé, voyait s’ouvrir pour lui la petite âme candide, aimante, un peu farouche devant l’inconnu, fière et sensible comme une belle fleur délicate. Elle semblait fort intelligente, cette attachante fillette, et elle avait l’esprit meublé de connaissances assez nombreuses, mais inculquées de façon très fantaisiste par Lioudmila Stepanovna, qui se révélait à travers le récit de son élève comme une excellente personne aux idées un peu détraquées. L’éducation, ou plutôt le manque d’éducation d’Aniouta était son œuvre. Elle avait laissé l’enfant vivre comme une petite chèvre sauvage, en se contentant de lui donner certains principes religieux et moraux qui, tombant dans une terre fertile, semblaient avoir admirablement fructifié. L’heure passait, la lumière du couchant commençait de quitter le petit parterre. Boris s’en aperçut et se leva en disant : — Je crois qu’il est temps de voir si le dîner est prêt, qu’en pensez-vous, Aniouta ? Elle se mit debout, vivement. — C’est vrai, le dîner ! Qu’est-ce qu’elle va vous donner, Marpha ? Il faut que j’aille voir !… Car, à moi, elle sert tous les soirs une mauvaise bouillie, en disant qu’elle n’a plus d’argent pour me nourrir autrement. Mais son mari et elle n’ont pas encore mangé toutes les volailles du poulailler. Je vais lui dire qu’il faut en tuer une pour votre dîner… Boris la retint par le bras. — Laissez, ma petite Aniouta. Je suis persuadé que ces intéressants personnages m’ont préparé un repas convenable, et ce soir, soyez-en certaine, vous ne mangerez pas de la bouillie. Ils revinrent dans la direction du logis, lentement. Rik les précédait, se retournant de temps à autre pour les regarder. Comme ils arrivaient près du château, Piotre, sortant du salon, vint à eux. Il avait eu peine à retenir une grimace de colère en voyant que le comte Vlavesky était accompagné d’Aniouta. S’inclinant profondément, il annonça : — Le repas de Votre Excellence est prêt… — … Bien… L’automobile est garée ? — Oui, Excellence. Et le chauffeur est à la cuisine, où nous le servirons tout à l’heure. En entrant dans la salle à manger avec Aniouta, Boris jeta un coup d’œil sur la table, et se tourna vers le régisseur qui les avait suivis. — Pourquoi n’y a-t-il qu’un couvert ? — Mais, Excellence, je pensais… je croyais… La petite barina est… est… D’un coup d’œil expressif, il désignait les vêtements de paysanne pauvre, les pieds nus, les cheveux ébouriffés d’Aniouta. Le comte eut un v*****t froncement de sourcils. — Un couvert, immédiatement, près de celui-ci. Je ne m’explique pas comment vous oubliez que la comtesse Verenof est la maîtresse de maison ? Les yeux faux se baissèrent, et Piotre sortit, sans mot dire. Boris avança une chaise près de la table, en disant : — Asseyez-vous là, petite Aniouta. Mais la fillette ne bougea pas. Elle attachait sur le jeune homme un regard perplexe, et elle murmura : — C’est que… je suis mal habillée… j’ai bien compris ce que voulait dire Piotre… — Ne vous occupez pas des idées de cet imbécile, ma chère petite. Vous êtes très gentille ainsi. Mais demain, il faudra vous vêtir autrement, pour partir avec moi. — Je mettrai ma robe du dimanche. C’est tout ce que j’ai… et puis des bas et des souliers…
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