Préface

771 Words
Préfacede Jean-Luc Buard Quand Delly s’en va-t-en guerre… S’inscrivant dans la suite du dossier paru dans la revue Le Rocambole 1 en 2011, la réédition d’un roman de Delly — une première en France depuis 1984 — fait figure d’événement. Le dossier voulait montrer combien cet auteur a été emblématique du roman populaire au XXe siècle, exacerbant la tendance sentimentale du genre, tout en parcourant son entière gamme thématique au fil du déroulement d’une œuvre qui se révélait fort mal connue, bien que parmi les plus lues. Nous souhaitons à présent proposer un choix de romans permettant d’approcher cette diversité thématique, et la faire découvrir aux amateurs. Le premier titre retenu est le 42e paru depuis 1903 — l’auteur est en pleine possession de son métier. La Fin d’une Walkyrie — publié à partir de novembre 1915 dans l’Echo de Paris, puis chez Plon en 1916 — est un « Delly » de facture « classique » qui comprend cependant des éléments insolites, dus à la période de rédaction et de publication, la Grande Guerre de 1914-1918. De fait, l’action est située d’abord en Russie — à Pétersbourg, au domaine de Marniew, celui de Klevna, au village de Drovno — puis en Prusse — château de Neidelberg, — pour se terminer dans un hôpital à Varsovie, ce qui est peu commun, avec un long passage sur la Riviera — à Cannes, — région où l’auteur a situé plusieurs de ses romans. Par « Delly classique », il faut entendre un roman où les personnages ont ces caractères tranchés qui reviennent souvent chez l’auteur, un héros orgueilleux, riche, froid, supérieurement intelligent, le comte Boris Vlavesky — s’opposant à son poète de cousin, plus faible, Cyrille. Ce célibataire énergique accepte la tutelle d’une orpheline de 16 ans — autre type de situation classique chez Delly, — très sauvage et rebelle (« On ne peut en venir à bout »). Aniouta Ivanovna est « une enfant à transformer en jeune fille », une « plante sauvage » à qui pourtant on a inculqué quelques principes moraux et religieux. Ces deux personnages que tout éloigne sont destinés à se rapprocher, selon la logique romanesque dellyenne, à travers des indices semés à dessein — Boris remarquant d’emblée le charme d’Aniouta, tout en observant un scepticisme et une distance hautaine et dédaigneuse. A ces éléments de base se superpose une intrigue mâtinée d’espionnage avec un groupe de personnages antipathiques, menés par le baron Wilhelm de Stretzbach, amateur d’« élucubrations pangermanistes » célébrant la puissante Allemagne à travers la poésie de Gerhard Hessling, « chantre des Walkyries guerrières ». Celles-ci s’incarnent en la personne de Brunhilde — Mlle de Halweg, « âme violente, passionnée, inquiétante », — femme fatale — autre archétype dellyen — qui séduira le jeune Cyrille, jusqu’au mariage, pour lui soutirer des renseignements militaires intéressant la défense nationale russe. On notera la présence parmi les personnages secondaires d’un officier Français, Brégny, qui n’est pas dupe des manœuvres sournoises de la Walkyrie et y répond en l’intoxicant par des informations fantaisistes au sujet de « la valeur comparée des artilleries européennes » ! La deuxième partie se situe à Cannes, dont le centre-ville est évoqué avec quelque détail, car les personnages y circulent beaucoup à pied : la gare ; le Grand Hôtel, qui héberge la colonie russe ; la route de Fréjus, où se trouve la villa Flora de Mme Zernof ; la Croisette jusqu’à la Bocca, promenade du Midi ; la route d’Antibes, où se trouve la villa Xénia ; l’église russe de l’avenue Alexandre ; l’observatoire de Cannes ; le cap d’Antibes ; le salon de thé Rumpelmayer — lieu dellyen par excellence. Le grand-duc Paul (1860-1919) est signalé comme séjournant dans la ville à l’époque du récit. Sur le plan musical, sont interprétés, au fil du texte, une sonate de Haydn, un adagio de Beethoven, et la Walkyrie est naturellement une idolâtre de Wagner… Sur le plan social, diverses allusions montrent la prise en compte, par Delly, d’évolutions de comportement : la pratique du « flirt », de la photographie ou du tennis par les personnages, comme l’Anglaise miss Annabel Strumps, ou l’habitude de fumer des cigarettes chez les hommes. Sur le plan historique enfin, ce roman est riche d’allusions : depuis la dépêche d’Ems déclenchant la guerre de 1870 jusqu’au changement de nom de Pétersbourg qui devient Petrograd en 1914, en passant par la défaite allemande de Prasnych sur le front russe, en juillet 1915, ou les Dardanelles. En effet, dans la troisième partie, l’Histoire rejoint brutalement la fiction et tous ces personnages se retrouvent plongés dans la Grande Guerre. Le drame se précipite, comme s’il résultait des manœuvres évoquées auparavant par allusion. Ce qui pouvait paraître un simple batifolage sans conséquence en temps de paix de la part de Brunhilde — c’est-à-dire la trame sentimentale classique telle que Delly l’écrivait jusqu’alors, — révèle sa véritable nature — certes prévisible de par sa qualité de « Walkyrie », — et ses conséquences terrifiantes. Discrètement, l’espionnage a circonvenu le sentimental. Ce contraste saisissant est nouveau chez Delly. La Grande Guerre apparaît clairement comme un tournant et une rupture dans son œuvre, le début d’une expansion thématique qui se développera dès le titre suivant, Le Mystère de Ker-Even. 1 Lire Le Rocambole n°55-56 (été-automne 2011). Première partie
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