— On ne savait pas trop quoi te prendre. On s ‘est dit que cela te plairait de façon évidente.
Si ça me plaît ?! Si je résume bien, Capucine a eu un nouveau portable, un ordinateur, des livres, des CDs et moi j’ai eu ça ?
Je ne prends même pas la peine de répondre. À quoi bon de toute façon, je n’ai même pas de mots. Je suis de plus en plus pressée de rentrer chez moi, je ne veux plus passer une minute de plus ici auprès d’eux.
— Papa, je recommence à ne pas être bien, tu peux me ramener ?
Camille le regarde en lui faisant un petit signe de tête. Je dis un au revoir général, manquerait plus que je prenne le temps de tous leur faire la bise, de me rabaisser à être sympa… ce n’est pas moi ça, et je ne changerai pas pour eux, encore moins après ce soir.
Je ne parle pas tout le long du trajet. Arrivée devant chez moi, je salue mon père et rentre. Erwan est allongé à regarder la télévision, je lance mon cadeau dans le canapé et repars dans la cuisine me servir un grand verre d’eau. Quand je retourne dans le salon, Erwan s’est redressé, mon cadeau dans les mains.
— Je peux savoir pourquoi tu me donnes ça ?
— Ça comme tu dis, c’est mon cadeau de Noël… Capucine a eu un ordi, un téléphone, des CDs des livres, elle a été bourrée de cadeaux et moi j’ai eu ça. C’est cool hein, lui réponds-je ironiquement.
Erwan se relève d’un bond, je crois avoir réussi à le choquer.
— Attends, t’es en train de me dire que pour elle ils en ont pour une blinde et que toi tu n’as eu que ça ?
— Ben oui… Capucine est tellement mieux, c’est la jeune fille modèle. Alana est la méchante qui n’écoute rien et se casse de la baraque ! Donc miss parfaite est gâtée comme une princesse pendant que moi je me tape une boîte de chocolat noir en plus, j’aime pas le chocolat noir !
Erwan s’approche pour me prendre dans ses bras en lançant la boite de chocolat qui traverse la pièce.
— Tu vois, quand je te dis que personne ne t’aime autant que moi. Jamais je ne ferai une chose comme ça…
Je hoche la tête pour toute réponse. Il a raison, lui au moins ne me laisse pas…
2 mois plus tard
Je suis enfin en vacances ! Depuis la rentrée de janvier jusqu’à maintenant je suis épuisée. Les profs n’ont pas arrêté de nous rabâcher que nous aurons bientôt nos examens blancs, que l’on devait se préparer sérieusement à ceux de la fin d’année… Enfin une période barbante de révisions. J’ai toujours eu du mal à gérer mon stress, leur discours nous fait penser que nous jouons notre vie là-dessus. J’en suis malade de penser que je risque de me planter ! Je vais profiter de ces vacances pour réviser pendant qu’Erwan est au travail. Enfin quand j’aurai fait la grasse matinée, j’ai de plus en plus de mal à me lever le matin, je vais devoir aller à la pharmacie pour demander une cure de vitamines.
Ce matin ne déroge pas à la règle, je n’arrive pas à sortir de mon lit. Je me force en voyant l’heure qu’indique le radio réveil, je ne veux pas perdre ma journée à dormir ! En préparant mon petit déjeuner, je regarde sur le calendrier combien de jours il me reste pour préparer ce brevet blanc.
Mes règles !
Je décroche le calendrier du mur pour recompter. Je le refais deux fois pour être sûre que je ne me suis pas trompée à l’endroit où j’ai fait une croix, avant de me jeter sur mon portable. Pourvu qu’il réponde.
— Erwan ? C’est moi !
— Qu’est-ce qui a ? Je suis au boulot là !
— Je sais désolée, mais c’est urgent ! J’aurais dû avoir mes règles il y a six jours…
— Et alors, tu veux que j’y fasse quoi ? Va voir le médecin et explique-lui, je ne peux rien faire moi d’ici !
Il a raison, pourquoi je n’y ai pas pensé avant ? Je lui dis que je le tiens informé et appelle le médecin pour avoir un rendez-vous. Par chance, il est libre de suite, juste le temps d’enfiler un pantalon et mon manteau que je pars en courant le voir.
— Qu’est-ce qui t’amène ?
Je le connais depuis des années, je sais que je peux tout lui dire, qu’il ne me jugera pas.
— J’ai du retard avec mes règles…
—Effectivement. De beaucoup ?
— De six jours… mais je suis stressée en ce moment, les profs n’arrêtent pas de nous parler des examens et j’ai la trouille de les rater ! Tu crois que ça peut être ça ?
— C’est possible que ce soit dû au stress, oui. Mais pas que ça. Tu es réglée normalement ?
— Ça jongle parfois à un jour ou deux mais pas plus…
— Écoute, je vais te faire une ordonnance, tu vas aller au laboratoire au bout de la rue faire une prise de sang pour qu’on sache.
Il insinue quoi là ? Je n’ai que quatorze ans, ça ne peut pas être ça !
Je prends l’ordonnance qu’il me tend et lui donne le papier de mutuelle de mon père.
— Laisse… on verra ça plus tard. Va faire ta prise de sang de suite. Rappelle-moi en fin d’après-midi, je devrais avoir les résultats d’accord ?
Je hoche la tête et sors de son cabinet. Je courais pour venir le voir, là je marche comme un zombie pour ma prise de sang. J’ai peur de ce que ça pourrait donner.
J’entre dans le laboratoire, la salle d’attente est vide. Une infirmière est derrière son comptoir et me sourit quand je m’approche d’elle. Je lui tends l’ordonnance sans parler. Elle la lit et relève les yeux pour mieux me regarder avant de me demander de la suivre. Elle m’installe dans une pièce sur un fauteuil en me disant que quelqu’un va arriver pour me piquer. Les piqures ne m’ont jamais fait peur, mais en cet instant, je tremble comme une feuille. Un homme d’un certain âge entre dans la pièce et me salue en me posant un garrot.
— Qu’est-ce qui t’amène ?
— Je suis allée voir mon médecin qui m’a demandé de venir faire une prise de sang. Il m’a dit qu’il aura les résultats ce soir ?
— Effectivement. Tu les recevras par courrier, mais lui les aura avant. Tu penses être enceinte ?
Je ne réponds pas de suite, je lui laisse le temps de rentrer l’aiguille dans ma peau et souffle doucement pour me calmer.
— Je ne sais pas. Je suis stressée en ce moment, c’est peut-être ça…
— Mmh…
Ouais super, il a l’air super convaincu, c’est rassurant. Je ne dis plus rien jusqu’à ce qu’il finisse de remplir ses flacons et me pose un petit pansement. Il me propose une madeleine que je refuse, j’ai tellement peur que je ne serais pas capable de la manger. Je récupère ce que l’infirmière me remet comme papier à l’accueil et rentre chez moi. Je n’ai personne à qui me confier pour essayer de me détendre. J’ai bien des amies à l’école, mais une fois que je ressors de l’établissement soit je suis avec Erwan soit je rentre pour préparer le repas, faire le linge et l’attendre. Je sais qu’il travaille, mais je lui envoie quand même un sms pour le prévenir que j’ai fait une analyse sanguine et que je dois attendre les résultats en fin d’après-midi. J’essaie de ne pas garder les yeux sur l’horloge et me plonge dans mes révisions, mais clairement, l’envie n’y est pas.
Je regarde mon portable, dix-sept heures… je renfile mon manteau et ressors pour retourner chez mon médecin. Je ne suis pas croyante, mais je prie quand même pour ne pas avoir de surprise. J’entre dans le cabinet et m’installe en salle d’attente. Une mère et son enfant sont avant moi. Je suis un peu déçue, j’aurais aimé passer rapidement ! J’attrape un magazine pour me passer le temps, je ne lis même pas, je tourne les pages, regarde les images… Plus d’une demi-heure d’attente avant que le docteur ne revienne me chercher dans la salle d’attente.
— Assieds-toi, j’ai tes résultats. On va regarder ensemble, je n’ai pas eu le temps encore.
Je le regarde, impatiente d’en savoir plus.
— Bien tu as un taux de bêta HCG assez bas.
— Un quoi ?
— Un taux de bêta HCG, c’est l’hormone dans le sang en cas de grossesse. Mais le tien est bas, tu dois être en début de grossesse.
Je suis enceinte ? Mon Dieu non, c’est pas possible !
— Mais je prends la pilule !
— Certes, mais comme chaque moyen de contraception, la pilule n’est pas fiable à cent pour cent. Ne t’inquiète pas Alana, ton taux est bas, ce doit être le début. Je vais te faire un papier pour une écho de datation, tu aviseras ensuite de ce que tu veux faire d’accord ?
Je lui fais signe que oui. Je tremble et suis au bord des larmes en prenant l’enveloppe qu’il me tend.
— Ne t’en fais pas, tout va bien se passer… me dit-il en me raccompagnant à la porte.
Non tout n’ira pas bien ! J’ai quatorze ans, j’ai des projets d’études… et mon père va me tuer !
Je m’effondre dans le canapé en caressant mon ventre.
— Il y a quelqu’un là-dedans ?
J’attends une réponse, comme si il allait sortir et me répondre « coucou, oui je suis là ! ». Je suis pathétique !
— Je suis désolée petit bébé… tu n’étais pas prévu maintenant au programme.
Je pleure de nouveau et continue jusqu’à ce qu’Erwan m’appelle.
— Alana ? T’es sérieuse, tu pleures ?
— Non, mais tu te rends compte que je suis enceinte Erwan ? J’ai quatorze ans ! Je suis trop jeune pour avoir un enfant ! J’ai des études à faire !
— Alana ! On va avoir un bébé ! C’est le meilleur truc qui pouvait nous arriver, plus rien ne pourra nous séparer !
— Mais on n’a pas besoin de ça Erwan ! On peut avoir un bébé plus tard !
— T’es enceinte depuis quand Alana ?
— Je sais pas, apparemment j’ai un taux de chez pas quoi assez bas c’est signe de début de grossesse. Je dois aller passer une écho en urgence.
— T’es où là ?
— À la maison, pourquoi ?
— Tu fais quoi à la maison ? T’as pas été faire l’écho ?
— Erwan, j’ai été voir le médecin à dix-sept heures, je suis passée après parce qu'il y avait déjà quelqu’un devant moi. J’irai demain matin…
— D’accord, on en parle tout à l’heure à la maison, je vais bientôt arriver.
Il raccroche. J’essaie de me calmer et surtout calmer mes nerfs. Après tout je ne suis qu’en début de grossesse, je verrai ce que je pense être le mieux.
Erwan rentre peu de temps après, mais mise à part attendre le lendemain pour en savoir plus, nous n’en discutons pas. Je vais me coucher rapidement, au moins en dormant, je ne pense pas.
Le réveil d’Erwan sonne à six heures trente, je me lève en même temps que lui. Je veux pouvoir passer un peu de temps avec lui avant d’aller à neuf heures à la maternité. C’est à peine s’il me parle pendant que nous déjeunons. La dernière parole qu’il me dit avant de partir travailler est de le tenir au courant de ce que l’hôpital me dira.
Je prends le temps de me préparer et faire la vaisselle du matin, je sais que j’essaie de reculer le moment d’aller faire cette échographie. Quand la pendule indique huit heures trente, j’attrape mes papiers et mon manteau, je vais y aller à pied, je ne suis pas si loin et marcher me fera du bien.
J’arrive au guichet d’accueil et tends mes papiers à la dame derrière le comptoir en lui expliquant que je viens faire une échographie de datation de la part de mon médecin. Elle n’ouvre pas l’enveloppe, mais me prépare les étiquettes dont j’aurais besoin avant de m’indiquer la direction à prendre. J’arrive dans une salle d’attente, je me dirige vers le comptoir de réception pour réexpliquer une fois de plus pourquoi je suis là. On me demande de patienter jusqu’à ce que je sois appelé.
— Mademoiselle Gupin ?
Je relève la tête pour voir qui m’appelle. Un homme d’une trentaine d’années patiente en regardant les patientes qui attendent. Je me lève et m’avance vers lui. Il me tend sa main pour me saluer avant de m’inviter à le suivre.
— Installez-vous, me dit-il en me désignant un fauteuil. Relevez votre haut s’il vous plaît.
Je relève mon pull et mon débardeur jusque sous ma poitrine. Il dépose un gel froid sur mon ventre plat en me demandant si je viens bien de la part de mon médecin traitant. La sonde qu’il tient dans la main étale le gel sur mon ventre, je ne vois pas l’écran, celui-ci est tourné vers lui.
— Vos dernières règles étaient quand ?
— Le mois dernier.
— Sérieusement, c’était quand vos dernières règles ? J’ai besoin de le savoir, me répond-il en se tournant vers moi.
— C’était le mois dernier ! m’énervais-je.
— Je vois… vous avez fait un déni.
— Un quoi ?
Il tourne l’écran vers moi et là c’est le choc. Je vois un bébé placé à la verticale. Ses mains, ses pieds… tout est formé.
— Si je me fie à son poids et à sa taille, vous êtes enceinte d’au moins six mois…