Sixième CercleLaurie arrêta sa mobile au poste de contrôle. Elle regarda la rangée de poteaux qui couraient le long de la ligne de démarcation et qui ronronnaient doucement. C’était la barrière électrostatique censée tracer la limite entre les cercles intérieurs et les autres. Ici, au-delà du cinquième cercle, commençait le royaume des déviants.
« Cette barrière est une vraie passoire », songea Laurie avec ironie.
Les déviants ne se privaient d’ailleurs pas de la franchir, et seule l’énorme infrastructure policière (et parapolicière) qui s’y était attachée les empêchait de pénétrer plus avant – si tant est qu’ils en aient le désir –, et en tout cas de causer plus de dégâts. Ce n’était pas Laurie qui s’en serait plainte, puisque c’était son gagne-pain…
Un homme s’approcha de son véhicule. Laurie connecta le parlophone et prononça laconiquement :
« Laissez-passer numéro X345-A. »
En entendant le timbre de voix féminin, l’homme eut un petit mouvement de curiosité. Il se pencha vers Laurie. Leurs regards se croisèrent. Ils s’étaient déjà vus plusieurs fois. Le garde essaya de lui sourire, mais le regard indifférent de Laurie figea ce sourire à l’état d’ébauche. Il colla son contrôleur magnétique sur la mobile et composa le code annoncé. Tout était en règle. Il eut quand même un petit geste amical en disant :
« Allez-y, et soyez prudente. »
Il n’eut bien sûr aucune réponse.
Le sixième cercle ne différait en rien a priori du cinquième. Même décor un peu triste, malgré le luxe de certains quartiers, digne parfois des premiers cercles intérieurs, mêmes ensembles de bâtisses sombres et massives jouxtant parfois de magnifiques habitations, mêmes gens aux allures traînantes, tempérées cependant par une sorte d’excitation bizarre, comme s’ils étaient voués à un destin qu’ils n’avaient pas choisi.
Pourtant Laurie savait… Tout le monde savait…
Ici commençait la lente dégénérescence de ceux qui avaient fait le Choix. Et dans leurs regards déjà, on percevait cette lueur qui les différenciait de ceux des cercles intérieurs. Laurie savait que leur allure résignée n’était qu’une rémanence de leur état antérieur, et qu’au fur et à mesure de leur progression, celle-ci disparaîtrait… de cercle en cercle. Mais elle savait aussi que le prix à payer pour cela était très élevé, trop élevé…
Elle arriva dans le quartier où devait s’effectuer sa « livraison ». En pensant à ce mot, elle eut un sourire ironique. C’est ainsi en effet qu’elle appelait les proies qu’elle livrait à ses clients. Des êtres humains en voie de dégénérescence, qu’elle donnait en pâture à ses congénères, des déviants comme eux, mais qui avaient la caractéristique supplémentaire d’être riches, et de pouvoir s’offrir ainsi des proies sans courir le danger d’affronter d’autres déviants, ni la police ou les rabatteurs, quand il s’agissait de chasser au-delà des limites du sixième cercle.
Finalement, la machine était bien huilée : les rabatteurs étaient un auxiliaire précieux de la police, en effectuant – souvent proprement – un travail à haut risque, à la limite de la légalité. Ils étaient cependant sévèrement contrôlés…
Laurie imaginait déjà le rapport de Jarvis :
« Deux déviants abattus, un déviant rabattu… », pasticha-t-elle dans sa tête.
Elle, elle y trouvait largement son comptant, à la mesure des risques qu’elle prenait. Elle pensa soudain qu’à la vitesse où sa fortune s’agrandissait, elle pourrait s’arrêter prochainement. Cette idée lui parut bizarre, et elle la chassa aussitôt de son esprit, sans vouloir l’approfondir plus avant.
Et, en dernier lieu, d’autres déviants en profitaient aussi en payant pour des proies que les cercles intérieurs auraient de toute façon condamnées, évitant ainsi d’autres violences et peut-être d’autres victimes en deçà du sixième cercle…
« Puisque de toute façon, il leur faut des proies pour assouvir leur violence résurgente ! »
La « violence résurgente » était ce que l’on nommait le premier symptôme…
Laurie ralentit et se mit à conduire avec plus de circonspection. Le quartier était maintenant désert, et c’était là que le danger était le plus grand. Passées les limites du cinquième cercle, on vivait dans la peur constante de l’agression. Chacun était une proie potentielle pour chacun, et malheur au plus faible qui tombait sous la coupe du plus fort. La violence résurgente était gratuite, sans pitié, s’exerçant aléatoirement, selon les impulsions subites qu’elle créait chez les déviants.
Laurie frissonna. Rien que ce premier symptôme, le seul vraiment connu de tous, suffisait à la faire renoncer définitivement au Choix. Elle avait du mal à comprendre que ce n’était pas plus un obstacle pour beaucoup d’autres, aussi fantastique que soit la contrepartie…
Elle s’arrêta devant la maison de ses commanditaires. Elle n’était jamais venue là. Elle avait simplement reçu une commande laconique sur son courrier électronique, avec la proposition d’un prix élevé, puis une simple acceptation lorsqu’elle avait adressé son avis de capture. Ce genre d’affaire se traitait toujours très simplement…
Les capteurs d’entrée avaient dû la reconnaître, car les portes de la propriété s’ouvrirent pour laisser passer sa mobile. Un décor bizarre ornait les jardins extérieurs. « Jardin » était un mot peu adapté, car il n’y avait pas un seul végétal. Des structures en métal, des roches de matière translucide, des pavés bariolés, tout composait un artifice très agréable à regarder et d’où se dégageait une impression d’unité, de douceur paisible, comme toute œuvre lentement mûrie par son créateur.
Laurie était admirative, elle n’avait jamais vu ça ! Elle avançait lentement dans ce paysage artificiel, buvant des yeux la beauté qui s’offrait à elle.
Soudain, quelque chose traversa le chemin juste devant son véhicule. Le système de sécurité bloqua soudainement la progression de la mobile. Laurie fut projetée en avant. Elle eut juste le temps de reprendre son souffle et une forme humaine bondit sur le capot.
Le premier réflexe de Laurie fut de dégainer son arme. Mais elle se rendit vite compte que la créature qui se trouvait devant elle était inoffensive. C’était une femme, une jeune fille même, qui avait dû être assez belle. Mais elle avait maintenant triste allure. À moitié dévêtue, elle portait des vêtements déchirés qui dissimulaient peu son corps nu maculé de sang. Des zébrures rouges striaient sa peau de la tête aux pieds, son visage était tuméfié et ses yeux rouges d’avoir trop pleuré.
Laurie ouvrit la portière et sortit, mue par un réflexe incontrôlé. L’autre s’approcha d’elle et se mit à geindre.
« Je vous en prie, aidez-moi, sauvez-moi… »
Elle s’accrocha au bras de Laurie. Leurs regards se croisèrent. Laurie vit dans ses yeux l’essence même du désespoir, mais aussi une lueur de défi et de haine, et elle comprit aussitôt qu’il s’agissait d’un déviant. Une proie qui venait de s’échapper de la maison, sûrement. S’agissant d’un déviant, elle n’était pas autorisée à intervenir, sans compter avec le danger potentiel que cela pourrait représenter.
Elle n’eut pas le temps de toute façon de prononcer la moindre réponse. Venu du bout du jardin, un énorme chien arriva en hurlant, la bave aux lèvres. Il se rua sur la femme, la mordant cruellement à la nuque. Cette dernière se mit à hurler et à se débattre, mais le chien ne lâcha pas prise. Laurie hésita. Un peu désemparée, elle perdit quelques secondes avant d’agir. Elle leva son arme et s’apprêta à faire feu sur le chien, sans se demander ce qui justifiait ce geste. Un sifflement strident lui vrilla les tympans avant qu’elle n’appuie sur la gâchette. Le chien, pour qui le son avait été plus douloureux, lâcha brusquement sa proie et s’enfuit la queue basse.
Laurie leva les yeux. Un homme arrivait au bout du chemin, nonchalant, son sifflet ultrasonique à la main. Il arriva à la hauteur de Laurie.
« Bonjour, dit-il, vous avez failli faire une bêtise, c’est un de mes chiens les plus chers ! »
Laurie s’était ressaisie.
« Je n’aime pas les situations inégales… »
Elle eut un regard sur la fille qui se tordait de douleur.
« …ni qu’on gâche la marchandise… »
L’homme se pencha sur la victime, et la souleva apparemment sans effort, pour la mettre sur son épaule.
« Vous avez raison, mais elle est victime de son indiscipline. Quand on ne veut pas se résigner, on s’expose à souffrir encore plus.
–Qui vous a amené cette proie ?
–Ce n’est pas vous, vous le savez bien. Nous aimons bien varier nos fournisseurs. J’espère que vous donnerez satisfaction. Allez-y, on vous attend là-bas. »
Et il s’éloigna, son fardeau gémissant sur l’épaule.
Laurie remonta dans sa mobile. Elle resta quelque temps sans bouger sur son siège, semblant réfléchir, mais elle essayait au contraire de faire le vide dans son esprit… en vain.
Elle redémarra.
Après une centaine de mètres dans le même décor irréel, elle s’arrêta devant un perron aux marches étincelantes. Elle grimpa l’escalier comme dans un rêve. Avant qu’elle ait atteint la porte d’entrée, celle-ci s’ouvrit brusquement. Laurie stoppa net, interloquée.
Une femme magnifique se tenait devant elle. Toute la beauté et le charme de la création étaient réunis dans ce corps magnifique, cette pose altière et ce regard noir envoûtant. C’était la fée qui convenait parfaitement à ce décor.
Laurie était suffoquée par une telle apparition. Son quotidien était la pourriture et la violence, et tout ce qui cherchait à l’atténuer était insipide. C’était la première fois qu’elle ressentait autre chose… ce décor… cette femme…
« Eh bien, vous rêvez ? Avez-vous un problème ? »
La voix n’était pas décevante. Laurie sourit, ce qui l’étonna elle-même.
« Excusez-moi, je pensais à ce qui vient de se passer. Vous savez …
Oui, je sais. N’y pensez plus. »
L’interruption était franche, mais pas brutale. La femme reprit :
« Allons voir ce que vous amenez. »
Elles descendirent de l’escalier. Arrivée près de la mobile, Laurie ouvrit l’arrière. Une sorte de cercueil translucide y était déposé. L’homme qu’elle avait capturé la veille reposait là, en prise aux narcotiques. Les yeux de la femme se mirent à briller, un rictus presque sauvage retroussa sa lèvre supérieure, elle se mit à murmurer dans un tremblement :
« Magnifique… Il est magnifique… »
Laurie la contempla. L’autre venait de passer de l’image de celle de la fée à celle d’une bête assoiffée de sang. Elle en eut la nausée, et tout à coup toute la haine qu’elle avait pour les déviants remonta à la surface. Elle eut envie de hurler.
« Alors, ça ne va pas ? Encore une fois ? »
La fée était revenue. L’image fugitive de la bête s’était évanouie, comme si elle n’avait jamais existé.
« Vous avez fait du beau travail. Venez donc un instant que nous réglions cette affaire. »
Laurie lui emboîta le pas sans hésitation.
L’intérieur de la maison était à l’image de l’extérieur. Coquet et douillet, comme si la chambre des tortures du sous-sol n’existait pas…
« Asseyez-vous un instant, je vais nous servir un verre. »
En un tour de main, elle avait préparé des boissons. Elle tendit un verre rempli de liqueur translucide à Laurie. Celle-ci y trempa ses lèvres. Le breuvage était fort et réconfortant. Elle attrapa aussi l’enveloppe qu’on lui tendait. Elle ne comptait pas, elle savait que le compte y était. Elle ne s’était pas aperçue que sa compagne s’était assise près d’elle, à la frôler. Elle frissonna.
« Allons, je vous fais peur ?
–Pas du tout.
–Vous ne nous aimez pas, nous les déviants ?
–C’est-à-dire…
–Oui je sais, c’est difficile à comprendre.
–Toute cette violence… gratuite…
–La “violence résurgente”, c’est ainsi que vous dites, n’est-ce pas ?
–C’est… ignoble.
–Vous ne pensez pas ce que vous dites, d’ailleurs, vous en vivez… Mais ne parlons pas de ces choses-là. Nous savons vous et moi que l’incompréhension est totale… Du moins tant que nous ne serons pas au même niveau.
–Si vous parlez du Choix, permettez-moi de vous dire…
–Non, non, ne dites rien. »
Elle s’était rapprochée de Laurie et avait posé doucement la main sur sa bouche. Ce contact la fit frissonner. La main était douce et chaude. Leurs regards se croisèrent. L’autre lui fit un sourire. Laurie ne comprenait pas sa fascination. Beauté factice, trompeuse, et pourtant si réelle.
La main descendit sur son cou, puis sur son sein. Une caresse douce, invitante, se fit plus précise. Laurie sentit une bouffée de désir l’envahir, elle aurait voulu que cette main la parcoure, la fasse jouir, elle aurait voulu se fondre un peu dans cette beauté…
Comme sortant d’un rêve, elle eut conscience de l’envie absurde qui la prenait. Elle se leva brusquement, gauchement.
« Je dois m’en aller. »
Et sans un regard pour l’autre qui souriait avec délicatesse, elle se rua au-dehors. Dans sa mobile, le cercueil avait disparu. Elle démarra en trombe, la rage au cœur, les larmes aux yeux, en bégayant :
« Ce sont des démons… des démons… »
Elle ne fut soulagée qu’après avoir repassé les portes de la demeure. Elle soupira.
« Non, jamais… C’est vraiment trop cher payé… »