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À la périphérie de Valdier :
Des siècles plus tard
— Tu es sûr qu’on était censés revenir ici ? demanda Barrack en faisant les cent pas dans la salle des machines de leur vaisseau spatial.
— Tu as senti l’appel comme moi. Nos symbiotes ont dit que c’était là qu’on devait aller, répondit sèchement Brogan d’une voix étouffée et irritée. Passe-moi l’épisseur.
Barrack grimaça et parcourut la panoplie d’outils étalés sur le sol. Actuellement, seule la moitié du corps de son frère était visible. Son buste se trouvait sous la console d’alimentation qui contrôlait les moteurs principaux.
— Je croyais que tu avais déjà réparé ça, commenta Barrack en tendant l’épisseur à Brogan.
— C’est le cas. La fichue pièce que cet hypocrite de Tiliqua m’a vendue était défectueuse. Je savais que j’aurais dû chercher ailleurs. Ces bâtards à deux têtes cherchent toujours à se faire des crédits faciles, grommela Brogan.
— Je te l’avais…, commença Barrack avant de pincer fermement les lèvres lorsque son frère glissa de dessous la console et lui lança un regard noir.
— Pas un mot ou je te laisse te charger de la réparation cette fois, menaça Brogan.
Barrack lança un regard amer à son frère.
— Tu sais que je déteste travailler sur les moteurs. Ils me le rendent bien, rétorqua-t-il.
Brogan renifla.
— Je dirais que parler de haine est un euphémisme pour décrire tes relations avec tout ce qui touche à ce vaisseau spatial, répondit-il avant de se tirer de nouveau en-dessous de la console.
— Je n’arrive pas à croire qu’on va enfin rencontrer notre âme sœur après tout ce temps, dit Barrack en se baissant jusqu’à être assis par terre à côté de son frère.
— Ce que tu veux dire, c’est que tu n’arrives pas à croire que mon dragon et moi avons tenu aussi longtemps sans perdre la tête, répondit Brogan.
Barrack émit un petit rire.
— Oui, aussi, reconnut-il en adossant sa tête. Comment elle est, d’après toi ? Est-ce qu’elle vient de notre village ou de la ville ? Tu penses vraiment qu’elle peut nous gérer tous les deux ? Par la déesse ! Rien que de penser à elle entre nous me fait b****r.
Brogan écouta son frère aîné de quelques minutes seulement spéculer sur leur âme sœur. Il comprenait l’enthousiasme de Barrack. Si le dragon de son frère sautillait en lui comme le faisait le sien, alors c’était incroyable qu’ils ne se soient pas transformés et n’aient pas détruit le vaisseau.
L’image qu’il gardait tout contre son cœur faillit l’étouffer. En dépit du passage du temps, l’image et les noms murmurés de ceux qui les guideraient, son frère et lui, vers leur âme sœur, étaient aussi clairs que lorsqu’il les avait reçus. C’était les seules choses qui lui avaient permis de ne pas sombrer dans la folie.
Même si je n’étais déjà pas tout à fait sain d’esprit à la base, se dit-il, pensant aux longues cicatrices qui descendaient le long de son visage et dans son cou.
Il les avait volontairement gardées pour se rappeler les dangers auxquels son frère et lui seraient confrontés s’ils ne faisaient pas attention.
Les cicatrices étaient le résultat d’une bagarre avec un groupe de jeunes du village. Ils l’avaient séparé de son frère et de son symbiote dans l’espoir de le tuer. Les jeunes avaient écouté les peurs de leurs parents. À l’époque, il n’avait pas compris que son tempérament parfois instable avait nourri leur peur.
Il s’était libéré et enfui, mais pas avant de se faire blesser. Leur père avait préféré ne pas punir les jeunes, craignant que cela provoque d’autres agressions. Il s’était contenté de conseiller à Brogan et Barrack de ne plus jamais se faire piéger seuls ou sans leurs symbiotes.
Grâce à elle, Brogan avait désormais une meilleure maîtrise de son sang-froid. Il se concentrait sur son image mentale des yeux de leur compagne, de sa peau bronzée et veloutée couleur café au lait, de ses lèvres pleines et de ses cheveux brun foncé striés d’or qui lui arrivaient aux épaules. Il s’était accroché à cette image au fils des ans plutôt qu’à l’autre image que la déesse lui avait montrée : celle de leur compagne allongée paisiblement sur de la soie d’un blanc immaculé dans une petite boîte, sa vie brisée nette alors qu’elle venait tout juste de commencer. Deux fils de vie révélés : celui où Delilah était plus âgée et celui où elle était enfant. Eux seuls avaient le pouvoir de changer la voie qu’elle emprunterait.
— Elle est magnifique.
— Raconte-moi encore, ordonna Barrack.
Amusé, Brogan esquissa un sourire en coin. S’il avait reçu un crédit à chaque fois que Barrack avait prononcé cette phrase, ils auraient pu s’offrir une flotte de véhicules. Il avait essayé de partager l’image avec lui, mais rien n’avait fonctionné. C’était étrange. Il pouvait tout partager avec Barrack excepté ceci.
— Elle a une peau bronzée de la couleur des arbres les plus robustes de la forêt, mais pourtant aussi douce que la plus fine des soies, commença-t-il.
— Ce qui veut dire qu’elle peut affronter les tempêtes les plus violentes, dit Barrack.
— Oui. Ses cheveux arrivent juste en-dessous de ses douces épaules, là où des mèches dorées se mêlent aux mèches sombres, continua Brogan, sachant ce qu’allait dire son frère.
— La touche de la déesse pour nous guider à elle et pour nous faire savoir qu’elle est nôtre, répondit Barrack en soupirant.
Brogan émit un petit rire.
— Oui, convint-il.
Il ravala un autre petit rire en sentant Barrack lui mettre un petit coup dans le pied. Ils avaient déjà eu cette discussion un million de fois, pourtant, Barrack se comportait comme si c’était la première fois. Il grimaça lorsqu’il le frappa à la jambe.
— Aïe ! Attention, j’ai encore mal à la jambe, déclara-t-il.
Barrack grogna.
— Tu n’aurais plus mal si tu laissais ton symbiote s’occuper à nouveau de toi. Tu aurais dû savoir qu’il y aurait un autre mercenaire caché derrière le comptoir, déclara-t-il.
— Il est toujours fâché contre moi parce que j’ai refusé de porter mon armure. C’est pour ça que tu m’as laissé passer en premier, pour que je prenne le coup de couteau à la cuisse à ta place ? interrogea Brogan, grimaçant lorsqu’il s’écorcha les jointures sur le bord de la console. Pourquoi est-ce qu’ils font ces maudits panneaux si petits ? Est-ce qu’ils croient que seuls les Tiliquas travaillent sur ces trucs ?
— Probablement… Parle-moi de ses lèvres, dit Barrack.
Brogan finit d’épisser les câbles et se tira de dessous la console. Il s’assit et posa l’épisseur à côté de ses autres outils. Il adressa un sourire contrit à son symbiote lorsque la créature dorée entra dans la pièce en trottant.
Il leva sa main ensanglantée. Le symbiote renâcla mais se liquéfia. De la chaleur enveloppa sa main, guérissant sa nouvelle coupure avant de remonter le long de son bras et de descendre le long de son corps, réparant les ecchymoses et la profonde entaille à sa cuisse, qu’il avait refermée du mieux qu’il avait pu à l’aide d’un kit médical portable.
— Ses lèvres ont été faites pour nous. Elles sont pleines et pulpeuses tandis que ses yeux sont sombres et engageants. Ils brillent de détermination et d’amusement. Elle adore rire, dit Brogan en adossant sa tête à la console avant de pousser un soupir de soulagement alors que la douleur lancinante à sa cuisse s’estompait. Ses seins…
— Ses seins ont été faits pour tenir dans nos mains, finit Barrack en levant les mains pour étudier ses paumes. Je me demande si ça va la gêner que mes mains soient calleuses.
Brogan haussa un sourcil en entendant ce commentaire.
— Ne joue pas au prince avec moi. Je doute que notre compagne s’attende à rencontrer de la noblesse, déclara-t-il sèchement.
Barrack lui lança un regard exaspéré puis se releva avant de secouer la tête, faisant sourire Brogan.
— Ne t’inquiète pas, je ne pense pas qu’on pourra un jour croire que tu es de la noblesse, déclara Barrack, mais nous avons bâti notre fortune par nos propres moyens. On aura assez pour construire une maison à notre compagne où elle le désire et on lui achètera des robes — qu’on arrachera bien sûr de son délicieux corps — et ensuite on lui achètera d’autres robes et tout ce qu’elle désire.
— Pourquoi lui acheter des robes pour les déchirer alors qu’on pourrait juste lui demander de vivre nue ? demanda Brogan en se levant avant de ramasser ses outils. Mon dragon serait heureux si elle restait sous sa forme de dragon pendant au moins un siècle !
— On pourrait lui demander, convint Barrack en souriant. Elle pourrait soit rester nue soit sous sa forme de dragon. L’un ou l’autre serait acceptable.
— Je me demande si…, commença Brogan avant de secouer la tête.
— Tu te demandes quoi ? demanda Barrack, aidant son frère à ranger les outils dans le petit placard.
Brogan marqua une pause et regarda son jumeau.
— Je me demande comment elle réagira quand elle nous rencontrera.
— Elle va avoir le coup de foudre, dit Barrack avec confiance avant de rire et de mettre une tape sur l’épaule de Brogan, lui rappelant un autre bleu qu’il avait oublié.
Ce dernier murmura un merci silencieux à son symbiote lorsque la créature se déplaça sur l’endroit sensible. Alors qu’il prenait les derniers outils à Barrack, le souvenir des yeux déterminés de leur compagne lui traversa l’esprit. Brogan n’était pas aussi confiant que son frère quant à leur accueil. Il ne savait pas ce qu’elle regardait dans l’aperçu que la déesse lui avait donné d’elle, mais quelque chose lui disait que Barrack et lui ne voulaient pas être la raison pour laquelle ses yeux étaient habités d’une telle expression.