L’émoi du Roi, Jean JAUNIAUX

1677 Words
L’émoi du Roi Jean Jauniaux Paradis, le vendredi 6 juin 2003, 14 h 45 Malgré un emploi du temps chargé, Monsieur Dieu accueillit lui-même ses invités sur le nuage Roland-Garros et les installa dans la Tribune d’honneur du Central Philippe-Chatrier, d’où ils auraient la meilleure vue sur le déroulement du match qui n’allait plus tarder. Depuis la nuit des temps, tout événement d’importance (et cette finale du grand chelem en était certes un de taille !) se déroulait au Ciel avec 24 heures d’avance sur la version « terrestre ». Monsieur Dieu avait mis en place cet ingénieux agenda afin d’améliorer encore davantage le management de son petit Monde. (« Les lois du marché sont impénétrables », se surprenait-il parfois à indiquer dans son time manager). La « vraie » Finale se déroulerait le lendemain, samedi… Les juges de ligne, au nombre de 12 comme le prévoit le Règlement officiel du tennis, donnaient les ultimes consignes aux petits ramasseurs de balles, des anges qui allaient bientôt voleter sur le terrain, dosant avec harmonie, sérénité et célérité. Ils étaient nerveux. Voilà bien longtemps, il est vrai, qu’on n’avait plus assisté à une pareille finale… Et puis, Monsieur Dieu lui-même avait fait le déplacement… Aucune distraction ne serait permise… Les juges de ligne s’échauffaient : quelques mouvements de gymnastique pour assouplir les genoux et les bras que la longue partie qui s’annonçait allait particulièrement solliciter. André sautillait, bras et jambes formant des X, Barthélémy se réchauffait les mains en soufflant dessus, les deux Jacques, Philippe et Pierre méditaient. Judas, le juge de filet, se fit porter pâle au dernier moment. On le remplaça par Matthias, qui grommelait : « Cela devient une habitude ! Dès que le patron apparaît, Judas se planque. » Jude, Matthieu, Thomas et Simon, les juges de service rejoignirent le court au moment où Monsieur Dieu se levait pour saluer trois de ses hôtes de marque : la maman de Justine, Astrid de Belgique et Baudouin, son fils aîné, qui avait beaucoup pratiqué le tennis avant que ce fichu mal de dos ne l’éloigne des courts. Jésus exerçait la charge de juge arbitre : dès que la partie commencera, il sera « seul maître à bord » (comme il aimait à le rappeler… rien que pour faire froncer de courroux les sourcils grisonnants de Monsieur Dieu qu’il aimait à taquiner ainsi). Il lui reviendra de prendre toutes les décisions cruciales : suspendre la rencontre, si les nuages sont trop menaçants, disqualifier les joueurs… Mais Jésus était irrité. Il avait demandé à Garros de ne pas prendre l’air aujourd’hui. L’aviateur n’en eut cure (sic) et décolla un quart d’heure avant le début de la partie. À présent, il tournait dans le ciel au-dessus de l’aire de jeu. Le vacarme de son aéroplane assourdissait l’assemblée et soulevait, dans cette belle journée ensoleillée, des poussières de sable rouge. Garros voulait profiter de cette rencontre historique pour mettre au point sa dernière invention et tester le nouvel équipement de son coucou : depuis qu’il avait été tué en combat aérien le 6 octobre 1918, au-dessus d’un champ de bataille de la première guerre mondiale (« première ! » comme l’appellent les oublieux ici-bas, ou plutôt, là-bas, sur terre…), il consacrait son éternité à essayer les caméras qu’il avait installées sur le nez de son avion, à la place des mitrailleuses de naguère… Après tout : si Roland Garros avait réussi à équiper son « Morane-Saulnier parasol type L », d’un dispositif de tir à travers les hélices, il serait bien capable de calibrer le défilement des images à la même cadence que la rotation des pales : 24 images secondes à caler entre 24 rotations d’hélice… ce ne devait pas être la mer à boire ! Et puis, songeait-il en lissant sa moustache, il pourrait négocier à bon prix, la projection cinématographique des images du match… Qui sait ? Filmer d’autres compétitions : des courses automobiles, des matches de football… Enfin, dernier des douze juges, Paul s’installait. Sa connaissance irréprochable des textes du règlement lui avait valu d’être désigné juge de chaise. En attendant que Kim et Justine quittent le vestiaire, Monsieur Dieu s’entretenait fort civilement avec ses invités et essayait de les détendre, surtout la maman de Justine, la plus nerveuse, en leur racontant des anecdotes qu’il puisait dans ses souvenirs nombreux et variés… « Chère Madame Henin, saviez-vous que, comme vous, je suis wallon (silence de la Tribune)… et rien ne me vexe davantage que les usurpations de l’histoire… » Baudouin, qui découvrit ce jour-là que M. Dieu était wallon… (« Peut-être de Ciergnon ? », s’il osait, il lui poserait la question après le match…) se tenait un peu en retrait à côté de sa maman, Astrid. Baudouin se cala dans son siège, croisa les genoux, inclina la tête, s’apprêtant ainsi à écouter la leçon d’histoire de Monsieur Dieu et à prendre quelques notes au Arcbleu dans son petit carnet Atoma… « Je me souviens de la vraie naissance du jeu de tennis. Dans les livres d’histoire, on peut lire que, dès le Moyen-Âge, des maîtres paulmiers confectionnaient des esteufs pour les moines. Ces derniers, las de leur routine de copiste, se livraient à de salutaires échanges de ces esteufs, des pelotes de laine cousues dans un tissu ou dans un morceau de cuir… Plus tard, cela devint le jeu de paume, auquel même les Rois de France s’adonnèrent avant que des séditieux ne profitent des parties pour se livrer à de sombres complots… Je passe les détails : vous connaissez mieux que moi ces histoires de famille… » Baudouin décroisa les jambes et toussota. «… et nous voici en 1874… le 23 février très exactement. Un Anglais, bien évidemment Major de l’Armée des Indes, flaira un bon coup commercial en observant l’engouement de ses compatriotes pour le jeu de “tenetz !”. Oui, oui “Tenetz !” et pas encore “Tennis”… À l’époque des Moines dont je vous parlais, celui qui était au service prévenait ses partenaires du début de la partie en criant “Tenetz !” avant de lancer l’esteuf… Les Anglais, patates chaudes aidant, prononçaient “Tennis” au lieu de “Tenetz”… » Le petit carnet Atoma manqua de tomber des mains de Baudouin. Monsieur Dieu avait toujours beaucoup de peine à s’exprimer de manière concise, claire et nette. Les digressions ne manquaient jamais et le petit carnet n’allait pas y suffire… «… Mais je m’égare, je m’égare… Ce Major s’appelait Walter Clopton Wingfield ! Vous pouvez vérifier dans vos livres de référence, mon cher Baudouin, ajouta Monsieur Dieu qui connaissait la louable habitude de Baudouin de toujours tout vérifier… Ce Wingfield se rendit un beau matin de février 1874 au Bureau des Brevets et alla déposer les règles du jeu, règles dont le buraliste. Anglais lui aussi, ignorait qu’elles avaient déjà été édictées à Paris, près de trois siècles plus tôt, en 1592… » Perfide Albion, songea M. Dieu, en se souvenant des premières parties de Jeu de Paume qu’il arbitrait alors sur un nuage voisin… Monsieur Dieu toussa. À cause de la poussière soulevée par l’aéroplane ? À cause de l’indignation qui le gagnait au fur et à mesure qu’il progressait dans son récit ? Nul ne pourrait l’affirmer. Il faillit même s’étrangler. (Tandis qu’il toussait, malgré des promesses de clémence en provenance des services de la distinguée météorologie, une pluie dense se mit à tomber à ce moment précis du récit de Monsieur Dieu sur la banlieue de Londres. Wesson et Smith, jardiniers de leur état, craignirent pour la pelouse de Wimbledon…) Borotra, Brugnon, Cochet et Lacoste s’étaient approchés pour entendre la suite… Monsieur Dieu, voyant que son public se multipliait comme des petits pains, reprit son souffle et ajouta : «… mais, l’histoire est plus ancienne encore ! Savez-vous où est réellement né le tennis ? » Jean, Jacques, Henri et René, d’un même mouvement de tête (« tous pour un… »), encouragèrent Monsieur Dieu à poursuivre… « … eh bien, regardez là-bas, sous le nuage… un peu au sud de Bruxelles… Vous voyez cette tache verdoyante… ma Wallonie natale… L’église d’Écaussinnes… la place en forme de “Jeu de Balle” comme on l’appelle maintenant… eh bien c’est là, précisément là que le Tennis est né ! Les ancêtres des moines jouaient à ce qu’on appelait “la balle pelote”. Aujourd’hui encore, des compétitions acharnées opposent l’équipe glorieuse d’Escaussènnes (Monsieur Dieu, dans les moments d’émotion, retrouvait son accent hennuyer…) à celles de Braine-le-Comte, de Henripont ou de Scouflény ! » Monsieur Dieu s’exaltait, comme chaque fois qu’il évoquait une injustice de l’histoire qui concernait « sa » Wallonie. Baudouin frotta ses lunettes avant de toussoter pour attirer sur lui l’attention de Monsieur Dieu et, par un vieux réflexe acquis lors de son long règne, rechercher l’apaisement du consensus : « Ne faut-il pas relativiser l’importance de cette… disons… escroquerie intellectuelle. Regardez ! Nous nous apprêtons à assister à une finale magnifique entre la Flandre et la Wallonie ! Un grand chelem cent pour cent belge ! La Belgique défie une nouvelle fois les USA ! Et vous voudriez gâcher tout ceci au nom de la Vérité historique ?… Après tout, la Belgique elle-même, Flandre et Wallonie confondues, n’est-elle pas aussi une sorte de… brevet britannique… déposé en 1830, il est vrai en indivision avec quelques alliés… mais, tout de même… britannique… » Baudouin n’avait pas élevé la voix, mais avait l’impression qu’éprouvent tous les grands timides : l’univers se prosternait dans un silence abyssal dès qu’il ouvrait la bouche… Monsieur Dieu sourit. (Il aimait bien Baudouin.) Admit. Mais ne put s’empêcher de grommeler, dans sa barbe : « C’n’est tout’d’même ni les Flamins qui ont inventé ell balle pelote ! » Baudouin se rendait bien compte qu’il avait provoqué une certaine irritation de Monsieur Dieu… Il essaya de se rattraper, avec le sourire, l’humour et la jovialité qu’il avait l’habitude de dissimuler sur terre : « Vous savez, Monsieur Dieu… peut-être, un jour, un Wallon se vengera de cet oubli de l’Histoire. Imaginez un Wallon qui déposerait, à l’instar du Major Wingfield, le brevet des règles du jeu de Cricket… Quelle belle revanche ce serait… Imaginez, les Anglais se pressant aux portes d’entrée de Harrod’s, de Smith and Son’s, créant des embouteillages monstres dans Regent Street, pour s’arracher le règlement du cricket et, enfin !, y comprendre quelque chose… » Monsieur Dieu se dit qu’un de ces prochains jours, il glisserait cette idée dans le crâne d’un ingénieux Wallon… « Ah ! Ah ! » jubilait-il à cette pensée au moment où Justine pénétrait sur le Central, en cherchant sa maman des yeux… Paris, samedi 7 juin 2003 Lorsque Justine s’éveilla du rêve où elle avait aperçu, dans une tribune du Paradis, le visage lumineux de sa maman et le petit geste qu’elle lui adressait pendant que Monsieur Dieu et Baudouin se chamaillaient, Justine sut qu’elle allait gagner… Après 67 minutes de jeu, par 6/0 et 6/4, elle décrocha son premier titre du grand chelem et agrandit le cercle de la Famille Royale en devenant « la Reine Justine »… Épilogue n° 1 En montant, au mépris de l’étiquette, sur le Podium dressé devant 15 000 supporters, Albert II murmura à l’oreille de Justine ce que personne ne sait, hormis Monsieur Dieu (qui sait lire sur les lèvres) : « Comme vous, je sais qu’aucune victoire ne remplacera une maman trop tôt disparue… » Épilogue n° 2 Ensuite, Albert II murmura à l’oreille de Kim, en flamand, ce que personne ne sait, hormis Monsieur Dieu (qui le lui souffla) : « Grâce à vous, le tennis est enfin revenu en Belgique, sa terre natale… Bientôt, ce sera le tour du cricket… » Les spectateurs attentifs auront remarqué le petit clin d’œil qui accompagna ce serment…
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