La chute

4450 Words
Après sa mésaventure dans l’ascenseur, Diana avait profité de son week-end. Elle avait raconté à William que le commissaire l’avait invitée à prendre un verre, sous prétexte de parler d’Alex. Le lieutenant s’était aussitôt demandé ce que Victor pouvait bien manigancer, tandis que son compagnon, lui, s’était montré rassurant. Il lui avait dit de ne pas s’inquiéter, de refuser s’il insistait et, surtout, de faire comme elle le sentait. Il avait même ajouté que si elle acceptait, ça ne lui poserait aucun problème : il n’était pas jaloux de son supérieur et Victor n’avait pas forcément l’intention de la draguer. Diana avait grimacé. Blake était fier de voir que sa compagne restait insensible aux charmes du commissaire. Elle semblait penser comme lui : Victor avait quelque chose de profondément manipulateur. Ils avaient passé plusieurs soirées avec Alex, qui était même venu dormir chez eux afin d’éviter les tentations. Pendant les trois semaines suivantes, Diana avait enchaîné les interventions sans répit. Elle attendait ce nouveau week-end avec impatience, mais il lui fallait encore tenir une journée. L’alarme de William la tira du lit un peu trop tôt. Elle s’étira et descendit avec lui. Pendant qu’il se préparait, elle lui fit un café et se servit un chocolat chaud, décidée à prendre enfin le temps de déjeuner ce matin-là. Quand il sortit de la salle de bain, elle fronça les sourcils. " Mais… tu t’es rasé ? — Désolé, Darling. Je laisserai repousser, ne t’inquiète pas. Je n’arrivais plus à l’entretenir et je n’ai pas le temps d’aller chez le barbier. — C’est fou comme tu fais gamin sans ta barbe, en fait… — Et “sale con arrogant”, je sais, " répondit-il avec un clin d’œil, en souvenir de leurs débuts, quand ils n’étaient encore que s*x-friends. " Tu coupes bien tes cheveux, toi, parfois… — Oui, mais c’est plus pratique. — Ça va vite repousser. — Tu vas piquer. — Profite-en pour m’embrasser, alors." Elle ne se fit pas prier. Malgré tout, elle avait un peu de mal à le reconnaître : l’impression étrange d’avoir un autre homme en face d’elle, tout en sachant parfaitement que c’était bien lui. " C’est quand même perturbant… mais je vais m’y faire pour quelques jours. — Essaie de ne pas t’attirer d’ennuis aujourd’hui, Foxy. — Je vais essayer. Et toi, ne te bagarre pas avec des petits vieux." Elle caressa doucement son bleu, presque disparu. Il sourit, flatta Merlin avant de partir. Diana resta seule, sirotant tranquillement son chocolat chaud. Puis, une fois certaine que William était bien parti, elle sortit discrètement des gâteaux au chocolat… qu’elle engloutit sans attendre. Une fois prête, Diana prend la route. Sa première intervention est un lever et une aide à l’habillage chez une mamie. Elle fait preuve de patience : la dame tient absolument à tout faire elle-même. Diana a l’impression de se retrouver face à un enfant de trois ans en pleine phase d’opposition. Elle prend sur elle pour ne pas s’agacer et essaie surtout de se mettre à sa place. Après tout, se retrouver dépendante peut être profondément dégradant pour certaines personnes. Après quelques négociations — l’habiller en bas et lui laisser le choix de son pull — elle l’accompagne à la salle de bain pour un simple débarbouillage. Une fois la dame installée confortablement dans son fauteuil, avec de quoi déjeuner, Diana file chez le bénéficiaire suivant. Elle s’accorde un instant pour détendre sa nuque : la dame était lourde et la douleur commence à se faire sentir. Elle aurait bien besoin d’un bon massage. Elle sonne chez sa prochaine bénéficiaire. C’est Mia, la petite chienne, qui l’accueille joyeusement. Diana se baisse pour caresser et gratouiller la fox-terrier, puis salue sa propriétaire, en pleine séance de kiné. Elle adresse un signe de la main à l’intervenant et commence son ménage. En dépoussiérant une étagère, elle tombe sur un puzzle un peu… sensuel. Elle sourit, le prend en photo et l’envoie à son ami. La douleur rend la fin de l’intervention difficile, mais hors de question de bâcler le travail. C’est fatiguée, mais satisfaite, qu’elle sort de chez la septuagénaire en même temps que le kiné. Elle se frotte la nuque. Monsieur Corentin, comme l’appelle sa bénéficiaire, remarque son geste. " Vous avez mal aux cervicales ? — Oui… je crois que je me suis fait mal en aidant une dame ce matin. — Vous voulez que j’essaie de vous débloquer ? — Vous me sauveriez la journée ! — Alors… ah oui, c’est une sacrée contracture… et vous avez un nerf coincé." Diana sent la douleur s’atténuer peu à peu, surtout lorsqu’il libère le nerf. "Voilà, ça va ? Je ne vous ai pas fait mal ? — Non, je me sens beaucoup mieux, merci. Ça me donnait même mal à la tête. — Vous devriez consulter un ostéo ou un médecin, pour prévoir quelques séances avec un collègue. — Je ne sais pas si j’aurai le temps, mais j’y penserai. Merci en tout cas d’avoir pris le temps de me soulager. — De rien, c’est normal. Essayez quand même de ne pas trop forcer aujourd’hui. À une prochaine fois. — Au revoir." Ils se saluent et partent chacun vers un autre bénéficiaire. Diana prend un cachet pour finir de soulager la douleur et en profite pour répondre au message de son ami, visiblement intrigué par le puzzle. " Je savais qu’il te plairait… au début, je n’avais même pas vu que c’était une femme nue. — Ça va sinon ? Ta journée se passe bien ? — Bof… je crois que j’aurais besoin de tes talents de masseur. Je me suis coincé un nerf et fait une contracture. Le kiné m’a débloquée, mais je suis encore tendue… et j’aurais bien besoin d’une douche. — Alors prends une bonne douche bien chaude pour te détendre, et quand tu auras fini, je te masserai. — Tu finis à quelle heure ce soir ? — Si Will n’a plus besoin de moi après 18 h, je peux partir. — Parfait, merci… mais tu vas avoir du travail. J’espère que tu n’avais rien de prévu ce soir. — Tu sais bien que je pourrais te tripoter pendant des heures." Diana sourit en pensant à la soirée. Elle espère surtout que la douleur tiendra jusqu’à ce qu’elle passe entre les mains expertes d’Alex. Elle arrive à la résidence de Monsieur Bonnette. Avec Guillaume, elle s’arme toujours de patience. Il est rarement frontal, mais souvent méprisant en douce : un verre renversé « par accident », un lit défait juste après qu’elle l’a refait… Des coups bas, discrets, presque invisibles. Elle se contente de faire son travail, de lui rendre service malgré tout, lui évitant chaque jour bien des tâches. Ces derniers temps, il semblait moins agressif. Peut-être que sa méthode finissait par porter ses fruits. Elle sonne à l’interphone. Pas de réponse. Elle insiste. Toujours rien. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais l’interphone a peut-être un problème. Elle sonne chez un voisin pour entrer dans l’immeuble, jette un regard méfiant à l’ascenseur et choisit l’escalier. Quatre étages. Elle s’arrête un instant pour reprendre son souffle, puis reprend l’ascension. Arrivée devant la porte, essoufflée, elle frappe. Rien. Elle tend l’oreille : la télévision est allumée. Une série policière. Elle hésite, puis finit par appeler Guillaume. " C’est Diana… votre père ne m’ouvre pas. J’entends la télé, mais il ne répond pas. J’ai préféré vous appeler. — Insistez ! — J’insiste, justement. Je vous dis qu’il ne répond pas. — C’est pas vrai… Vous faites vraiment chier ! J’arrive !" Il raccroche. Diana soupire. Au moins, il vient. Elle colle de nouveau l’oreille contre la porte. Toujours rien. Guillaume arrive dix minutes plus tard. Heureusement, il était en patrouille dans le coin et a pu prétexter un dégât des eaux pour être déposé sur le parking. Il monte les marches presque en courant, inquiet, le visage fermé. En la voyant toujours là, il semble surpris. " Vous n’êtes pas partie ? — Bonjour… non. Mes deux heures ne sont pas terminées. Ça fait juste un quart d’heure de retard." Il ouvre. À peine le seuil franchi, il lâche un juron. Diana comprend aussitôt que quelque chose ne va pas. " Papa ! Papa… p****n ! Tu m’entends ?" Monsieur Bonnette est au sol. Guillaume tente de le redresser, mais son père est à peine conscient, lourd, inerte. Un poids mort. Diana s’agenouille aussitôt. "Il vaudrait mieux appeler les pompiers." Guillaume lui lance un regard noir, paniqué. "Non ! Aidez-moi à le relever ! J’ai l’habitude de gérer ça, pas besoin des pompiers !" Elle ne répond pas, mettant sa réaction sur le compte du stress. Elle essaie de l’aider, mais l’homme est totalement dans les vapes. Diana remarque alors ses cheveux mouillés. Elle approche sa main gantée : le rouge s’y imprime aussitôt. " Je suis désolée, mais il faut appeler les pompiers. Il saigne. Il a dû se cogner la tête en tombant." Guillaume pâlit brutalement. Toute l’assurance qu’il essayait de tenir s’effondre d’un coup. Il insiste encore pour relever son père, maladroitement, désespéré, jusqu’à ce que Monsieur Bonnet murmure faiblement : " Écoute-la…" Diana sort son téléphone et appelle les secours. Elle suit les consignes, appuie une serviette propre sur la plaie, demande à Guillaume de couvrir son père avec un plaid. Il s’exécute mécaniquement, livide, les mains tremblantes. Elle se demande un instant s’il ne va pas faire un malaise lui aussi. " Ne stressez pas, les pompiers arrivent. Votre père est conscient. Les blessures à la tête saignent beaucoup, ce n’est pas forcément grave." Il ne répond pas. Quand les secours arrivent, Guillaume se réfugie dans la chambre, prétextant chercher les papiers. C’est Diana qui répond aux questions. " Que s’est-il passé ? — Je suis arrivée à onze heures trente, comme d’habitude. Il ne répondait pas. Quand son fils est arrivé, nous l’avons trouvé comme ça. Il est conscient, mais confus. Il saigne à l’arrière de la tête. — Il est en fauteuil ? — Oui. Il peut marcher un peu, mais très difficilement. Il a besoin de barres ou d’un déambulateur. — D’accord… Il a probablement voulu se lever seul et il est tombé. Il prend des médicaments ? — Oui. Et l’un d’eux lui donne souvent des coups de barre." Monsieur Bonnet répond correctement aux questions simples : la date, son nom, celui de son fils. C’est rassurant. Les pompiers l’installent sur le brancard. " Son fils vient avec nous ? — Je vais voir ce qu’il fait. J’arrive." Diana entrouvre la porte de la chambre. Guillaume est assis par terre, adossé au lit, les papiers éparpillés autour de lui. Il fouille frénétiquement, s’énerve, jure, puis s’arrête. Les épaules tombent. Il passe ses mains sur son visage, la respiration saccadée. Diana soupire doucement et retourne voir les pompiers. Elle leur explique qu’il les rejoindra aux urgences après avoir préparé des affaires. Elle leur donne la liste des médicaments et le dossier médical, toujours rangé dans le buffet. Pour le reste, elle ne sait pas. Elle inspire profondément et retourne dans la chambre. " Les pompiers sont plutôt confiants. Il répond bien aux questions. Sa plaie a l’air superficielle." Guillaume ne l’écoute pas. " p****n ! OU SONT SES PAPIERS BORDEL ! J'EN PEUX PLUS!". Il jette par terre plusieurs feuilles et donne un coup de poing dans le mur, la douleur lui fait lacher une insulte pas tres jolie... il finit par s'effondrer en larmes... La colère est retombée. Il n’y a plus que l’épuisement, la culpabilité et la peur. Un homme qui tient depuis trop longtemps et qui, enfin, craque. Il serre les poings, la voix brisée. " J’aurais dû être là… J’aurais dû passer plus tôt… Je le laisse trop souvent seul…" Diana reste figée une seconde. Elle est médusée. Elle ne l’aurait jamais cru capable de pleurer. Sans un mot, elle ramasse les papiers éparpillés et les remet soigneusement en tas sur le bureau. Son regard balaie la pièce. Elle sait où il range toujours les documents importants : la carte vitale, la carte d’identité, la mutuelle… La sacoche noire. Elle est accrochée à une chaise dans la cuisine. Évidemment. Elle aurait dû y penser plus tôt. Elle attrape aussi une poche de glace dans le congélateur et un torchon propre. De retour dans la chambre, elle dépose la sacoche aux pieds du jeune homme, vérifie rapidement que tout y est, puis s’agenouille devant lui. Elle prend doucement sa main et y pose la glace. Guillaume sanglote, la voix cassée. " C’est de ma faute, p****n… — De quoi ? De sa chute ? — OUI !" Elle fronce les sourcils, plus agacée que choquée. " Ne me criez pas dessus. Sinon je vous laisse tout seul." Elle inspire. " C’est un accident. Ça arrive. Ce n’est pas de votre faute." Il essuie ses larmes, mais elles continuent de couler. " Vous comprenez pas… Je devais réparer la barre… — Quelle barre ? — Celle à côté du fauteuil. J’ai pas eu le temps… Et je lui avais dit ce matin de ne pas se lever seul. De vous attendre. Parce qu’elle était pas réparée… — Rien ne dit qu’il ne serait pas tombé quand même. Même avec la barre. Même avec moi." Elle hausse doucement les épaules. " Je ne suis pas très costaud, vous savez. Je ne suis pas sûre que j’aurais pu le rattraper." Il serre les poings. " C’est de ma faute… Et le pire, c’est que c’est même pas que j’ai pas eu le temps… c’est que… p****n !" À cet instant, Diana ne voit plus le sale type. Plus le harceleur. Juste un homme usé. Épuisé. Écrasé par un rôle trop lourd pour lui. Elle comprend, enfin. L’agressivité. Les piques. La mauvaise foi. Être aidant familial sans jamais le dire à personne. Elle en voit tous les jours. Des femmes, des hommes, des enfants parfois. La solitude. La fatigue chronique. La honte aussi. Certains prennent une aide à domicile uniquement pour avoir quelqu’un à qui parler… de tout sauf des maladies, des chutes, des couches. Guillaume finit par se calmer. Sa voix n’est plus qu’un souffle. " Vous devez me trouver ridicule… — Non." Elle secoue doucement la tête. " Je vois beaucoup de personnes comme vous dans mon métier. Et aider les aidants, c’est une grosse partie de mon travail." Il baisse les yeux. " Je suis à bout… J’étais rentré tard du poste… Je venais de l’aider à se changer, à se coucher… Je me suis dit “tant pis, je réparerai plus tard”." Sa voix se brise. " Et il est tombé." Elle pose une main ferme sur son épaule. " Arrêtez de vous morfondre. C’est humain de repousser certaines choses. Ça se comprend." Elle se relève. " Bon. Je vous accompagne aux urgences. Venez. N’oubliez pas la sacoche." Il attrape sa main avant qu’elle ne parte. " Merci… Blake a de la chance. — Allez lui dire ça quand je lui crie dessus." Un sourire timide apparaît enfin. Il se lève et la suit. Aux urgences, Diana s’occupe des papiers, répond aux questions. Le médecin les rassure rapidement : la chute est bénigne. Il a voulu se rasseoir, a mal évalué la distance, s’est assis dans le vide. Sa tête a heurté l’angle de la table basse. Quelques examens par précaution. Diana se tourne vers Guillaume. " Vous voyez ? Ce n’est pas de votre faute. Honnêtement, ça pourrait m’arriver à moi aussi." Il hésite, puis lâche enfin : " Je suis désolé… Pour tout. Pour tout à l’heure. Et pour avant." Il déglutit. " J’enviais beaucoup le lieutenant… Et le fait que vous ne vous intéressiez pas à moi… Ça me rendait dingue. J’étais même pas amoureux de vous. Je vous trouvais juste… bonne. Et j’avais envie de vous avoir pour le faire chier." Il baisse la tête. " C’était malsain. Je le sais. Je comprendrais si vous ne vouliez plus venir." Elle le regarde longuement, sans colère. " Oh… il n’y a pas vraiment de quoi être jaloux de William, vous savez. Il est bourré de défauts." Un léger sourire. " Je ne suis pas rancunière. Mais vous devriez vous faire aider. Sinon vous allez droit au burn-out. — Je suis pas très psy… — Essayez la mienne. Au moins une fois. Vous me devez bien ça." Elle marque une pause. " Et je connais aussi une association d’aidants. Oui, il y a beaucoup de femmes, souvent plus âgées… mais aussi des hommes. Des gens qui vivent la même chose que vous. Qui comprennent." Il hésite. " Je n’aime pas trop qu’on sache ma vie… — Vous avez honte de quoi exactement ? De votre père ? — Non ! Jamais." Sa voix tremble. " J’ai honte de moi. De changer des couches. De pas avoir de vie. De ce que les gens pensent. — Ils ne vous jugeront pas. Parce qu’ils vivent la même chose. Parfois pire." Il soupire. " Je sais pas… Avec le travail… — Comme vous voulez. Mais reposez-vous. Et parlez-en au commandant. Il est compréhensif. Il vous arrangera, j’en suis sûre. — Peut-être…" Elle reste avec lui jusqu’à ce qu’il retrouve son père, puis part pour sa dernière intervention. Sur le trajet, Diana repense à tout ça. Guillaume avait l’air sincère. Elle espère qu’il ne retombera pas dans ses vieux travers. Jaloux de son lieutenant… C’était lâche de s’en être pris à elle. Mais tellement plus facile que d’affronter celui qu’on admire autant qu’on déteste. Elle en aurait presque oublié son mal de crâne, qui revient sournoisement. Heureusement, sa dernière bénéficiaire n’était pas compliquée. Elle arrive chez Alex avec un peu d’avance, prépare ses affaires et file directement dans la salle de bain. La douche à l’italienne est un luxe qu’elle s’autorise à apprécier. Bien trop chère pour elle, mais terriblement efficace. L’eau chaude dénoue lentement ses tensions. Elle a pensé à prendre son gel douche préféré et son shampoing, mais a oublié ses serviettes… Heureusement, Alex en a des tonnes. Toutes épaisses, moelleuses. Elle s’enroule dans l’une d’elles, se sèche, inspire profondément. Les douleurs sont toujours là, mais atténuées. Elle remet son jean, troque son t-shirt contre un débardeur gris, fluide, légèrement transparent. Les reliefs de son soutien-gorge apparaissent, mais elle compte remettre un pull après le massage. Elle termine de sécher ses cheveux roux, un peu trop longs à son goût. Il faudrait qu’elle les fasse couper, mais elle n’a jamais le temps. La sonnette retentit. Elle fronce les sourcils. Alex a encore oublié ses clés ? Ou il veut s’assurer qu’elle est décemment habillée ? "Entre, Alex, c’est bon !" Silence. Puis des coups plus insistants. Bon… il n’a vraiment pas ses clés. Elle ouvre. " Commissaire ?" Instinctivement, elle plaque la serviette contre son décolleté. Elle n’est pourtant pas nue, mais face à lui, elle se sent toujours… vulnérable. Il a cette manière de la regarder, comme s’il la déshabillait sans jamais être grossier. " Eh bien… je savais que mon fils et vous étiez proches, mais au point de vous trouver à moitié… dévêtue chez lui. Il est là ? — Ce n’est pas ce que vous croyez. J’ai un problème de salle de bain. Et je ne suis pas à moitié dévêtue. Vous pouvez regarder ailleurs. — Difficile…" Elle marque une pause. " Il ne devrait plus tarder." Un sourire en coin. " Puis-je entrer ? J’aimerais lui parler." Elle soupire. " Je ne sais pas si ça va lui plaire, mais ce n’est pas mon problème. Allez-y." Il entre, non sans lui lancer un regard appuyé, presque provocateur. Victor observe l’appartement. Propre. Rangé. Trop, même, pour un fêtard notoire. Une légère odeur de tabac froid flotte encore. La décoration est moderne, sobre. Quelques bouteilles d’alcool sur le bar rappellent qu’Alex aime s’amuser, mais rien d’excessif. Son regard revient malgré lui vers Diana. Elle coiffe ses cheveux encore humides. Le débardeur épouse sa silhouette, laisse deviner la dentelle de son sous-vêtement. Féminin. Élégant. Il devine la couleur sans même la voir. Noir… ou vert sombre. Cela lui irait parfaitement. Il ne s’attendait pas à la trouver ici. Une garçonnière, même impeccable, n’est pas un endroit pour une jeune femme aussi… délicate. Elle ne correspond pas à cet univers. Elle n’est ni portée sur l’alcool ni sur les fêtes. Elle semble toujours un peu déplacée dans ce genre de décor, comme une note trop douce dans un morceau trop bruyant. Et pourtant… Son jean moulant met en valeur ses jambes, ses hanches. Les escarpins attirent son attention. " Vous sortez ce soir ? — Non. Les talons, c’est juste parce que j’ai mal aux pieds à force d’être à plat. En porter de temps en temps me soulage. — Blake ne vous a rien proposé ? Je lui ai conseillé un nouveau restaurant étoilé. — Il m’invite souvent." Elle sourit légèrement. " Mais je préfère les salons de thé ou les fast-foods. Les restaurants trop chics me stressent. Tous ces codes à respecter… — Vous savez les maîtriser, pourtant. — Ça vous surprend ? — Pas vraiment. Vous êtes cultivée." Il hésite, puis ajoute : " Sans vouloir vous vexer… vous venez d’un milieu plutôt modeste, non ? — J’apprends dans les livres. Et j’ai eu des ex qui étaient des fils à papa." Il la regarde autrement. Avec quelque chose qui ressemble à de l’admiration… mêlée à une envie confuse de la protéger de ce monde-là. Et, en même temps, une pensée plus trouble lui traverse l’esprit — qu’il chasse aussitôt. " Si vous n’avez rien de prévu… je pourrais peut-être vous inviter à prendre un verre." Elle secoue doucement la tête. " Désolée, commissaire. Je n’ai rien à vous dire sur Alex que vous ne sachiez déjà. Et je me suis coincé les cervicales aujourd’hui. J’attends que votre fils vienne me soulager." À cet instant précis, la porte s’ouvre. " Qu’est-ce que tu fous chez moi ?" Alex s’arrête net. " Ça va, Didi ?" Elle l’embrasse sur la joue. " Oui. Il a sonné quand je sortais de la douche. Je pensais que c’était toi. Il voulait te parler." Elle se recule. " Je vais vous laisser." Alex attrape doucement son poignet. Victor observe la scène. Cette familiarité. Cette confiance. Il ressent une pointe de jalousie, immédiatement suivie d’un réflexe plus noble — presque paternel. L’envie qu’on ne la bouscule pas. Qu’on ne l’abîme pas. Et, malgré lui, une autre envie persiste, tapie dans un coin de son esprit. Il détourne le regard. " Non… reste, ma jolie." Alex esquisse un sourire froid. " Je t’écoute. Ou je vous écoute. Tout dépend… vous êtes là en tant que supérieur, ou en tant que géniteur ? — En tant que géniteur." Alex soupire, puis se tourne vers Diana. " Installe-toi, Didi. Montre-moi où tu as mal. Ça m’évitera de lui en coller une s’il reparle de ma mère." Elle obéit sans discuter. " Je suis sûre que le commissaire ne voulait pas être méchant, " murmure-t-elle. Les mains d’Alex commencent à travailler. " Je t’écoute, père. Sois bref, j’ai beaucoup à faire sur ma patiente favorite." Victor inspire profondément. " Je suis venu m’excuser. Pour mes propos déplacés. — Trois semaines plus tard… tu prends ton temps. — Ce n’est pas simple pour moi non plus. Découvrir que j’ai un enfant… Je ne voulais pas être père. Le mien ne m’en a jamais donné envie. — Toi, tu as continué ta vie. Moi, j’ai grandi en sachant que mon père ne m’avait jamais voulu. Et qu’à cause de ça, j’avais perdu un jumeau.. failli perdre ma mère." Le silence se fait lourd. " J’avais même pas dix-huit ans. Je croyais qu’avorter, c’était simple. Un cachet, un verre d’eau. Jamais je n’aurais imaginé… — Tu l’as laissée tomber. - Elle est partit ! sans rien me dire ! Après m'avoir dit qu'elle allait avorté ! — Tu vas aussi me dire que tu l’aimais ? — Oui. Un temps. On était même mariés.. Quelques semaines. Mais on n’était pas du même monde. Je n’ai jamais prétendu être fidèle.." Alex ricane sans humour. " Moi aussi, j’ai accompagné quelqu’un qui avortait. Jusqu’au bout. J’étais là." Victor sort un papier. " Ce virement… ce n’était pas moi. C’était ma mère." Alex jette un œil, sans cesser de masser Diana, presque assoupie. " Ça ne prouve pas grand-chose. — Je ne te demande pas de me reconnaître comme ton père. Juste… peut-être apprendre à se connaître. — Je ne vois pas ce qu’on aurait en commun." Diana baille doucement. " Votre goût pour les jolies femmes, peut-être." Alex s’arrête net. " Sérieusement ? — Pour être sérieuse… vous êtes tous les deux dans la police. Et vous n’êtes pas obligés de forcer les choses. Un café, avec le commandant, ce serait déjà un début." Alex hésite. " On verra." Victor esquisse un sourire discret. La jeune femme le croit sincère. Trop sincère, peut-être. Il la regarde, abandonnée sous les mains de son fils. Cette confiance, cette douceur offerte sans défense… Cela l’agace autant que cela le trouble. Il détourne les yeux. " Elle a raison. Un café, quand tu seras prêt." Il se tourne vers Diana. " Et consultez un ostéopathe. Dracon, c'est le meilleur. Dites que vous venez de ma part. — Merci, commissaire." Il quitte l’appartement, à regret. Dès la porte refermée, Alex marmonne : " Bon débarras. — Je l’ai trouvé sincère, tu sais… — Toi, tu vois toujours le bon côté des gens. — Tu crois qu’il joue un rôle ? — Je ne sais pas. Parlons plutôt de toi. Tu es tendue de partout. — Je te les laisse…" Un gémissement lui échappe. Alex rit. " Eh bien, avec moi tu gémis plus fort qu’avec William." Un voix les fait sursauter : " Oui, mais avec moi c'est plus longtemps..". Diana sourit : "William ?! Déjà fini.? Le lieutenant observe la scène, amusé. " yes. Il voulait quoi, le patron ? — S’excuser. Didi le croit sincère. Moi, j’ai des doutes." William sourit. " Tant que je récupère ma Foxy en meilleur état… — J’ai un métier physique," se défend-elle. Il lui ébouriffe les cheveux. " Allez, je vous invite à dîner tous les deux. — Il m’a reproposé de sortir, d’ailleurs…" Alex grimace. " On partage les mêmes goûts, visiblement. — Je devrais m’inquiéter ?" demande William. Diana rougit. " Si je devais choisir… ce serait encore toi." Il l’embrasse sur le front. " Je t’aime." Alex conclut, en dénouant la dernière tension : " Et s’il pose un doigt sur toi… claque-le. — Compte sur moi."
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