Un goût d’amertume

4540 Words
Après avoir fait l’amour sans réveiller Alex — qui dormait comme un ange de l’autre côté du mur — ils s’étaient endormis à leur tour. Diana avait rêvé du commissaire… et d’un hôpital. Un rêve confus, oppressant. Elle s’était réveillée vaseuse, le cœur encore un peu serré. Seule. William était parti tôt. Alex aussi : il reprenait le travail ce matin-là. Ces quelques jours passés chez ses amis lui avaient fait du bien. Il avait hâte de repartir sur de bonnes bases et avait promis à son cousin de mettre de l’eau dans son vin dans sa relation avec son géniteur. Diana s’étire longuement avant de se lever, sans grande motivation. Elle devait être chez Madame Lamagat à onze heures. Elle prit le temps de se maquiller légèrement, puis de prendre un petit déjeuner tranquille. Ne sachant pas si Alex comptait rester encore quelques jours, elle ne refit pas le lit. Sa valise n’était pas rangée — signe qu’il n’était peut-être pas encore prêt à repartir. Elle verrait bien ce soir. Elle nourrit Merlin, puis observe son salon. Il mériterait un coup de peinture, quelque chose de plus clair pour illuminer la pièce. Peut-être après les travaux de la salle de bain. Elle finit par partir, encore un peu troublée par son mauvais rêve. Le commissaire y était encore plus effrayant qu’en réalité. Pendant que Diana se réveillait doucement, William était déjà au travail. Il avait expliqué à Alex les messages reçus la veille, et les deux hommes s’étaient mis d’accord. Pendant que William se rendrait au rendez-vous, Alex se renseignerait discrètement sur la jeune femme et sur son compagnon. William avait acheté le roman que Diana voulait depuis longtemps — un prétexte idéal pour déambuler tranquillement dans le magasin sans éveiller les soupçons. La jeune femme l’attendait. Elle avait préparé un mot. Le livre qu’il tenait sous le bras lui offrait une excuse parfaite pour l’approcher. Il fait mine de s’intéresser aux produits du rayon bio et se rapproche de l’employée. " Bonjour. Excusez-moi… ma petite amie adore le lait de riz. Vous en avez ? — Bonjour, oui bien sûr, il est juste là. — Merci. — C’est vous qui lisez ? — Oh non, ma compagne. — Je peux jeter un œil au résumé ? — Bien sûr." Il lui tend le livre. Elle y glisse discrètement un mot avant de le lui rendre. William sourit, récupére son achat… et son expression change en apercevant, à l’autre bout du rayon, un visage familier. L’homme de la veille. Il traînait dans le magasin. Pourtant, il n’y travaillait pas. William comprit qu’il devait partir immédiatement s’il ne voulait pas attirer l’attention. Il passe en caisse, paye rapidement, puis sortit. Il s’assoit sur un banc du centre commercial et déplie le mot. « Il me surveille tout le temps. Il est très jaloux. Je veux le quitter pour protéger mon fils, mais j’ai peur qu’il me retrouve. J’ai besoin d’un appartement et d’une protection. Je suis déjà allée voir les gendarmes, ils n’ont rien fait. Attendez-moi aux sanitaires aussi longtemps que vous pouvez. Il va bientôt partir. Sinon je vous enverrai un message, mais n’y répondez pas s’il vous plaît. » William soupira. L’entrevue avait été brève… trop brève. Il ne s’attendait pas à ce que l’homme soit aussi possessif. Si celui-ci la suivait partout, l’aider risquait d’être compliqué. Quelque chose le dérangeait dans ce message. "Mon fils." Pas notre fils. Pas l’enfant. Une mère voulait évidemment protéger son enfant… mais son instinct lui disait qu’il y avait autre chose. Quelque chose qui clochait. Peut-être que le petit était aussi victime. Peut-être même davantage. Il se leve lentement et se dirige vers les sanitaires, pensif. Peut-être qu’Alex avait déjà trouvé quelque chose. Diana arrive chez sa bénéficiaire à l’heure indiquée sur son planning. Elle frappe doucement, puis entre. " Bonjour, c’est Diana." La petite voix de la dame lui répond depuis le salon : " Bonjour… vous êtes déjà là ? Ce n’était pas treize heures ? — Oh… non, pas sur mon planning, " répondit Diana, hésitante. " Sur mon papier, c’est bien treize heures… enfin, ce n’est pas grave, je n’avais rien de prévu. — Il a peut-être changé. En ce moment, ça arrive souvent… beaucoup de collègues sont malades." La vieille dame sourit faiblement. " Vous prendrez un petit café ? — Volontiers… vous voulez que je le fasse ? — Oh non, il est déjà prêt. C’est ma fille qui m’a acheté ce café-là, avec du lait d’amande. C’est très à la mode, paraît-il… bon pour la planète. — Ah… je ne connais pas, mais ça ne me dérange pas. — Tous ces trucs végans, moi je n’y comprends rien. Mais c’est ma fille qui fait les courses, alors je ne choisis pas." Diana sort deux tasses. La machine à café, trop moderne, intimidait la vieille dame. Offerte par ses enfants pour remplacer son ancienne cafetière, elle restait inutilisée la plupart du temps. Alors elle préparait toujours le café à l’avance. Diana porte la tasse à ses lèvres, comme à son habitude, et sourit. Elle détestait le café. Et elle n’aimait pas les amandes. Les deux ensemble… Une odeur étrange lui chatouille le nez. Pas désagréable. Juste… inhabituelle. Elle fait semblant que la boisson était trop chaude, effleure à peine le liquide, puis écoute sa bénéficiaire parler. Comme souvent, elle se plaignait de tout : la vie, les infos, ses enfants, ses petits-enfants. Elle avait mal partout. Elle disait parfois qu’à son âge, elle n’avait plus vraiment sa place dans ce monde. Sa vie avait été longue, bien remplie. Elle était fatiguée. Diana avale une petite gorgée, puis une autre et dut lutter pour ne pas grimacer. C’est immonde… La vieille dame, elle, n’y avait toujours pas touché. Pendant plusieurs minutes, Diana fit semblant de boire. Elle trempe ses lèvres, en avale un tout petit peu, souffle. Fait illusion. Une sensation étrange lui restait en bouche, une impression diffuse de malaise. Finalement, elle se leve . " Je vais laver ma tasse et commencer le ménage." La bénéficiaire but enfin son café, presque d’une traite. Elle hoche la tête. " Laissez, je m’en occuperai plus tard. Faites plutôt la salle de bain à fond, vous connaissez bien les lieux maintenant. Moi, je vais m’installer au fauteuil… je vais me reposer un peu." Diana acquiesce. Elle rince rapidement sa tasse, vide le contenu sans la regarder, puis se met au travail. En passant devant le salon, elle jete un coup d’œil. La vieille dame s’installait difficilement dans son fauteuil. Ça lui arrivait souvent de s’endormir là. Diana parie intérieurement que ce serait encore le cas aujourd’hui. La salle de bain n’était pas très sale, mais la paroi de la douche à l’italienne demandait du temps. Elle frotte, rince, recommence. La chaleur était lourde. Elle se sentait nauséeuse. La chaleur… ou les chocolats avalés sur le trajet ? Une fois la salle de bain terminée, elle passe aux chambres, puis revint au salon. Elle marche sur la pointe des pieds : comme prévu, la dame dormait. Diana commence les poussières. Il y avait des bibelots partout. Trop. Elle détestait ça. Sa maladresse la rendait nerveuse. Elle le savait : avec ses troubles, elle avait du mal à évaluer les distances. C’était à cause de ça qu’elle abîmait souvent sa voiture. Elle croyait toujours avoir assez de place. En attrapant une figurine, son coude heurte un cadre posé de travers. Il bascule. " Oups… désolée… ce n’est rien de grave…" Le bruit résonne plus fort qu’elle ne l’aurait cru. Elle s’immobilise, le souffle court. La vieille dame ne bouge pas. Diana attendit. Rien. Elle est peut-être sourde…? Mais elle-même n’entendait plus rien non plus. D’ordinaire, la dame faisait de petits bruits en dormant. Une respiration sifflante. Un soupir. Là… rien. Un frisson lui parcourt l’échine. Elle plisse les yeux, cherchant à voir si la poitrine se soulevait. Je panique pour rien… Elle ouvre la fenêtre brusquement et la claque volontairement, aussi fort que possible, priant intérieurement pour que la dame sursaute. Rien. Le cœur de Diana se met à battre trop vite. Elle s’approche en tremblant et pose deux doigts sur le poignet. Elle ne sentit rien. Un vertige la prit. Ses oreilles bourdonnèrent. Elle sort son téléphone d’une main mal assurée et appela les secours. La standardiste lui parlait calmement, mais les mots semblaient lointains. Elle bascule le fauteuil en position allongée. Ses gestes étaient maladroits, paniqués. Elle tente un massage cardiaque, sans vraiment savoir si elle s’y prenait correctement. " Parfois, sous le coup de l’émotion, le pouls est difficile à trouver, "la rassure la voix. Mais Diana n’y croyait pas. Elle est morte devant moi… Je n’ai rien vu… Quand le médecin du SAMU arriva, il la trouve penchée sur le corps, essayant encore. Il sut immédiatement que c’était peine perdue. Chez les personnes âgées, quand le décès est manifeste, ils ne s’acharnent pas. Il cherche le pouls, lui aussi. En vain. Il leve les yeux vers Diana et secoue doucement la tête. C’était fini. Il déclare le décès, puis s’occupe d’elle. Elle était livide, tremblante, se plaignait de céphalées. Elle respirait trop vite, les yeux brillants d’angoisse. Rien de surprenant, vu la situation. Il la fait asseoir. Puis il retourne vers le corps… et fronce les sourcils. Il y avait quelque chose d’étrange. Diana, elle, n’arrivait même pas à appeler William. Une bénéficiaire qui meurt pendant une intervention, ça n’arrive presque jamais. Évidemment, ça tombait sur elle. Trouver quelqu’un déjà décédé en arrivant, oui… parfois. Mais mourir là. Devant elle. Sans qu’elle comprenne. Les sirènes de police retentirent au loin. Diana ferme les yeux. Il va me regarder comme un lieutenant. Il va penser que j’ai fait quelque chose. La culpabilité lui écrasait la poitrine, lourde, absurde… mais impossible à chasser. Alex était plongé dans ses recherches sur l’homme dans le viseur de William. Et ce qu’il trouvait n’avait rien de rassurant : une main courante déposée par une ex, une plainte retirée par une autre, insultes à agents, tapage nocturne… Un profil classique, mais inquiétant. Il jete un coup d’œil à l’horloge. Presque midi. Il s’apprêtait à envoyer un message à son supérieur quand une voix familière coupe court à ses pensées. " Blake n’est pas ici ?" Alex inspire calmement et affiche son sourire le plus professionnel. " Bonjour commissaire. Le lieutenant est sur le terrain, sur une affaire de violences conjugales. — Parfait. Appelez-le et dites-lui de nous rejoindre à la résidence du Soleil. Une dame âgée a été retrouvée décédée par une aide à domicile. Le médecin du SAMU a relevé des éléments… étranges. — Une aide à domicile ? — Vous comprenez pourquoi je veux Blake. Si c’est bien celle à laquelle nous pensons tous les deux, je ne pourrai peut-être pas lui laisser l’affaire. Mais pour l’instant, je n’ai personne d’autre. Suivez-moi. - À vos ordres, commissaire." Alex appele William en marchant. " Ramène-toi à la résidence du Soleil. Décès suspect. Une aide à domicile a découvert le corps." En montant dans la voiture, il murmure, presque pour lui-même : " Oh, Didi… dans quoi tu t’es encore fourrée…" Diana entend les portières claquer. En relevant la tête, son estomac se noue : Alex… et le commissaire. Pas William. Victor la détaille longuement, un regard mêlant ironie et méfiance. " Tiens… mademoiselle Roux. Je ne sais pas pourquoi, mais quand on m’a parlé d’une aide à domicile, j’ai immédiatement pensé à vous." " Elle était vivante quand je suis arrivée, " répond Diana, la voix tendue. "Elle allait bien." Victor se tourne vers Alex. " Brigadier-chef, faites le tour de la maison." Alex hoche la tête, pose brièvement une main rassurante sur l’épaule de Diana, puis s’éloigne. Victor reprend, froid : " Vous la connaissiez depuis longtemps ? — Un mois à peine. — Vous ne semblez pas très affectée." Diana serre les dents. " Je garde une certaine distance avec mes bénéficiaires. Ce n’est pas parce que je ne pleure pas que je n’ai pas de sentiments. Et je ne pleure pas devant n’importe qui, commissaire." Un éclat amusé passe dans le regard de Victor, vite étouffé. " Quand avez-vous compris qu’elle était décédée ? — Je faisais les poussières. Je pensais qu’elle dormait. J’ai fait du bruit, elle n’a pas réagi… j’ai essayé de la réanimer. — Vous n’avez rien remarqué avant ? — Non. Elle faisait souvent la sieste. Rien ne laissait penser que…" Sa voix tremble. Les larmes montent, mais elle se force à les ravaler. William arrive à ce moment-là. " Diana ? Commissaire ?" Victor se tourne vers lui, immédiatement professionnel. " Lieutenant. Votre compagne a eu la malchance d’assister au décès de sa bénéficiaire pendant l’intervention. Le médecin souhaite nous parler. Vous venez ?" Alex revint. " Rien de particulier dans la maison, commissaire. — Très bien. Restez avec notre témoin." Le mot claque. Témoin. William lance à Diana un regard inquiet, presque coupable de ne pas être arrivé plus tôt. Alex s’approche d’elle. " Ça va ? — J’ai mal à la tête… j’ai envie de vomir. J’aurais dû vérifier plus tôt… — Ce n’est pas ta faute. Elle était âgée. Tu ne pouvais pas savoir. — Je m’en veux quand même"… Dans la pièce voisine, le médecin parle à voix basse. " Ce n’est peut-être pas une mort naturelle. Bavage important, taches rosées sur la peau… et surtout une odeur très forte sur ses vêtements." William fronce les sourcils. " Amande amère… — Du cyanure, " compléte Victor. " Effet rapide." Il se tourne aussitôt vers Diana. " Votre bénéficiaire a bu quelque chose pendant votre présence ? — Du café… oui. Après, je ne sais pas, j’étais dans la salle de bain." Victor la fixa longuement. " Vous êtes donc la dernière personne à l’avoir vue en vie." William comprit immédiatement la direction que prenait l’interrogatoire. " Commissaire… vous n’allez quand même pas—" Victor le coupe sèchement, le regard dur, verrouillé. " Justement, lieutenant. Je ne laisserai aucun sentiment interférer avec une enquête pour homicide." Son regard revint sur Diana. Implacable. Officiellement neutre. Victor consulta sa montre sans même regarder Alex. " Mademoiselle Roux… il est douze heures treize. Je vous place en garde à vue pour le meurtre de Madame Lamagat." Diana reste figée. " Quoi ?! Mais… c’est moi qui ai appelé les secours ! — Vous avez le droit de garder le silence et de contacter un avocat." Alex se plante devant son père. " T’es sérieux là ?! — Très sérieux, brigadier-chef." William s’interpose aussitôt. " Commissaire, on n’est même pas sûrs qu’il s’agisse d’un crime ! Le légiste n’est pas encore— — Lieutenant Blake, le fait que la suspecte soit votre compagne est regrettable, mais elle est la dernière à avoir vu la victime en vie. Si vous persistez, je vous retire l’enquête. Et vous savez comme moi que nous manquons d’effectifs." Il se tourne vers Alex. " Brigadier-chef, procédez à l’arrestation. — Tu crois vraiment que je vais—" Le regard de Diana coupe court. " C’est bon, Alex… fais-le. Je n’ai rien à me reprocher. Il finira bien par s’en rendre compte." Victor hoche la tête. "Voilà qui est raisonnable. Compte tenu de vos particularités, pas de menottes. Lumière tamisée en salle d’interrogatoire. — Trop aimable, " murmure-t-elle, acide. Alex lui prit doucement le bras. William, livide, tente une dernière fois. " Commissaire, c’est absurde. Elle ne ferait pas de mal à une mouche. Et si du cyanure avait été utilisé, je l’aurais remarqué. Nous vivons ensemble ! — Je fais mon travail. Et elle ne semble pas particulièrement affectée par le décès. — Elle est autiste ! L’expression des émotions— — L’autisme n’excuse pas tout, lieutenant. Et votre compagne est loin d’être incapable. Asperger, sans déficience, autonome, intégrée. Rien ne m’oblige à être conciliant. — Alors laissez-moi l’interroger ! — Impossible. Vous êtes trop impliqué. Vous assisterez derrière la vitre." William serre les poings. Il savait Diana innocente. Mais le doute, insidieux, venait surtout de la situation : mauvais endroit, mauvais moment. Dans la voiture de police, Diana respirait mal. Trop chaud. Trop serré. Sa bouche lui semblait pâteuse. " Ne t’inquiète pas… "murmure William. "Tu vas sortir rapidement, je te le promets. — Je sais qu’il pense que c’est parce que je n’ai pas pleuré… mais j’arrive pas… j’ai mal à la tête… et j’ai envie de vomir… — C’est le stress, ma chérie. Et la surcharge. Tu sais comment ton corps réagit. — Tu me crois… toi ? — Bien sûr. Tu es incapable de faire du mal à qui que ce soit." Elle esquisse un sourire fragile. En parlant, elle sent sa salive devenir épaisse, incontrôlable. Elle avale difficilement. ` Dans la salle d’interrogatoire sombre, elle s’assit lentement. Ses gestes étaient moins précis, comme ralentis. Jordan lui tend un verre d’eau. " Buvez doucement." Ses mains tremblaient légèrement. Derrière la vitre, William fronce les sourcils. " Elle est bizarre… — Elle panique ? " demanea Alex. " Non… pas encore. Ce qui m’inquiète, c’est qu’elle décroche. Si elle fait un meltdown… — Une crise ? — Plus que ça. Quand son cerveau sature, elle perd le contrôle. Mais là… ce n’est pas que ça." Victor entre dans la pièce derrière eux. " La scientifique analyse la maison. Le légiste est formel : la mort est due à un empoisonnement au cyanure." William pâlit. Derrière la vitre, Diana porte la main à sa bouche, prise d’une soudaine nausée violente. Elle eut un haut-le-cœur, se penche légèrement en avant. " Elle ne va pas bien…" souffle William. Il pense encore au stress. À l’autisme. À la culpabilité. La capitaine Rouget s’installe face à Diana avec un sourire doux, une voix posée, presque maternelle. " On va y aller tranquillement, d’accord ? Vous êtes arrivée vers onze heures. Comment était Madame Lamagat ?" Diana remue sur sa chaise. Quelque chose n’allait pas. Son corps lui semblait trop présent, trop lourd. " Elle allait bien… enfin, comme d’habitude. Pas plus fatiguée. On a parlé… un quart d’heure." Sa voix était plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu. La capitaine n’en prit pas ombrage. " Depuis combien de temps interveniez-vous chez elle ? — Un mois. Elle se sentait seule… alors on buvait le café et on discutait un peu. — Elle évoquait parfois la mort ? Une envie d’en finir ?" Diana fronce les sourcils, agacée. " Non. Elle aimait trop ses petits-enfants. Les personnes âgées sont souvent fatiguées de vivre, mais pas suicidaires." Elle inspire plus vite. " Je… je ne me sens pas bien. Je peux enlever ma blouse ? — Bien sûr." Elle l’arrache presque, la jete au sol comme si le tissu la brûlait. Derrière la vitre, William se redresse brutalement. " Commissaire… c’est pas bon signe. Quand elle ne supporte plus ses vêtements, c’est qu’elle est en surcharge. Il faudrait arrêter. — Laissez-les terminer, " répond Victor, tendu. "Elle a bientôt fini." Dans la salle, la capitaine reprend doucement : "Tout va bien, mademoiselle Roux ? — Non. J’ai trop chaud… je supporte pas d’être enfermée… j’ai la nausée…" Elle porte une main à sa bouche. Ce goût. Amer. Chimique. L’odeur du café lui revint violemment, comme si elle l’avait encore sous le nez. " Respirez lentement," tente la capitaine. "Ce sont juste des questions." Diana hyperventilait à présent. Sa peau prenait une teinte anormalement rosée. " Elle est bizarre…" murmure Alex. "Elle est trop rouge, non ? — Elle panique, " répondit William, inquiet. "Mais… c’est pas que ça." La porte s’ouvre brusquement. " Commissaire ? La scientifique est formelle : le cyanure était dans le café. Et… il y avait deux tasses. Du rouge à lèvres sur l’une d’elles." Silence. " Deux tasses… " souffle William. "Didi portait du rouge à lèvres aujourd’hui," murmure Alex. Ils n’eurent pas le temps d’en dire plus. Derrière la vitre, Diana se leve brusquement, tire sur son tee-shirt comme si elle étouffait… puis ses jambes cédent. Elle s’effondre lourdement au sol. " DIANA !" William bondit, Alex derrière lui. " Diana ! Hé ! Tu m’entends ?!" Il pose ses doigts sur son cou. " Merde… elle respire à peine ! Elle convulse ! — Appelez une ambulance ! " crie la capitaine . Alex secoue la tête. " Si c’est le cyanure, on n’a pas le temps ! On l’emmène maintenant !" Victor acquiesce immédiatement. " Faites-le. Je préviens les urgences !" William la souleve. Son corps était brûlant, parcouru de spasmes incontrôlables. " Accroche-toi… je t’en supplie… reste avec moi, Foxy… tu peux pas partir…" Ils traversent le commissariat en courant. Alex démarre en trombe, gyrophares hurlants. Sur la banquette arrière, William caressait le visage de Diana, les larmes brouillant sa vue. " Ne me laisse pas… j’ai pas eu le temps de te dire…" Elle convulsait encore, sa respiration sifflante, irrégulière. Aux urgences, l’équipe attendait déjà. " Femme, vingt-sept ans ! Empoisonnement au cyanure ! Effondrement brutal, convulsions ! Autiste, rythme cardiaque naturellement lent ! — Très bien. Oxygène tout de suite. Préparez l’antidote. Adrénaline prête. Lavage gastrique immédiat ! On l’emmene sur la civière. ! " Elle disparaissait déjà derrière les portes battantes. William s’effondre presque contre Alex. " J’ai même pas pu l’embrasser… si elle meurt… — Elle ne va pas mourir, " répond Alex, la voix brisée. "Elle déteste le café. Elle n’a pas bu autant que l’autre femme. Elle est arrivée trop tard pour la victime… mais pas pour elle." William hoche la tête sans y croire vraiment. Son téléphone sonne. " Granny… yes… it’s Diana… she’s in hospital… cyanide… I don’t know…" Alex allume une cigarette, les mains tremblantes. Diana était trop jeune. Trop vivante. Trop elle. Elle ne pouvait pas mourire. ."Granny pense comme toi…" murmure William d’une voix brisée. "Elle m’a dit exactement la même chose. Diana ne boit jamais plus d’une ou deux gorgées de café. Elle s’arrange toujours pour jeter le reste discrètement parce qu’elle n’ose pas refuser quand on lui en propose…" Il secoue la tête, incrédule. " Mais bon sang, Alex… elle convulsait. Il y avait une dose létale dans sa tasse. Même une petite quantité peut provoquer des dégâts énormes… le cœur, les poumons, le cerveau… Dieu sait quelles complications ça peut laisser…" Il s’assoit par terre, dos au mur, et enfouit son visage dans ses mains. " J’arrive pas à m’empêcher de penser au pire…" Alex s’accroupit devant lui, hésite une seconde. " Tu devrais prévenir ses parents. Même si elle s’en sort, c’est grave. Ils doivent savoir que leur fille est à l’hôpital." William relève les yeux, rouges et brillants. " Je… je sais pas si j’aurai la force. — Il vaut mieux qu’ils l’apprennent par toi, Will. Pas par un médecin inconnu." Il sort le téléphone de sa poche. " J’ai gardé son portable." William le prend à contrecœur, comme si l’objet pesait une tonne. Alex l’entraîne à l’intérieur, dans la salle d’attente. Pendant que William passe les appels, la voix hachée, le brigadier-chef fait les cent pas. Il s’assoit, se relève aussitôt. Chaque infirmier qui traverse le couloir se fait arrêter par la même question : " Est-ce que Diana Roux est hors de danger ?" Toujours la même réponse : on ne sait pas encore. Alex se rend compte à quel point il est touché. Trop, peut-être. Diana n’est « que » son amie… et pourtant, son cœur se serre douloureusement à chaque scénario possible. L’imaginer morte lui est insupportable. William raccroche enfin. Les deux hommes se prennent dans les bras sans un mot. " Ils ont dit quoi, ses parents ? — Ils arrivent dès qu’ils peuvent. Ils ont pris la route." Il avale difficilement sa salive. " Toujours rien ? — Non…" William passe une main dans ses cheveux. "Je vais devenir fou…" Alex hésite, puis lâche à voix basse : " Ça me tue de dire ça… mais le commissaire a peut-être eu raison de la faire arrêter. Si elle s’était évanouie n’importe où, toute seule… on ne serait peut-être pas là à attendre." William ferme les yeux, incapable de répondre. Ils n’arrivent ni à boire ni à manger. Le temps semble suspendu. William fait les cent pas comme un fauve en cage. Quand enfin un médecin s’avance vers eux, il se précipite presque sur lui. "Alors ?! Dites-moi qu’elle va bien !" Le médecin inspire lentement, professionnel mais grave. " Disons que… pour quelqu’un qui a ingéré du cyanure, elle s’en sort remarquablement bien. Mais je ne vais pas vous mentir : on a frôlé le pire." William vacille. Le médecin le rattrape par le bras. " Son cœur a failli lâcher. On était à deux doigts d’utiliser le défibrillateur." Il marque une pause. " Elle a eu énormément de chance. Une combinaison de facteurs. — Lesquels ?" demande William d’une voix blanche. " D’abord, elle n’a pas bu une grande quantité de café. Le cyanure agit très vite, mais la dose réellement absorbée a été limitée. Ensuite, on a procédé immédiatement à un lavage gastrique… et là, on a trouvé autre chose. — Quoi… ? — Beaucoup de chocolat dans l’estomac." Devant leur incompréhension, le médecin précise : " Certains composés présents en très faibles quantités dans le chocolat, notamment des sels de cobalt, peuvent atténuer l’action du cyanure. Ce n’est pas un antidote à proprement parler, mais combiné à une prise massive, ça a ralenti l’absorption du poison." Alex écarquille les yeux. " Son orgie de chocolat… — Exactement. Ajoutez à ça un cœur naturellement lent et endurant, ce qui lui a permis de mieux résister à l’hypoxie, et une prise en charge extrêmement rapide…" Il conclut : " Ce sont des petits détails, mais ensemble, ils lui ont sauvé la vie." William laisse échapper un sanglot tremblant. " Elle… elle va s’en sortir ? — Pour l’instant, oui. Mais on reste prudents. Le cyanure peut provoquer des complications pulmonaires, hépatiques, neurologiques… On l’a placée dans un coma artificiel pour laisser son corps récupérer et limiter les dégâts. — Un coma… ? — Médicalement induit. Temporaire." Il adoucit sa voix. " Vous pouvez aller la voir." Ils entrent doucement dans la chambre. Diana repose immobile, perfusée, un masque à oxygène couvrant son visage. Sa peau est pâle, presque translucide. Ses cheveux roux contrastent violemment avec le blanc des draps. William s’assoit à son chevet, prend sa main et y dépose un b****r tremblant. Il ne dit rien. Il se contente de regarder l’écran qui confirme qu’elle est encore là. Alex lui caresse doucement la joue. " Peut-être qu’elle aimerait avoir une odeur de chez elle… Je peux lui ramener des affaires. Le plaid, un vêtement… et l’odeur de Merlin. — Bonne idée…" William ne quitte pas Diana des yeux. " Moi, je reste ici. C’est tout ce que je veux." Alex se dirige vers la sortie… et tombe nez à nez avec son père. " Chef… — J’ai appris qu’elle avait survécu." William grogne sans même se retourner. " Je vous préviens, commissaire. Je ne bougerai pas d’ici. Pas d’une seconde." À cet instant, plus rien d’autre n’existait que le souffle fragile de Diana.
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