Reveil difficile

4996 Words
Victor referme la porte du bureau d’un geste sec. L’odeur antiseptique de l’hôpital lui est familière, presque rassurante. Gregory est déjà installé derrière le bureau, lunettes sur le nez, en train de relire un compte rendu. " Alors ?" demande Victor sans préambule. "Dis-moi qu’elle va bien. — Bonjour à toi aussi, commissaire." Il tapote le dossier. " La patiente n’a aucune séquelle neurologique. Pas de déficit cognitif, pas d’atteinte de la mémoire, pas de trouble du langage. Les maux de tête, les vertiges, c’est post-traumatique et transitoire. Rien d’inquiétant." Victor hoche lentement la tête. " Et le comportement ? L’insolence, l’opposition… ce n’est pas aggravé par l’accident ?" Gregory sourit. " Non, ça, c’est du caractère. - Tu es sûr ? Pas de trucs sournois qui apparaissent plus tard ? — Je suis chirurgien du cerveau, pas marabout. Mais oui, j’en suis sûr. Elle a eu une chance insolente." Gregory plisse les yeux. " Cela dit…" Il se penche légèrement en avant. " Tu ne demandes pas ça pour tous les patients." Victor se crispe. " Elle est au centre d’une enquête. Suspecte, si tu veux tout savoir - Depuis quand tu viens toi-même vérifier l’état neurologique d’une suspecte ? - Je fais mon travail. — Tu fais ton travail, d’habitude, à distance." Gregory penche la tête, faussement innocent. " Alors ? C’est quoi ? Une future maîtresse ? Une fascination malsaine pour les femmes à problèmes ? Ou juste une crise de la quarantaine ?" Victor lâche un petit ricanement sec. " Très drôle. " Victor hausse les épaules, l’air détaché. " Ça m’ennuierait qu’elle ait des séquelles. Voilà tout. Elle est… intéressante. Vive. Elle a du répondant." Gregory se lève, s’approche et pose une main amicale sur son épaule. " Tu t’attaches, Victor. Et ça te met mal à l’aise." Il se dégage doucement. " Ne fais pas ton psy à deux balles. — Fais attention, Vic. — À quoi ? — Aux gens qui t’intéressent trop." Il tapote le dossier médical. " Surtout quand tu prétends que ça ne signifie rien." Victor remet sa veste, retrouve son masque de commissaire. " Merci, Gregory. — Quand tu veux. " Puis, avec un clin d’œil : " Et bon courage pour ton interrogatoire. Elle a l’air du genre à ne pas se laisser faire." Victor esquisse un sourire discret en sortant. Diana est en plein cauchemar. Elle a l’impression de revivre encore et encore la même scène. Celle où elle boit un café en sachant très bien qu’il est empoisonné. La première fois, elle avait senti une odeur d’amande, mais avait cru à un café au lait végétal… Elle ne s’était pas méfiée. Dans son cauchemar, c’était Madame Lamagat qui voulait la tuer. Elle se réveille en sursaut, sentant une main caresser doucement sa joue. Une voix familière et rassurante lui murmure : " Ça va, Didi ? — Un cauchemar bizarre… mais ça va… — Tu veux de l’eau ? Will est enfin allé se laver… — Non, c’est gentil. Il est resté tout ce temps à côté de moi ? — Oh que oui… Même le commissaire n’a pas réussi à le faire changer d’avis. Il a dû accepter qu’il dirige l’enquête depuis ta chambre. — Je suis toujours suspecte ? — Oui, mais ne t’inquiète pas. Le procureur veut des preuves de ta culpabilité pour te remettre en garde à vue, et pour l’instant, il n’y a rien. — William m’a dit que tu t’étais occupé de ma maison et de Merlin… C’est adorable… — Je crois que je suis remonté dans l’estime de ta mère grâce à ça. — Oh… c’est vrai qu’ils sont là… — Ne t’inquiète pas, ils ne resteront pas très longtemps. Ils veulent juste être présents pour ta sortie. — Je me sens stupide… Ça me met mal à l’aise que tout le monde s’inquiète autant… — Tu as failli y rester, ma jolie. C’est normal qu’on veuille te chouchouter." Il la reborde en souriant malgré ses protestations : " Je ne suis pas une enfant, et je déteste être bordée… — Tu râles, c’est bon signe. Et crois-moi, tu n’as pas fini de râler. — Pourquoi ? — Parce que le commissaire va venir t’interroger. — Oh non… J’ai fait plein de rêves horribles avec lui… Il voulait me tuer, et toi aussi d’ailleurs ! — Te tuer ? Pourquoi je perdrais mon temps à essayer de te tuer alors que tu te débrouilles très bien toute seule… — Hum… Mouais… En attendant, éloigne-toi un peu… On ne sait jamais…" Alex ricane, et la jeune femme grimace. " J’en ai marre d’être allongée… — Attends, je vais te redresser." Il attrape la télécommande du lit et appuie sur les boutons au hasard. Diana soupire… il a trouvé un nouveau jeu. William, lui, se sent mieux. La douche lui a fait du bien. Il sourit en arrivant devant la porte. Apparemment, son cousin fait encore des siennes : " T’as vu, Didi ? Il y a plein de positions possibles… J’adore…" Il entre sans frapper : " Alex… Je t’ai déjà dit de ne pas jouer avec ma copine…" William s’approche aussitôt du lit et pose son regard inquiet sur Diana. " Comment tu te sens, darling ? — Ça va… mais je me sens toujours un peu bizarre… — Bizarre ?" Il accourt aussitôt, pose la main sur son front. " Tu n’as pas de fièvre. Tu veux que j’appelle une infirmière ?" Son cousin répond à sa place : " Ah oui, appelle la jolie brune de ce matin ! Je crois qu’il y a un truc entre nous… On s’est échangé un ou deux regards." Diana esquisse un sourire, puis reprend, plus sérieuse : " Pas besoin de les déranger… C’est juste que je me sens… incomplète… Est-ce qu’on m’a… enlevé quelque chose ?" Le regard que s’échangent les deux hommes suffit à lui confirmer qu’on lui cache quelque chose. Alexis marmonne une excuse maladroite à propos d’un besoin urgent de café et s’éclipse. William, lui, reste figé. Il passe la main dans ses cheveux, fait quelques pas dans la chambre, nerveux. Puis il s’assoit sur le lit et prend les mains de Diana. " Je… je ne sais pas comment t’en parler… mais… tu… tu étais… — J’étais quoi ? — Tu étais enceinte…" À son expression, il comprend aussitôt qu’elle n’était pas au courant. Sa respiration se bloque. Il lui tend rapidement les tuyaux d’oxygène à portée de main. Diana panique. " C’est impossible ! Le médecin l’aurait vu à l’échographie ! Tu étais avec moi ! — C’était il y a cinq mois… et tu étais enceinte d’à peine un mois. — Tu l’aurais su… c’est pas possible, je te dis ! — Parfois, les dons ne fonctionnent pas sur ceux qu’on aime… Ils pensent que c’est le cyanure qui l’a tué, mais ils n’en sont pas sûrs. Il est possible qu’il soit mort avant… — Je n’ai eu aucun symptôme… Je ne savais pas… — Ils ont fait un curetage pour éviter de te fatiguer davantage. Ils ont proposé une autopsie, mais… j’ai refusé. — C’était… quoi… ? — Trop tôt pour le savoir. — Je croyais que mes vomissements venaient de ma boulimie… C’est pour ça que j’ai eu mal au ventre cette nuit ? — Oui, sûrement. Le curetage s’est bien passé, mais c’est un acte intrusif… — Je suis désolée… Je te jure que je ne savais pas… — Hé… tu n’as pas à être désolée. C’est moi qui le suis. J’aurais pu m’en douter aussi…" Il la prend doucement dans ses bras. Il sent ses larmes imbiber sa chemise. " La pilule n’est pas toujours fiable… Ça arrive. C’est la vie. Sans le cyanure, il serait peut-être mort plus tard… L’important pour moi, c’est que toi, tu ailles bien. — Je… je n’ai jamais oublié ma pilule… — On trouvera un autre moyen, si tu veux changer de contraceptif. Ne t’en veux pas, d’accord ? — Je sais que toi, tu veux des enfants… — Je veux des enfants si toi tu en veux. Pour l’instant, je veux surtout que tu sortes vite d’ici. Le commissaire va venir, alors repose-toi et prends des forces pour répondre à ses questions. Des enfants, on a le temps. S’il avait survécu, j’aurais été heureux, c’est vrai… Je ne t’aurais pas laissée. On l’aurait élevé ensemble. Mais la vie en a décidé autrement. Et au final… peut-être que c’est mieux comme ça. Moi, je suis heureux juste avec toi. Et j’ai encore de belles années devant moi, même si ta mère semble me voir comme un vieux débris…" Elle essuie une larme et sourit faiblement. " Elle a dû sacrément t’engueuler en apprenant ça… — Oh… juste un peu… Disons qu’elle te croyait encore vierge, alors…" Ils échangent un b****r doux. Il l'a laisse, devant travailler un peu, et devant laisser la place aux aides soignantes pour la préparer. Il rejoint son ami. Rassuré qu'elle le sache. Après le passage des aides soignantes, Diana se sent mieux. Elle se sent plus fraîche qu’à son réveil. Elles l'avait aidé à se laver un peu, et surtout à s'habiller convenablement. Hors de question que le commissaire la voie dans une chemise d’hôpital. Elle refuse de se montrer en position de faiblesse. Semi-allongée dans son lit, elle se sent pourtant vulnérable. Et surtout.. Sa mère y tenait. " On n'accueille pas un commissaire de police en robe de nuit, jeune fille". Sa mère était passée lui tenir compagnie avant l'arrivée de Victor. Enfin, tenir compagnie est un bien grand mot... Pendant qu'elle parle, sa mère pousse des soupirs. Ramasse les vetements sales, défroisse le trench de William, arrange le bouquet de fleurs.. La jeune femme croise les bras, aprés un long monologue sur le père de son meilleur ami : " J’aimerais juste… un peu de calme. Qu’il me laisse me remettre. J’ai l’impression qu’il prend plaisir à venir me secouer. — Tu exagères. — Non. Il est imbu de lui-même. Il adore poser ses questions comme des pièges. On dirait qu’il attend que je craque. - Hum..Hum.. Ton lit est mal fait." Elle se penche vers elle, voix plus basse. " Diana, tu prends les choses trop à cœur. — Parce que c’est moi qu’il soupçonne ! - Les gens comme toi, avec ton caractère… vous avez tendance à vous braquer face à l’autorité. Et ça finit toujours mal. — Ce n’est pas un défaut de ne pas se laisser écraser. — Ce n’est pas le moment d’avoir raison, Diana." Un silence. " J’aurais aimé que tu sois de mon côté." Sa mère se fige un instant, puis reprend, plus sèche. " Je suis de ton côté. Justement. Et c’est pour ça que je te dis de faire profil bas. — Profil bas… même si je n’ai rien fait ? — Surtout si tu n’as rien fait." Elle se lève, regarde l'heure, enfile son manteau. " Il va arriver." Son regard de mère balaye une dernière fois la chambre. Rien ne traîne. Fille propre. Pas de bazard. Chantale lui tapote la joue : " Réponds calmement. Ne provoque pas. Ne fais pas ta tête de mule. — Je ne fais jamais ma tête de mule. — Tu l’es quand tu te sens attaquée." Diana détourne le regard. " Coopère, Diana. Plus tu t’opposeras, plus ils te chercheront." Elle se dirige vers la porte, s’arrête une seconde. " Il va arriver d’un moment à l’autre. Sois intelligente.". Justement.. Quand on parle du loup... on frappe. Elle ouvre : "Commissaire… c’est bien vous ? Merci d’être venu. — Madame… Roux? Il incline légèrement la tête. Respectueux. " Je suis remariée, mais oui, je suis la mère de Diana. Entrez, je vous en prie." Diana sent immédiatement le danger. Pas celui des menottes. Celui de l’enfance qui revient vous attraper par la nuque. " Maman… — Diana, ne commence pas." Elle se tourne vers Victor avec un sourire crispé. " Je suis vraiment désolée, si ma fille vous donne du fil à retordre. Elle a toujours eu… un caractère compliqué." Victor joint les mains derrière le dos. " Dans ces circonstances, c’est compréhensible. — Oh, vous êtes bien indulgent.." Elle se rapproche du lit, ajuste machinalement la couverture, comme si Diana avait dix ans. " Diana, regarde les gens, quand ils te parlent. Je te l'ai déjà dit. On peut être autiste et bien élevée." Diana obéit. Rouge jusqu’aux oreilles. " Je lui ai dit de coopérer, commissaire. Mais elle a toujours eu ce… comment dire… ce trouble de l’opposition. Dès qu’il y a une autorité, elle se braque. — Maman ! " Victor observe la scène avec un intérêt à peine dissimulé. Ses yeux brillent. Pas de compassion. De l’amusement. " Vous savez, " reprend la mère, "elle a toujours contesté les règles. À l’école déjà. Les professeurs, les surveillants… Elle n’acceptait jamais qu’on sache mieux qu’elle. — Je vois très bien le profil, " répond Victor avec douceur. Il se tourne vers Diana. " Ce n’est pas un défaut, mademoiselle. Mais dans certaines situations… ça peut compliquer les choses." Elle lêve les yeux au ciel, sa mère l'excuse, à sa manière "Elle est très susceptible, Toujours à se sentir jugée." Victor hoche la tête, amusé. " Les esprits vifs sont souvent comme ça." Il jette un regard à Diana, appuyé. " Mais rassurez-vous… On finira par s’entendre." La mère sourit, soulagée. " Merci de votre patience, commissaire. Vraiment. — C’est mon rôle, madame." Elle prend congés. Diana jette un oeil à Victor. il lui paraît plus grand que d’habitude. " Ravi de vous revoir parmi nous, mademoiselle… — Hum… vous le serez moins quand vous devrez reconnaître que je n’y suis pour rien. — Nous verrons cela… Alors, redites-moi : à quelle heure êtes-vous arrivée chez Madame Lamagat, exactement ? — Je ne sais plus trop… onze heures, normalement. — Il va me falloir plus qu’un « normalement », jeune fille. — J’ai passé plusieurs jours dans le coma, je vous rappelle. Pardonnez-moi de ne pas avoir les idées claires. — Votre mémoire n’est pas censée vous faire défaut, d’après le médecin. Alors faites un effort." Elle grimace. Toujours aussi insolente, même clouée dans un lit d’hôpital. Son teint est encore pâle, mais ses lèvres ont retrouvé leur couleur, et ses yeux cette petite flamme qu’il connaît bien. " Qu’avez-vous fait ensuite ? — On a pris le café, on a discuté… Elle m’a dit que sa fille lui avait fait les courses, qu’elle avait mal au dos. Elle a bu sa tasse d’un coup, m’a demandé de laisser la vaisselle dans l’évier et d’aller nettoyer la salle de bain. Ah, et qu’elle allait se reposer dans son fauteuil. Elle faisait souvent la sieste… enfin, elle faisait. — Hum… combien de temps avez-vous mis pour nettoyer la salle d’eau ? — Pff… j’en sais rien… une demi-heure, peut-être. J’ai dû faire les vitres de la paroi, les WC, le lavabo, les carreaux… Peut-être un peu plus. Je crois que j’ai pris une photo pour faire un avant-après… attendez…" Elle tente d’attraper son téléphone, mais les tuyaux à son poignet et la douleur persistante du curetage l’empêchent de se tourner correctement. Elle soupire. Le commissaire sourit. " Besoin d’aide ? — Non." Toujours fière. Il n’avait pas vraiment pu venir la voir jusque-là. Blake montait la garde jour et nuit. Victor trouvait regrettable qu’une fille aussi jolie soit enfermée dans un endroit aussi lugubre. Il avait même proposé au lieutenant de financer une hospitalisation dans un établissement plus agréable. Refus catégorique. Lui aussi avait sa fierté. " Commissaire… vous pouvez me passer mon portable, s’il vous plaît ? — Bien sûr." Il le lui tend… sans le lâcher. Elle lève les yeux au ciel. " Merci, commissaire…" Il sourit, relâche enfin l’appareil. Elle fouille dans ses photos. " Voilà. Première photo à onze heures seize, la deuxième à onze heures cinquante. Ensuite, j’ai fait un peu la poussière dans la chambre, refait son lit, puis je suis allée au salon. Je voulais faire doucement, je pensais qu’elle dormait. Et comme je vous l’ai déjà dit, c’est en faisant claquer la fenêtre que… je m’en suis rendu compte. J’ai eu des vertiges, des nausées. Le cyanure devait commencer à faire effet. — Ce n’est pas parce que vous en avez bu que vous êtes innocente. Certains meurtriers sont très doués pour se faire passer pour des victimes. — Je suis incapable de tuer une araignée… alors une vieille dame…" Il se rapproche légèrement du lit. "Vous avez ce profil-là. Douce. Serviable. On vous confierait ses clés, ses secrets… sa vie. Parce que parfois, le diable sait très bien se déguiser en ange. - Et quel serait mon mobile ? — L’argent. Vous avez quelques soucis avec votre maison, il me semble. — Pfff… croyez-moi, j’interviens chez des gens bien plus riches qu’elle. Et puis mes soucis n’en sont plus, grâce à votre fils. Montrez mes comptes au procureur si vous voulez. Je ne suis pas dans le rouge. Ça ne tiendra pas. — En attendant, la boîte de café a été nettoyée à la javel. Je fais analyser votre blouse. Je suis sûr d’y en trouver des traces. — Évidemment qu’il y aura des traces. Je suis aide à domicile. De la javel, j’en manipule. — Vous devriez être moins insolente. Vous êtes la suspecte numéro un. — D’ailleurs…" Elle fronce soudain les sourcils. Un souvenir refait surface. Victor le sent. Il est presque certain qu’elle est innocente, mais il doit jouer son rôle. Et lui rappeler, au passage, qu’il tient encore son avenir entre ses mains. " À quoi pensez-vous ? — Madame Lamagat détestait la javel. Presque autant que moi. Elle n’en avait pas chez elle, j’en suis certaine. Je suis descendue une fois à la buanderie chercher du vinaigre. Il n’y avait rien d’autre. Quant à ma blouse, les traces datent d’avant. Je la lave chaque week-end, et cette semaine je n’ai utilisé aucun produit à base de javel. Je n’en ai même pas chez moi : j’ai une fosse septique. Je ne peux pas utiliser n’importe quel produit ménager." À son expression, elle comprend qu’il ne s’y attendait pas. Il réfléchit quelques secondes. " En effet… mais je vais tout de même procéder à l’analyse de votre tenue. — Vous perdez votre temps, mais après tout… ça vous regarde. — Je vais aussi faire fouiller votre véhicule. On ne sait jamais. Et vérifier vos dires chez votre ancienne bénéficiaire. — Je suis fatiguée. Vous avez d’autres questions ? — Pas pour l’instant. Reposez-vous. Oh… une dernière chose. Ça risque d’être difficile à entendre. — J’en ai entendu d’autres aujourd’hui. Je ne suis plus à une mauvaise nouvelle près. — Bastien Coussin a été remis en liberté sous contrôle judiciaire." Diana pâlit. Elle ne s’y attendait pas. Elle jette un regard affolé autour d’elle. " Rassurez-vous. Il n’a pas le droit d’entrer en contact avec vous ni de vous approcher. — C’est vous ? — Moi ? — Les roses, là ! C’est vous, n’est-ce pas ?" Son regard se fixe sur le bouquet de roses rouges posé sur la table d’appoint. " Non. Moi, c’est le bouquet sur votre table de nuit. Je pensais que celles-ci venaient de William… ou de mon fils. Les roses rouges, c’est la passion." Elle attrape la perche de sa perfusion et se lève malgré la douleur, sous le regard légèrement inquiet de Victor. Elle prend le bouquet, l’observe longuement. " C’est lui. J’en suis sûre. Il m’en offrait toujours. — Le lieutenant n’a pas quitté votre chevet. Alexis a fait de nombreux allers-retours. Ils l’auraient vu. — Il a pu les faire porter par une infirmière ! — Si c’est bien lui, ce n’est pas un acte criminel. Votre affaire a fait la une des journaux locaux. Ce n’est pas un contact direct. — Pourquoi est-il sorti ? Il avait pris plusieurs années ! — Bonne conduite, j’imagine…" Elle jette le bouquet contre le mur et s’y appuie, tremblante. Bonne conduite. Victor cache son sourire. Puis il reprend un air compatissant et l’aide à se rasseoir sur le lit. " Ne vous inquiétez pas. Pour l’instant, il ne peut rien vous arriver. Surtout si j’arrive à prouver votre culpabilité. En cellule, vous serez hors d’atteinte. — Si je n’étais pas à deux doigts de m’évanouir, je vous en collerais une ! — Menaces sur un représentant de la loi dans l’exercice de ses fonctions… je pourrais déjà vous arrêter. — Et bafouer la présomption d’innocence ? — En attendant, si je ne vous avais pas mise en garde à vue, vous seriez probablement morte. — Je dois vous remercier, en plus ? — Vous êtes bien trop fière pour ça. Mais j’espère que mon bouquet ne subira pas le même sort que les roses. — Hum… il y a des jonquilles. Alors aucun risque. C’est ma fleur préférée. — Vraiment ? Je l’ignorais." Il le savait parfaitement. Il l’avait entendu de la bouche de son fils. " Je vous laisse. Si quelque chose vous revient, voyez avec le lieutenant. Et si, par la même occasion, vous pouviez le convaincre de revenir travailler… Bonne journée, mademoiselle. — Bonne journée, commissaire." Victor quitte la pièce, toujours aussi narquois. Il se cache derrière ses sous-entendus… mais au fond, il sait très bien qu’elle n’y est pour rien.. "bon debarras" pense t elle... Elle appuit sur la sonette pour appeler un aide soignant qui ne tarde pas à arriver, elle lui demande quelque chose pour la douleur et pour le stresse. Son compagnon entre et s'inquiete : " des calmants ? C'est pour le bebe ? - entre autres oui... - c'est pas le commissaire qui t'as menacé de garde à vue ?". Elle attend d'etre seule avec son conjoint pour lui avouer : " apparement... Bastien... est sortit de prison... sous controle judiciare... - WHAT ?! Impossible ! Je l'aurais sus ! Le directeur devait me tenir informé personnelement si une telle chose arrivée !" Il regarde son portable en maugreant : " ha... il m'a appelé avant hier... - je suis sur que c'est lui les roses !" Il n'a pas le temps de repondre, son père entre à son tour : " ça va ma poulette ? Ben... mes roses ne te plaisent pas ? - ho... heu... si... mais j'ai voulu me lever et en m'appuyant sur la table elles sont tombées... je demandais à William de les ramasser pour les mettre dans un autre vase... - c'est trop tot pour te lever, tu vas te fatiguer" . William lui jette un regard un peu inquiet mais ramasse les fleurs... il la voit poser une main sur son ventre quelques secondes. Elle était encore dans le déni. Quand il lui avait annoncé la nouvelle, elle n’avait pas voulu y croire. Elle se repassait les derniers mois en boucle : rien, absolument rien ne laissait penser qu’elle était enceinte. Elle n’avait pas pris de poids malgré ses excès alimentaires. Ses vomissements survenaient après ses crises, jamais au réveil. Sa poitrine n’avait pas changé. Elle n’était pas plus fatiguée que d’habitude. Alors quoi ? La bière partagée avec Alexis la semaine précédente ? Le fromage ? Elle ne savait même plus ce qui était interdit pendant une grossesse. Et surtout… elle n’arrivait pas à dire fœtus. Bébé non plus. Elle ne savait pas si elle était triste, en colère ou simplement perdue. Elle n’en voulait pas maintenant, mais… s’il avait survécu, peut-être aurait-elle été heureuse. Son père finit par la laisser se reposer et regagne son hôtel. Diana se blottit contre le lieutenant. " Tu as encore mal au ventre ? — Par moments… mais c’est surtout que j’ai du mal à réaliser. — Je comprends… moi aussi. — J’ai l’impression qu’il est encore là…" Un silence. Puis elle remarque son regard ailleurs. " William ? Tu m’écoutes ? — Hein ? Oui… pardon. Le boulot." Il passe une main dans son dos. " C’est normal que tu te sentes bizarre. On va traverser ça ensemble." Elle ferme les yeux, cherchant du réconfort dans ses gestes. Mais elle sent bien qu’il n’est pas totalement présent. Il répond à un message. " C’est Alex ? — Non… le travail. Je vais passer au poste, d’accord ? Je reviens vite. — Tant que tu reviens…" Il l’embrasse sur le front et s’éclipse. Diana soupire. Une phrase de sa mère lui revient : « Il t’a trompée ? » Un souvenir aussi : une soirée, William absorbé par son téléphone. Les messages étranges. Puis sa déclaration d’amour. Elle est épuisée. En bougeant son oreiller, elle tombe sur son flacon de CBD. Elle ne sait pas comment il est arrivé là, mais elle prend quelques gouttes et s’endort. Elle entend vaguement ses parents se disputer à voix basse. Des baisers sur son front. Des infirmières qui passent. Elle se réveille un peu plus tard, avec la sensation d’être observée. " J’espère que je ne vous ai pas réveillée." Une policière se tient près du lit. " Sophie. Je travaille avec le lieutenant Blake. Je voulais prendre de vos nouvelles. — C’est gentil… — Et puis je ne partage pas l’avis du commissaire. Vous êtes bien trop jolie pour tuer quelqu’un." Diana sourit, gênée. Elle se souvient maintenant. Trop bien. " Vous êtes toujours belle, même après un coma." La porte s’ouvre brusquement. " Salut ma jolie. T’as fait une bonne sieste ?" Alexis. Dieu merci. " T’es pas au poste, la bleue ? — J’étais en patrouille, j’en ai profité… — Profité pour draguer la copine du lieutenant ?" Diana lève les yeux au ciel. " De toute façon, aucun de vous deux ne m’intéresse. Je préfère les grands blonds à l’accent british. Et j’ai faim. — Ah ouais ? Même pas moi ? Tu me mates tout le temps... — T’as qu’à arrêter de te balader à moitié nu… — Régime strict mais lecture du menu, coquine." Elle rougit. Sophie se lève finalement et prend congés du duo. Alexis s’installe près de Diana, passe un bras autour d’elle. " Enfin seuls… — Tu es passé pendant ma sieste, non ? — Non, t’as rêvé. — Tu n’as pas vu Will ? — Il doit être en intervention. T’inquiète pas." Elle le regarde longuement. " Tu me caches quelque chose. — N’importe quoi… — J’ai l’impression que tu le couvres. — Jamais. S’il t’a dit qu’il était au poste, c’est vrai." Elle hésite, puis soupire. " J’ai fait tellement de cauchemars… où il m’abandonnait…" Alexis essuie doucement une larme. " Didi… viens là." Elle se blottit contre lui en sanglotant. Ses cauchemars avaient été si réels qu’ils lui brisaient le cœur à chaque réveil. La solitude ne lui faisait pas peur. Mais l’abandon… ça, c’était une panique viscérale. Alexis la serre plus fort. Ses cheveux chatouillent sa joue, doux, propres. Il s’est rasé ce matin — au moins, il ne la piquera pas. Elle s’en plaint toujours. Il lui caresse lentement le dos. " Il te laissera pas, Didi. Jamais. Et si un jour il était assez con pour ça… moi je serai là. — Tu es gentil… — C’est une de mes nombreuses qualités, oui. Avec séduisant, brillant au pieu et incroyablement modeste." Il sourit, puis ajoute plus doucement : " Willy non plus ne te laisserait pas. Faudrait être vraiment stupide." Il est troublé. Trop. Leurs visages se rapprochent sans qu’aucun n’en prenne vraiment la décision. Elle relève la tête pour sécher ses larmes. Leurs lèvres sont à quelques centimètres. Il sent la chaleur de son souffle, son cœur s’emballe. Il rougit, le souffle court. Il est à deux doigts de céder. Puis elle repose la tête contre son torse. " J’ai de la chance de t’avoir comme ami… Je t’aime. Comme un frère." Le coup est net. Brutal. " Moi aussi, Didi…" Il embrasse ses cheveux. Il ne s’attendait à rien, bien sûr. Mais la déception est là, sourde. Persistante. Amoureux ou pas ? Il n’en sait rien. Il l’a toujours trouvée sexy, mais là… c’était différent. Plus profond. Plus dangereux. Elle s’endort contre lui. Épuisée. Affamée aussi — les médecins y allaient doucement avec son estomac abîmé. Perfusion, bientôt des liquides. Elle allait être grincheuse. Didi déteste avoir faim. Il caresse ses cheveux, essuie ses dernières larmes. Il l’aime. Mais comment ? Elle est folle amoureuse de William. Et il comprend pourquoi. William est stable, fait pour la vie à deux. Lui, non. Il irait voir ailleurs, finirait par détruire ce qu’il touche. Il somnole à son tour. Plus tard, William entre dans la chambre et tapote l’épaule de son cousin. " Tu dors ? — Mmh… non. T’étais où ? Didi pensait que t’étais au poste. — Avec Pauline. — Tu devrais peut-être lui dire. Elle se fait déjà assez de films. — Quand elle ira mieux." Alexis hésite, puis soupire. " Will… faut que je te parle. — Là ? — Non. Dehors." William embrasse Diana sur le front, l’installe confortablement et sort. Dans le couloir, Alexis se frotte la nuque, mal à l’aise. " J’ai un truc à te dire… et c’est compliqué. — Tu peux tout me dire. — Ça concerne Diana." William arque un sourcil. " Tu veux toujours coucher avec elle ? — Non. Pire." Il avale sa salive. " Je crois que j’ai des sentiments. — Des sentiments ? Toi ? — Justement. Je sais même pas ce que c’est, l’amour. J’ai jamais voulu apprendre. Et là… je sais pas si je l’aime comme une sœur, comme une amie, ou autrement. Depuis qu’elle a failli mourir… ça m’a retourné le cerveau." Sa voix tremble, à peine. " Je t’aime, Will. J’veux pas que tu me détestes. J’veux pas être ce type-là. Mais j’arrive plus à faire semblant que tout va bien." Le lieutenant le regarde longuement, sans parler.
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